‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 16 sur 30 · ÉNIGMES · texte numérisé non relu

ÉNIGMES

Ça marche en avanl et ça regarde en arrière?

Réponse. — Une corne.

Quatre frères qui portent un drapeau?

Réponse. — Une table.

Un petit potager rempli de pierres?

Réponse. — Une bouche.

Une petite serviette qui n'est jamais sèche ?

Réponse. — La langue.

L'enfant mingrélien est à l'école de six à douze ans; on y apprend le russe; dans le village de Salkhino, il y a cent cinquante enfants, trois maîtres d'école. Dans les deux districts de Zougdidi et de Novo-Sénaki, il y a trente écoles primaires. A Zougdidi, capitale de la Mingrélie, se trouve une école secondaire. Elle sert d'institution préparatoire pour entrer dans la première classe de Routais.

Le désir d'instruction est très développé chez les Mingréliens. Autrefois, les églises et les monastères étaient les foyers d'instruction. L'évêché de Martvili était célèbre pour ses savants et ses habiles calligraphes.

Charmant concert ici, hier soir, et danses populaires très gracieusement exécutées par les

indigènes. La lesghinka est la danse nationale de tout le Caucase; le Géorgien danse seul, parfois avec deux lames nues. Le danseur exécute sur place un trépignement sur le talon, puis sur la pointe du pied. Avec son sabre il exécute des moulinets, des dégagés, puis il s'élance en avant, parcourt vivement le tour du cercle en continuant la mimique; ou bien, deux kindjals dégainés à la main, il se met à la poursuite de sa danseuse, la menace, la fuit, la perd, la retrouve avec des poses amoureuses et rapides; les tambours de basque et les battements alors se précipitent, et les mouvements des danseurs s'accélèrent jusqu'à ce que, fatigués, ils saluent l'assistance qui les applaudit et rentrent dans le rang. Lorsque l'un des danseurs a fini, il jette son mouchoir à celle avec laquelle il veut recommencer. Le tambour de basque se nomme daira; l'espèce de guitare à trois cordes, le tchangomi.

Les communes en Mingrélie sont en général réparties sur un espace de 10 à 15 vers tés; l'église est souvent au centre, avec la mairie et l'école. Le mamasahUn (maire,) est choisi par la population avec deux ou trois aides;

l'adjoiiit n'est pas payé, et pendant trois ans est obligé de s'occuper des affaires du pays et d'abandonner les siennes. Il est employé au service du malchalik.

Il préside le shlsodij c'est-à-dire la réunion de tous les habitants pour discuter les affaires; il doit exécuter les décisions prises; il perçoit les impôts, fournit les ouvriers pour la construction des ponts, des chaussées, veille à ce que les biens soient sauvegardés et les maladies contagieuses ou épidémiques dénoncées au chef du district, ainsi que les incendies et les assassinats.

Il a y une chancellerie, une prison et des magasins pour contenir le maïs destiné à secourir les misères publiques. Point de pauvres ici. Il y a un juge pour cent personnes. On tache en général de réconcilier les parties adverses. Pour les deux districts, il y a quatre juges de paix siégeant à Zougdidi, à Tsalendjikhi, à Novo- Sénaki et àHavogaleir. Deux médecins habitent les deux chefs-lieux et sont attachés comme experts criminels près des tribunaux; enfin, sept blagotdnnes ont la direction des églises et du clergéi

Novo-Sénaki est chef- lieu de district depuis 1870; la ville est entre la Djoumi et le Tchochia; elle est entourée de petits ruisseaux, de mûriers, de figuiers, de céréales, etc.

Zougdidi signifie dos grand; la montagne d'Ourtha la protège.

Pendant la guerre d'Orient, le parc merveilleux du prince David, un véritable paradis, fut saccagé par les Turcs.

Anaklia, Héraclée du royaume de Pont, est sur la mer Noire. Redout-Kalé, Khopi, Kheta, Tzaïchi étaient les propriétés de la dédopole Catherine. Le grand-duc Nicolas a une belle résidence près des sources salées d'Abastouman. Gheteera, Gésitchmai, Otchkomouri, Nadjagon sont des ruines de forteresse.

A Tsalendjikha se trouve une fameuse église; à Djigeli, ce sont de belles ruines de forteresse.

Djivan Nicoscia, Koki et Orsantia Kakhali, Dartchem, Khorge Tchaladini, ancienne résidence des dadians, sont les endroits connus de la Mingrélie.

Le voleur d'une vache devait en payer quinze fois la valeur; le premier tiers allait au

roi, le deuxième tiers à la justice, le troisième au propriétaire.

L'Annaliste prétend qu'au temps fortuné de Levan II, on voyait sur les routes publiques des fontaines avec des tasses d'or et d'argent; on pouvait être certain que personne ne les aurait volées.

Le dicton populaire disait pour les cultivateurs :

Pluie en mai; c'est de l'or,

En juin, c'est de l'argent;

En juillet, de l'eau bouillante,

Et en août, du feu.

Le sol est très favorable à l'agriculture : quand on laisse tomber quelques semences on voit le germe pousser au bout de quatre jours. Les trois quarts des terrains sont en forêts, et un quart en champs cultivés. Les champs ensemencés de trois à cinq ans sont ensuite livrés à eux-mêmes, selon les besoins du paysan. Ce système tient de la culture pastorale, mais on ne profite pas des herbages qui naissent après les récoltes. Les bestiaux vont en hiver dans les forêts de Tehsurie,Téhlati, Tchaladitil.

Les gardiens sont le fléau des forêts, car la

liache leur sert de houlette et ils abattent les arbres, sans raison.

Les bergers détruisent chaque année des cerfs, des sangliers, des chevreuils et souvent, n'éteignant pas leurs feux, incendient les plus beaux bois.

Le pâturage d'Asri est le plus grand. Ses plantes, dont le suc est nutritif et stimulant, donnent de la vigueur aux animaux.

Les bêtes montent dans la montagne vers le 10 juin, et y restent jusqu'à la fin d'août. Chaque année les pâturages d'Asri reçoivent quatre mille chevaux, douze mille moutons ; tout cela galope, à demi-sauvage; c'est avec un lasso, comme dans l'Amérique du Sud, que chacun fait la chasse à sa bête. Que de courses vertigineuses I quel afTolement! que de cris! A la descente, c'est très récréatif à voir.

Gomme instruments aratoires, il y a : le bergui, outil campagnard remplaçant la pelle, la tranche, la pioche; le râteau ressemblant à notre herse; le khrur khourer, charrue faite avec un long morceau de bois horizontal, attelé de deux bœufs ou de deux buffles.

Quand le sol a été labouré, on emploie pour

LES DÉVOILÉES DU CAUCASE loi

niveler et herser une grande balayeuse, plate et carrée, faite en verges tressées, qu'on promène sur tout le champ.

Pour les dépiquages du blé, on se sert d'une grande planche épaisse, garnie de morceaux de pierre et de cailloux.

On a aussi la mangane, serpe à blé, la tzeli, faux à herbes; Votchamon, sorte de mortier et le fléau (kahoiiti) pour battre le maïs.

La bouillie de maïs et celle de millet sont la principale nourriture des paysans; c'est très bon, mais un peu fade. On mange aussi beaucoup de maïs grillé, et, au château, d'excellentes petites galettes de maïs.

Une ou deux fois par récolte, chaque propriétaire riche ou pauvre prie ses voisins de l'aider à labourer : on se rend joyeusement avec son bergui, à l'appel. Les mœurs sont encore très patriarcales. Les femmes, pendant les travaux, encouragent les hommes, et la journée terminée leur servent un très bon souper.

Le maïs atteint une hauteur de deux ou trois mètres; les récoltes ont lieu en septembre et octobre. Il y a beaucoup de moulins très simplement aménagés.

Les vendanges se font en octobre, novembre ou décembre ; le vin est estimé, il se vend en général au tonneau ou pris sur place, à raison d'un franc la bouteille.

Le miel est renommé, la soie indigène est fort solide. On cultive un peu de tabac mais le Mingrélien ne fume pas, excepté Salomé et Lucien, qui certainement roulent chacun plus de soixante cigarettes par jour.

Autrefois les indigènes s'habillaient avec les tissus et les toiles fabriquées au pays domestique, et teints avec la garance sauvage par les femmes et les filles; le coton cultivé servait à faire les kabas, le linge de corps et les essuiemains, mais maintenant la culture du coton est abandonnée. C'est le prince Vorontzoff qui fit A venir d'Egypte les premières graines qui ont '] remplacé, au Caucase, l'ancien coton indigène herbacé, très blanc, soyeux, mais court.

L'égrainage s'effectue avec un instrument composé de deux bâtons cylindriques parai- |j lèles, posés l'un sur l'autre et supportés par deux pieds d'un mètre de haut. Deux femmes assises mettent en mouvement une manivelle et font tourner en sens contraire les

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deux cylindres entre lesquels le coton est saisi et entraîné; les graines tombent en dehors.

On cultive aussi le chanvre et le lin.

Tous les produits sont exportés ; les feuilles de laurier rapportent énormément, les peaux d'animaux aussi; le buis, les noix, les pommes également.

ARCHEOLOGIE

A Salkhino, il y a au salon un curieux griffon de bronze trouvé en 1839 près du village de Napharéoul ; tête d'aigle, narine percée, de la barbe et de petites oreilles dressées, corps et queue de lion. Les deux ailes sont réunies par une traverse sur le sommet de la tête, une ouverture carrée se fermant par une corniche qui manque aujourd'hui; il y reste seulement un ardillon creux et mobile : ce griffon était certainement une idole.

Nakalakur est l'archéopolis des Lazes décrite par Procope.

On trouve en Mingrélie une foule de châteaux

forts. Les forteresses commandèrent tous les défilés, c'étaient les gardiennes vigilantes des vallées.

REUGION

Primitivement les Mingréliens adoraient un seul Dieu créateur et vénéraient le tombeau de Karthlos, fondateur de la nation géorgienne ; mais bientôt les idées s'altérèrent, ils adorèrent le soleil, la lune, les étoiles, les animaux, et devinrent, par le mélange des races, plus païens que les païens eux-mêmes. Après la conquête d'Alexandre le Grand, ils élevèrent les deux idoles de Gatchiet et de Gaïme. Pharnavaz I", un roi de Géorgie, en éleva une troisième d'airain sur la montagne, à Arnaz, et le tombeau de Karthlos près de Mzchet. Cette idole était couverte d'une cotte de mailles d'or enrichie de pierres précieuses, et portait une resplendissante couronne de pierreries ; elle fut adorée et Ton institua des cérémonies en son honneur. Les rois suivants ajoutèrent les idoles de Zaden (Jupiter, dit Brosset), d'Aphrodite et d'autres. Aux

fêtes on immolait des animaux, puis on dansait pendant trois jours en l'honneur des dieux.

La légende la plus connue dans la Géorgie est celle de TAlimuan, divinité du mal que Dieu a terrassée et enchaînée sur le Caucase; elle essaie en vain de s'en arracher. Cette Ahmuan est l'Ahriman des Perses que ces derniers croient en lutte perpétuelle avec Ormuzd, la lumière ou le dieu du bien; au fond, c'est toujours Kvendu dont j'ai vu le rocher entre Tiflis et Sénac. Encore aujourd'hui, veille de l'Assomption, les indigènes ont l'habitude d'allumer dans toute la Mingrélie, près des églises, sur les lieux publics, de grands feux de paille par-dessus lesquels sautent petits et grands. C'est pour effrayer les diables, dont le plus puissant réside à ïabakhedi, montagne près de Martvili. Voilà du sabéisme pur.

Sainte Nina, qui convertit les peuples au christianisme, voyant leur vénération pour le feu, en alluma un au-dessus duquel elle passa, en ordonnant à ses adeptes d'en faire autant. Cette cérémonie, païenne d'abord, puis chrétienne, se nomme Taharina-Kokousbe. Il y a aussi une nuance de paganisme dans le culte

des forêts que les Indous, les Perses, les Grecs, les Scandinaves, les Celtes et les Égyptiens partagent. Les peuples adoraient certains arbres en Abkhasie; ce sentiment existe encore comme au temps de Procope.

Les Gircassiens coupaient les poiriers, qu'ils croyaient être les protecteurs des animaux ; ils les apportaient dans leurs demeures et les y conservaient pieusement.

Près deZougdidi, sur les hauteurs d'Anithe, se trouve une vieille église. Le 23 août, fête de Saint-Georges, les habitants à l'entour, appelés par une sonnerie que répète une immense trompette de cuivre rouge, gravissent le mont et arrivent au pied d'un hêtre gigantesque; on y voit l'image du saint, placée sous une croix de bois exposée sur un petit autel de pierres. Là, on dépose les offrandes, têtes d'agneaux, pains, fromages, cierges, monnaies; ensuite les pèlerins mangent, boivent et tirent des coups de fusil. On redescend ensuite à Tzaïchi, où on danse et organise des courses. A Gordi, près du château des Dadians, je trouve un vieux sapin ; à son pied est une grosse pierre plate audessus de laquelle est l'excavation de l'arbre

remplie de kopeks. Cet arbre passe pour être hanté par les génies, et personne ne s'en approcherait la nuit. Saint André prêcha à son arrivée sous un gros chêne. Il abattit l'arbre et en fit une croix. Ce fut la première implantée au Caucase et en Russie. Martvili devint plus tard un évêché dont les titulaires se nomment encore, en géorgien, grand chêne.

Pharaman, roi de Géorgie, irrité donna l'ordre de s'emparer de saint André, qui dut quitter le pays.

Sous le roi Ninan (318), sainte Nina arrive. Toutes les idoles sont renversées, les croix s'élèvent partout. Le huitième roi, Georges (921-953), établit à Martvili le premier évêché mingrélien; par sa grandeur et la magnificence de sa construction, c'est un des plus beaux monuments chrétiens.

Depuis ce temps-là la Mingrélie, malgré les efforts des musulmans et des missionnaires catholiques, est restée orthodoxe.

Saint Georges de Kouliskari est particulièrement vénéré. Ses églises d'Hori, de Tzatchkoumi et de Djek sont des lieux de pèlerinage. Le roi Mirian établit les prêtres dans les vil-

lages et créa l'évêché de Mzchet. Le titulaire de Martvili assistait au couronnement des rois de Géorgie et s'asseyait à leur gauche; il intercédait en faveur des veuves, des orphelins et des opprimés. Il était le chef des secrétaires et de tous les écrivains royaux. Il transmettait les ordres du prince aux fonctionnaires qui avaient la direction des églises et des monastères ; s'occupait de la levée des troupes et de leurs besoins; à la guerre il marchait en tête de l'armée en portant la croix, mais pendant la bataille se retirait à l'arrière-garde dont il prenait le commandement. Le jour de l'an, il était le premier à féliciter le roi. Appartenant aux grandes familles de Mingrélie, les évêques recevaient comme princes et chefs de l'Église de grosses redevances. Ils menaient grand train, raconte Zampi en 1620. Après l'annexion, en 1875, les évêchés de Tsalend et de Tzaïchi furent abolis. Après les évêques viennent les moines ayant beaucoup de droits canoniques : on les nomme les demi-évêques, ils sont supérieurs de monastères; il n'y en a plus qu'un au Caucase. Puis viennent les béris minos. Les moines de l'ordre de saint Basile sont ou l'unitobes, vivant de

leur travail et cultivant la terre, ou cénobites, ou anachorètes. Il y en avait un dernièrement encore à Martvili, dans une tour dite sveti ou colonne, un stylite auquel deux fois par mois on apportait de l'eau et du pain montés par une corde à sa cellule. En Géorgie, saint Antoine, anachorète, était surnommé Martinkrope, c'est-» à -dire vivant seul.

En deux districts on compte deux cent soixante-neuf églises et autant de titulaires. Après son ordination, le prêtre ne coupe plus ni sa barbe, ni ses cheveux; il peut mettre le chapeau qui lui convient, mais endosse l'anaphore, robe spéciale; puis, il doit se marier. S'il perd sa femme avant l'ordination, il ne peut plus être prêtre; s'il la perd après la cérémonie, il n'a plus le droit de se remarier. Il se rend à sa cure après l'ordination. On dit le clergé assez ignorant.

En 1869, on comptait en Mingrélie quatre cent soixante-neuf familles de prêtres. En 1841, le prince de Mingrélie supprima le servage des prêtres, qui étaient encore asservis aux nobles et payaient redevance ainsi que leurs enfants.

Les jeunes gens destinés à la prêtrise étudiaient autrefois dans les couvents très lettrés; maintenant ils vont à Técole communale.

Toutes les églises de Russie, la mingrélienne comprise, sont soumises au Saint Synode à Pétersbourg. On dit que le titulaire actuel de Martvili a des idées très avancées; il avait été envoyé dernièrement à la réunion du Saint Synode pour demander la séparation de l'église mingrélienne de celle de Russie. Pour régir l'église du Caucase, il y a à Tiflis un comptoir géorgien et iméréthien du Saint Synode. Un archevêque, nommé exarque de Géorgie, préside aux délibérations, consacre les évoques et inspecte les évèchés.

La Mingrélie est partagée en sept arrondissements ecclésiastiques, chacun choisi par Tévèque, qui régit une quinzaine d'églises et de prêtres. Dans certains endroits, les diacres qu'on nomme demi-prêtres, récitent les prières, servent la messe et assistent aux vêpres; ici, chez Salomé, il y a un aumônier, le père Samson, et un diacre qui est aussi meunier. Chaque prêtre tient le registre des baptêmes, mariages,

LES DÉVOILÉES DU CAUCASE IGl

décès. Il est payé par ses paroissiens. Le paysan lui verse 1 ou 2 roubles par an, puis certaines sommes aux mariages et aux enterrements; le prêtre partage avec le diacre; les chantres ne reçoivent rien, mais sont exemptés de certains services pour la commune. Autrefois, les églises et surtout les couvents possédaient des redevances considérables et des propriétés foncières; cela a passé à l'État qui leur paie, en échange 20.000 roubles de rente.

On voit dans les églises des icônes, des saints, sur le dos desquels des lames d'argent, labourées par un grossier burin, transmettent au lecteur des détails intimes de la vie des princes mingréliens, depuis le xvi* siècle jusqu'à nos jours. C'est au moyen des peintures murales des monastères de Bédié, de Martvili et d'autres, qu'on a reconstitué les généalogies des puissants.

Le dédopole Marthe avait, en 1835, une maison de plaisance à Sénaki. Sa nourrice Opédastai laissa toute sa fortune pour bâtir l'église en briques où elle est enterrée, à Soudjoume, près de Novo-Sénaki, qui signifie : « Tais-toi et ouïs ».

Il y avait de célèbres devins qui, le ^ÏS avril, à la fête de Saint -Georges, prédisaient l'avenir et prêchaient la pénitence. Un prêtre, revêtu de l'image du saint, se préparait pendant huit jours de retraite à la prédication, puis montait sur le toit de l'église, près delà croix; le peuple à genoux écoutait plein de confiance et pleurait lorsqu'il annonçait des malheurs futurs. (Très breton.) Les prédictions se sont presque toujours réalisées. « Vos mœurs sont tellement corrompues, disait un de ces prêtres, en 1810, aux Mingréliens, que vous allez attirer mille malheurs sur vos têtes. Bientôt arrivera le temps où vous serez obligés de vendre vos femmes et vos enfants pour vivre, et peu de ceux qui m'écoutent survivront! » En 1812, arriva la terrible peste qui enleva les trois quarts de la population.

L'arrière -grand -mère de mon filleul Gorgi, que j'ai vue, était déjà mariée en 1812; elle a donc bien près de cent douze ans, mais, chose singulière, les Mingréliens ne savent jamais au juste leur Age : ils comptent à partir du baptême et sont baptisés entre un et cinq ans. Lorsqu'un homme est éloquent, ils disent :

« Il parle comme le devin de Soudjoume >>.

Les caractères derrière les images, sont de deux sortes, ecclésiastiques ou vulgaires, ecclésiastiques ou khoutzouri, jusqu'au xv^ siècle et après, c'est le vulgaire qui domine. Sur une image de Saint-Georges qui avait été abîmée et pillée, on lit : « Moi Levan, j'ai atteint et puni les ennemis qui ont détérioré et dévalisé cette église et j'ai restauré ton image : prie pour moi et ma compagne, Nestan Daredjan ».

Un aznaour (noble) riche, puissant, cruel, donna une curieuse image d'argent à l'église de Serguiti; cet homme, très intelligent, mais méchant, enleva un jour, comme elle passait sous sa forteresse, une princesse qui était fiancée; il la prit pour femme. Il faisait aveugler ses ennemis. Alors, le Dadian Vamek, révolté de sa barbarie, lui fit brûler les yeux, et ses biens furent confisqués.

A Nakalakévi, il y a l'église des Quaranle- Martyrs, très ancienne, moitié briques, moitié pierres, le dôme bas, écrasé, sans grâce; l'iconostase est en briques : ce sont les signes de l'antiquité. Sur l'autel se trouve une toute petite image en bois sculpté, la seule du Caucase.

La cathédrale de Martvili (021-9o6) est aussi élégante que possible; le clocher est à jour, fort élevé, il domine le beau pays qui l'environne. Les Dadians y sont enterrés.

Les Géorgiens, en adoptant le cycle pascal et l'ère mondaine, faisaient indifféremment usage de deux computs : du leur qui est censé commencer quatre-vingt-seize ans avant la création du monde, et de celui des Grecs.

L'église de Saint-Sauveur, àZougdidi, et beaucoup d'autres ne manquent pas d'intérêt. La belle et infortunée reine Miriam est enterrée à Mzchet; c'est un des plus beaux caractères de femmes de l'histoire géorgienne. Elle épousa en premières noces Simon, fds de Manrié II, en 1621 ; son frère à elle était le tristement célèbre Le van Dadiai, démon incarné du XVII® siècle. Son deuxième mari fut Rostom, roi de Kharthélie, et le troisième fut le père adoptif du schah Navaz Vakhtang. A sa mort, le schah de Perse voulut qu'elle vînt se présenter à la place de son époux; pour se dispenser du voyage, elle envoya une mèche de ses cheveux blancs, elle avait soixante-cinq ans. Son premier mari, Simon Gounet, était moine à Jérusalem.

Les églises sont pleines d'inscriptions historiques intéressantes.

En Géorgie, la noblesse a bien gagné ses titres. Elle était à la tête de toutes les affaires guerrières, politiques, et chargée du bien-être général. On la divisait en deux classes : les Thavadis et les Aznaours. Les Thavadis avaient même le premier rang dans le clergé, ils formaient l'entourage du prince régnant, et avaient comme serfs une foule de Dalmakhorès, de Mébégares, d'Azates, et percevaient de grosses redevances. Il n'y a que huit familles de Thavadis en Mingrélie; ils ont reçu le titre de princes russes. En 1860, il y avait trois cent trois maisons princières.

Les Aznaours partageaient avec les Thavadis le fardeau des affaires et faisaient la guerre comme eux. Ils avaient des paysans en servage, mais étaient souvent à leur tour asservis à des Thavadis ou au prince régnant, et leur payaient des redevances. En 1867, le servage fut aboli; les deux mille soixante-treize maisons aznaouriennes furent dès lors gênées. « Aznaour »vient de Jason, lieutenant d'Alexandre le Grand, qui conquit la Géorgie et y a laissé son général

dont le nom s'écrit en géorgien Jazou : « éloquent ». Insouciants, chevaleresques, hospitaliers, les Aznaours durent cependant se mettre au travail. Il y a ici, comme dans la Russie du Nord, un maréchal de noblesse qui transmet les besoins au gouvernement; il est nommé par les nobles. Pendant mon séjour à Tiflis, il y eut une élection : la princesse Lise Orbéliani avait passé la journée près de la maison du vote, qui l'intéressait beaucoup.

De tous temps les paysans étaient divisés en trois classes : les Azates, les Mébégares et les Dalmakhorès, mot qui signifie « vivant à côté ». Ces derniers sont ce que j'appellerai les domestiques servant leurs maîtres; pour entrer dans la seconde classe ils devaient ou se racheter, ou marier leurs filles avec des gens de classe supéreure. Si le rachat avait lieu, on devenait Mébégare et payait par an un cochon, un poulet, un kib de vin, un kib de gomi. Le seigneur avait le droit de prendre aux Dalmakhorès les fils naturels des servantes, les enfants trouvés, les prisonniers de guerre^ les paysans donnés en paiement de dettes, et ceux qui les avaient offensés.

Le mot niébégare vient de bégare qui signifie en turc redevance. Il y avait des redevances à Noël, à la Mi-Carême, à Pâques. Cochons, volailles, vins, gomi, chèvres, pains de maïs, haricots, etc. Les paysans payaient au seigneur en se mariant, 1 rouble 20 kopecks. Une veuve se remariant donnait un bœuf et beaucoup d'autres choses encore.

Les azates ou libérés ne donnaient pas de porcs. Ils étaient exempts des travaux qu'ils trouvaient humiliants.

Le cadastre n'est pas encore terminé, l'absence des titres notariés est l'occasion d'interminables procès ; ce n'est que l'année dernière que la princesse Salomé eut gain de cause, et qu'elle put reprendre possession de sa chère montagne de Quibia. Les habitations sont fort jolies, avec des vérandas bâties à quelques centimètres du sol sur pilotis, par raison d'hygiène, afin d'éviter la fièvre. On fait le feu au milieu de la pièce, la fumée sort par les fenêtres. On élève d'abord les quatre coins reliés entre eux par des traverses s'emboîtant les unes dans les autres. Le toit est fait avec des dranis, petites planchettes

minces de chêne, qu'on superpose en triple lit.

L'ameublement se compose de taikiitis sur lequel on étend, le jour, des tapis et des moutaks servant de lit le soir; deux ou trois tables à thé, des armes, des cornes de bouquetins, des gravures pieuses ou patriotiques; l'icône est toujours suspendue à l'angle droit de la pièce. Il y a trois maisons : la grande est celle où l'on habite, et comprend trois pièces; la deuxième contient la cuisine qui n'est jamais dans la maison où l'on couche; la troisième est une grange.

Il y a deux cent mille âmes en Mingrélie; les habitants sont d'une politesse exquise. Le type est beau, élancé; les hommes ont la taille fine et souple, les mains et les pieds petits; ils sont armés jusqu'aux dents avec de belles armes. La tcherkess donne un chic tout particulier à leur personne; c'est une longue capote noire, brune, blanche, beige, rosée ou noire, fermée d'un rang d'agrafes et laissant voir Varkhalouki, tunique de laine ou de soie, collet droit et haut qui tombe jusqu'à mi-jambes. Aux pieds, des troushJias, babouches souples, en chevreau, à semelles

molles, terminées en pointes, des jambières en cuir. Beaucoup de barbes sont teintes au henné.

Les femmes vous embrassent l'épaule, en guise de salut; leurs voix sont douces, harmonieuses. L'une de celles de la maison, surnommée le « canard » et dont la coiffure est fort artistique, est l'inventeur de pommades et de fards.

Ici les phrases de politesse sont pleines de grâce. La Mingrélienne ne prend jamais le bras de son mari, et en parlant de lui, ne dit jamais un tel, mais le père de ma fille ou de mon fils. Il ne faut pas demander à un mari des nouvelles de sa femme, à moins d'être extrêmement lié avec lui; ce serait une impolitesse.

Le jeune homme en se mariant cherche, comme en Europe, son intérêt plutôt qu'une compagne selon son choix. Le seul droit reconnu d'une Mingrélienne est de travailler, et d'avoir des enfants.

Il est très bien vu de voler un cheval, cela est considéré comme un acte de bravoure.

On frictionne les femmes en douleurs d'ac-

couohement. Dès que l'enfant est né, on le plonge dans un bain, et on le ficelle dans son berceau, pour lui donner une jolie taille; pour l'allaiter, on penche le berceau que le bébé ne quitte ainsi que le moins possible. Une sorte de grande cuiller en bois, dont le long manche creux débouche hors de la couchette, est placée sous l'enfant et se vide sous le berceau; la propreté est ainsi parfaite et aucune odeur ne l'incommode. On attache au cou de l'enfant, pour conjurer le mauvais œil, un petit sachet triangulaire en drap rouge rempli d'herbes particulières, ou une coquille de noix contenant une araignée vivante. Ces fétiches seront échangés plus tard contre le collier d'ambre ou de corail, véritable porte-bonheur.

Pour faire passer le lait, car rarement la mère nourrit, on met sur les seins des cataplasmes de terre rouge, arrosés de vinaigre, que l'on renouvelle. La mère est soignée pendant quinze jours par une garde-malade, quelquefois la nourrice la veille; le prêtre vient ensuite réciter des prières, et pour purifier la chambre brûle de l'encens, et bénit la convalescente. Des chants, des danses et de« coups de fusil

tirés par les amis ont déjà célébré Theureux événement. Pour amuser les invités, on organise le jeu du roi : on nomme un roi, une reine, des ministres, un tribunal qui condamne à des supplices corporels fort douloureux. Pour finir le jeu, l'assistance se lève, siffle et dit : .4 ha^ le roi !

Le parrain est ou prince puissant ou bien un mendiant. Ce dernier est souvent choisi comme porte-veine.

La nourrice joue un grand rôle dans la famille, elle devient un personnage, tous les siens sont adoptés, choyés; si elle donne sa vie pour son nourrisson, la reconnaissance pour les siens est alors à toute épreuve. Cette parenté plus estimée que celle de la nature peut se conclure entre grandes personnes. Ainsi on voit souvent toute une famille arriver auprès d'une princesse, la parenté ayant d'abord été sollicitée par l'entremise d'un mazicohli (ami commun), chargé de présents et traînant un bouc. La personne demande alors officiellement l'honneur d'avoir la princesse comme nourrisson; celle-ci mord légèrement le sein de la paysanne et l'alliance est contractée.

Un beau matin, on me demanda de tenir Gorgi, le fds de Péra, sur les fonts baptismaux. J'en fus enchantée, me réjouissant beaucoup d'assister à une fête de famille indigène.

Les parents du futur baptisé apportent généralement un bœuf, un mouton, un gâteau, etc.. pour la marraine. Mais comme je n'étais pas chez moi, à l'occasion du baptême, je reçus de la soie blanche et un beau baschlik. Je donnai en échange au petit une croix, et à la mère un médaillon de Saint-Georges, de la soie verte pour corsage, et la toile blanche dans laquelle je devais tenir le bébé pendant la cérémonie.

Le jour dit, nous partons vers 5 heures pour nous rendre chez les parents démon futur filleul. En cheminant avec Salomé et les gens de sa maison, tous des nobles ruinés, qui ne pensent pas déroger en servant la fille de leur ancienne souveraine, je me récite à moi-même les réponses que je dois faire aux paroles , sacramentelles. C'est Achille qui me fait le î catéchisme et m apprend à prononcer en géorgien : Vidjmni Cheaidgitebi Va 7ntsams egid

vitardsa méoupé da guemerdi Thedgomilvar de Tachvamiisein mamasa dadzessa datmnidsa Soidsa atsdea maradis da oukounté onbroumsamde. — Amen.

Cette cérémonie du baptême fut des plus curieuses. Ce n'était pas sans une compréhensible appréhension que j'avais accepté d'être la marraine de ce petit bonhomme. Enfin munie de mes cadeaux et forte de ma nouvelle science liturgique orthodoxe, complaisamment soufflée par Achille, je prends mon parti et marche allègrement. Nous arrivons à la maison du bambin : c'est une charmante construction indigène, décorée d'un joli balcon ajouré; la grande salle est recouverte pour la circonstance de ses beaux tapis orientaux, réservés pour les grandes occasions, et qu'on a sortis des armoires ; sur la véranda, le prêtre revêtu de riches ornements sacerdotaux bleu et argent, entouré du diacre, des parents et des amis, procède à la cérémonie. Je me décide, selon l'usage, à prendre mon filleul dans mes bras, le gaillard a trois ans, il est vigoureux, et se débat comme un forcené; j'ai toutes les peines du monde à ne pas le laisser tomber.

Sa mère pour le calmer lui met entre les mains une petite musique, mais un regard de Tofficiant condamne sans rémission le bruyant joujou, si bien qu'il me faut une dose de volonté peu ordinaire pour résister au fou rire. Enfin nous faisons plusieurs fois le tour des fonts baptismaux, et Gorgi reçoit le baptême par immersion. L'eau était tiède et bonne.

Comme par enchantement, le petit diable de tout à l'heure devient un agneau digne de la confirmation qu'il reçoit séance tenante.

On parle de la fondation d'une station balnéaire, d'un luftkurrt, sur la montagne de Quibia; il porterait mon nom: « Herminissia» (ssia endroit de). On bâtirait avec rapidité un chalet en planches démontables, mais il n'y a pas encore de sentier pour y aller.

Je regrette en ce jour de fête patriarcale, où toutes les classes de la société se donnent le baiser de paix dans la plus cordiale des fraternités, l'absence de l'aïeule de la maison; la famille a craint pour ses cent onze ans la fatigue de l'émotion.

Dans le jardin, à la lueur des étoiles, un véritable festin de Cana succéda au baptême.

et quel festin ! Toutes les autorités civiles et religieuses y assistaient; je présidais la fête en qualité de marraine. La table était dressée sous les arbres, les invités s'y assirent, mais à la mode du pays, nos hôtes nous servirent sans y prendre place. Chacun porta nos santés : le préfet, l'administrateur du district, le maire, les instituteurs, le maître d'hôtel, me louèrent d'être venue de si loin pour baptiser un paysan mingrélien.

Le père Samson, de par sa fonction de touloumbache donnait le signal aux invités qui prirent la parole à leur tour. Chacun but en moyenne quatre bouteilles. Le repas fut excellent : truites du torrent de la Trhatch, poulets à l'indigène, viandes de toutes sortes et naturellement vins généreux, puis des speechs, touchants, poétiques et imagés, car tous ces gens-là ont reçu des fées à leur naissance le don du bien dire.

Les fêtes se terminent par des libations, on boit dans des cornes de buffles aux sons de chants patriotiques, sauvages et doux qu'on n'entend que là, et qui vous transportent en plein moyen âge.

Écoutez ce couplet, et dites- moi s'il ne rappelle pas les vieilles épopées françaises :

Jeune fille viens accorder ta jungouli (guitare) et chante! — Je ne puis chanter, le renard (l'ennemi) est aux portes, mes larmes mouilleraient les cordes de ma jungouli, ma voix s'étranglerait! Hou! hou! pour nos ennemis. Hourrah! pour notre peuple!

Un jour, paresseusement étendue à Tombre des mimosas roses et jouissant de la délicieuse fraîcheur du torrent, j'entends les accords d'une lointaine musique, j'écoute attentivement et j'aperçois à une petite distance deux femmes à cheval, puis deux hommes portant comme chaque mingrélien l'élégant costume national. C'est une noce par enlèvement, très à la mode au Caucase; elle se rend à la paroisse sur le haut de la colline. Il fait bien chaud, mais qu'importe? Accompagnée de la vaillante Antoinette Murât, à travers les vignes, les ponts et les cours d'eau, je gravis la montagne, et haletante j'arrive en même temps que les mariés.

L'épousée est âgée de treize ans, elle est jolie, fine, distinguée, sa robe est bleu de roi, la tête est modestement penchée et les épaules

sont couvertes d'un voile blanc. Elle tient soigneusement une ombrelle à la main, et descend de cheval ainsi que sa nourrice, suivie des garçons d'honneur. Le fiancé arrive de son côté.

On entre dans l'église, l'officiant remet les anneaux qu'on échange trois fois et pose des couronnes sur leurs têtes. Lorsqu'il demande à la fiancée : « Voulez-vous épouser un tel .), elle ne répond rien, c'est de bon ton. En sortant, les garçons d'honneur élèvent leurs sabres audessus du nouveau couple ce qui signifie : « A la vie, à la mort, nous vous défendrons même s'il le faut par les armes. »

Nous avons regardé attentivement pendant la cérémonie les pieds des époux, car celui qui le premier met le sien sur le tapis dominera dans le ménage. Ce fut l'époux de dix-huit ans.

Notre petite mariée, fardée comme toutes les paysannes de la région, paraissait pudique et pleine de grâce.

Bien que depuis de nombreuses années l'instruction ait fait dans le pays des progrès extrêmement sensibles, grâce aux belles et spacieuses écoles qui ont été créées, il ne faut pas oublier que la Mingrélie n'en reste pas moins tout à

fait orientale, dans ses goûts, dans l'indolence de ses mœurs et jusque dans ses rêveries, pleines à la fois d'ingéniosité, de caractère et de sentimentalité impressionnante dont ses récits sont le reflet.

Voici la traduction de quelques contes tous d'une moralité primitive et touchante :

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