‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 18 sur 30 · DEUXIEME CONTE · texte numérisé non relu

DEUXIEME CONTE

11 y avait, il y avait, il y avait, il n'y avait plus et pourtant il y avait dans le village d'une contrée, d'un royaume, d'un pays, il y avait un orphelin, tellement, tellement pauvre qu'entre ciel et terre rien ne lui appartenait.

Se trouvant dans cet état, aujourd'hui, demain, cette semaine, la semaine prochaine, le mois prochain, il devint triste et se mit à refléchir; il pensa, pensa, pensa et à la fm il prit une résolution ; « J'irai, se dit-il, chercher fortune. » Il se leva de bon matin, bénit le nom de Dieu, revint à droite puis après avoir fait quelques pas en avant, revint encore du côté droit de sa porte (ce qui est une des superstitions du pays, il faut toujours revenir et repartir du côté droit) et se mit en route.

Il fait la rencontre d'un bel homme qui le prend à son service, lui promettant trois règles de conduite pour le servir pendant toute sa vie.

Au bout de la première année, il lui dit : « Si on ne t'en prie pas très instamment, ne prête jamais rien à personne. » Au bout de la deuxième année : « N'importe ce que tu trouveras, dit-il, prends-le et jette-le dans la cour. »

Après la troisième année : « Ne confie jamais un secret à une femme. » Alors chez lui il revint. Il trouve un serpent rouge sur son chemin et le lança dans sa cour.

Le serpent ayant pondu beaucoup d'oeufs, l'homme les plaça dans un nid qu'il tint dans sa maison, et il devint riche, très riche, mais sa femme lui arrache son secret. Ohl malheur, il perd sa fortune. Il prête son couteau à un ami, cet ami se sert de cette arme pour le tuer!

Les poésies et les chants sont plus mélancoliques que gais, les sensations plutôt indécises. L'homme de la campagne chante ses malheurs, ses souffrances, ses plaisirs. Poète, il a des mots heureux pour parler de la femme, pour elle aussi, l'hyperbole déploie chez lui ses images les plus variées.

Sous le coup d'une violente émotion, la Mingrélienne ne s'affaisse pas, ne se laisse pas abattre : debout, elle exhale sa douleur. Un amoureux trahi devient ironique. On moralise en faisant parler un chacal, un renard, etc., des bardes parcourent la campagne en déclamant à propos des événements.

Plusieurs chansons, comme le Koutchlikhé- Bérmi, c'est-à-dire : Pied heureux, qui signifie : « Que vos pas soient sans cesse prospères », et la Fossossoïa sont plutôt des sons, des gammes chromatiques que des paroles.

Écoutez la plainte de la jeune captive : « Ainsi tu pars, tu m'abandonnes et je suis prisonnière et je suis enchaînée; ne me rendras-tu pas la liberté ! Le ciel est clair sur

Seatanadjo, comme il est sombre sur Dikazoumkal gaieté aux vivants, salut aux morts I c'est moi, fille, qui suis enchaînée et c'est ma mère que tu as enlevée! vit-on jamais pareille chose? Comment as-tu pu me quitter? je suis prisonnière, je suis enchaînée. Ah ! reviens me rendre ma liberté. »

Lorsqu'un voyageur arrive dans une maison mdigène, on lui lave les pieds, on sort des armoires le linge le plus fin; des fruits, des fleurs, les mets les meilleurs lui sont servis. On lui prépare des draps ornés de dentelles; les femmes le déshabillent, on le borde dans son lit moelleux. Les jeunes fdlesde la maison chantent pour l'endormir en s'accompagnant de la jungouli; lorsqu'il part on lui fait la conduite jusqu'à une lointaine étape.

Un paysan des environs de Salkhino avait un fils unique de dix ans; un jour il l'envoya porter un cadeau à des amis dans une maison voisine. Le garçon avait son petit fusil à la main, les enfants des amis jouèrent avec l'arme; tout alla bien d'abord, puis on se disputa, le fusil tomba, le coup partit et hélas ! traversa le cœur du malheureux enfant. Les pauvres parents ver-

sèrent d'abondantes larmes, et, pleins de colère, devinrent les ennemis de leurs anciens amis, qui pourtant n'y pouvaient rien. Au bout de deux ans, ils vinrent trouver Achille et lui dirent : « Coupe une mèche des cheveux que nous avions laissés pousser dans notre douleur (on laisse toujours pousser les cheveux, lorsqu'on est en deuil). Console-nous, sèche nos pleurs. Sur toi nous reporterons l'affection que nous avions pour notre fils ». Achille, très touché, très ému, les réconcilia avec leurs voisins. Je fus toute heureuse de voir ce ménage et de lui serrer la main.

Les fiançailles se célèbrent avec une certaine pompe. La jeune fille revêt ses plus beaux atours, se farde, et voilée attend dans une chambre avec son père et sa mère, l'arrivée du fiancé. Alors les parents du jeune homme arrivent et le père fait la demande officielle, les autres répondent : « Nous vous agréons ». On se salue trois fois; et le père du jeune homme met une bague au doigt de la fiancée, lui offre une image religieuse et un chapelet d'ambre. Le soir, dîner de famille. On en se marie souvent que trois ans après. La

jeune fille a une chambre où elle peut recevoir son fiancé. La noce a généralement Ijeu chez le mari, alors ses parents, ses amis vont chercher la fiancée. On donne beaucoup de cadeaux en argent, et celui qui les reçoit inscrit la somme sur un registre pour rendre l'équivalent à l'occasion. Une tente en branches est dressée pour les deux cents ou trois cents convives. On va jusqu'à une demi-verste, au devant de la jeune fille ; à l'arrivée, la belle-mère oflVe du sucre qu'elle met sur les lèvres de sa future belle-fille, lui souhaitant le bonheur et le miel (la joie) de sa vie nouvelle et que son langage en conserve la douceur. Chez les paysans, la dot fait partie du cortège; des caisses de bois à couleurs brillantes et ornées de fer-blanc, contiennent les matelas, coussins, draps, couvertures, confectionnés par la mariée elle-mèrne. La noce s'avance; la mariée est conduite par une matrone (souvent sa nourrice), dans une chambre où on l'habille, puis on va à l'église.

Un garçon d'honneur, qui devient l'ami de la maison, tient sur les têtes des époux deux couronnes nuptiales en filigrane d'or ornée d'une croix,

signifiant comme le poêle autrefois en France, le dais du lit. On étend à l'église sous les pas des mariés un tapis de soie rose, ou quelquefois une simple toile. Le public ne peut s'appuyer au mur, cela porterait malheur. Les parents suivent anxieusement du regard la flamme des cierges que tiennent les époux ; celui dont la cire brûlera plus longtemps, survivra à l'autre. A la porte, on commence les félicitations et les embrassades, puis éclatent des coups de fusil, des chants, et enfin le repas nuptial commence ! Puis on amène un petit garçon de sept à huit ans, qu'on assied sur les genoux de la mariée et qui devient son nourrisson. A table, le mari est à côté de sa femme et reçoit les félicitations. Le repas servi, le mari se sauve, la mariée attend sans lever les yeux que la matrone l'invite à se lever à son tour : celle-ci l'emmène, toujours voilée, avec les parents du mari, à une table où il n'y a point d'hommes; elle se met à côté d'elle et choisit, pour l'autre côté de la mariée, la femme la plus laide de l'assemblée. Les femmes se mettent sur le même banc de l'intimité. Alors commencent à la grande table des

libations et des toasts sans fin. Les maraveljamières disent à l'épousée : « Que tes pas soient heureux! Dieu veuille que tu apportes la chance! » Cela dure toute la nuit et la palme est à celle des deux familles qui boit le plus et mange le plus copieusement.

Au milieu du dîner, la mariée qui n'a ni mangé ni ri, est délivrée de son voile, et la matrone demande la permission de l'emmener dans la chambre nuptiale, où elle trouve un repas fin. Puis on la couche, la matrone attend à la porte, le mari ne tarde pas à venir. « Qu'apportes-tu? » dit-elle; il glisse quelque argent dans sa main et entre. Le repas continue au dehors. A l'aurore, le mari se lève et laisse, selon sa fortune, quelques roubles dans son lit; la matrone arrive et le revêt de ses plus beaux habits. On fait des cadeaux : chevaux, armes ou autres choses, à ses parents et au garçon d'honneur. Au bout d'une semaine, la matrone part, au grand désespoir de la mariée, emportant force présents. Pendant un an, les jeunes époux sont pleins d'égards pour leurs parents, ne s'asseyant jamais devant eux, et la jeune femme s'occupe du ménage, brode sur

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peau et confectionne mille jolies choses destinées à ceux-ci.

Pour éviter tout ce cérémonial, beaucoup de mariages se font par enlèvement, comme celui auquel j'ai assisté. Dans ce cas, on convient du rendez- vous. Accompagné de ses amis, le jeune homme part à cheval, au galop, va trouver le prêtre, et le mariage se fait un peu comme en Ecosse autrefois, à Gretna-Green. Si le mariage est avantageux, les parents pardonnent; sinon ils vont à Téglise jurer leur malédiction sur l'évangile, et la guerre devient terrible entre les deux familles.

Il y a beaucoup de superstitions dans le pays;parexemple,sileboutdunezvousdémange, cela signifie que quelqu'un se hâte de venir vous voir. Le poil entre-t-il dans votre bouche, c'est le signe que vous mangerez de la viande.

Si vous avez un hoquet prolongé, c'est qu'on dit du mal de vous.

Si l'oreille vous tinte, quelqu'un se meurt. Alors on ferme les yeux et on fait claquer les doigts près de l'oreille, en disant : « Loin, loin d'ici, dans douze montagnes, aux bois, aux pierres, aux vents! »

Jeune fille, voulez-vous savoir qui vous épouserez? Prenez une quantité égale de farine et de sel, faites-en du pain, mangez-le avant de vous endormir; ôtez votre caleçon, mettezle sous votre oreiller, et, quand vous aurez soif pendant la nuit, en rêve, votre futur mari vous offrira à boire.

La pierre de Turquie, Soulerman, jouit, diton, de la propriété de rendre momentanément stériles les femmes pendant qu'elles la portent; si elles en boivent la poussière, elles ne seront jamais enceintes, si l'homme la porte sur lui, il en communique la vertu à sa compagne. Si la femme est incrédule, on met la pierre dans un vase de lait; si le lait tourne, la maternité n'est pas à craindre.

Gomme philtre d'amour, prenez une chauvesouris, coupez-lui l'aile gauche, enfermez-la dans un petit sachet; s'il touche seulement la robe de celle que vous aimez, celle-ci deviendra amoureuse de vous.

Il y a encore comme autrefois des holocaustes : on tue une vache ou un veau, qu'on fait cuire et servir sur une table avec des galettes de maïs, à côté d'une

écuelle de terre remplie de charbons ardents.

Dans un manuscrit géorgien, écrit par ordre du roi, rempli d'expressions démodées dont le sens est difficile à déchiffrer, on trouve au point de vue de l'éducation qu'on donnait à une princesse royale des xv!!*" et xviii*' siècles, et de la corbeille de mariage qu'elle apportait en dot à son époux, des détails curieux.

A propos de la femme de Katzia II, la tzarina Elisabeth, fdle du roi de Kharthélie, Teimouraz II, qui avait reçu, paraît-il, une instruction hors ligne, était douée des plus grandes qualités et fut très aimée, l'auteur raconte comment cette princesse quitta la cour de son père, et les bénédictions que celui-ci lui donna au moment de la séparation. Les louanges du roi sur la beauté idéale et les dons du cœur dont le ciel a comblé son enfant, sont un panégyrique semé de métaphores, d'hyperboles intraduisibles d'une exagération que l'affection paternelle seule excuse, et qu'explique le style imagé, habituel à l'Orient.

On n'y lit que des phrases de ce genre : « Toi, qui par ta sagesse et ton savoir plairais aux philosophes de la Grèce, je veux te couvrir

de bijoux et de pierreries éclatantes. Astre près duquel tous les feux de diamants pâliront », etc.

Voici en abrégé la corbeille de mariage : Deux croix en or avec perles précieuses, contenant comme reliques des morceaux de la Croix de Jésus-Christ. Une croix avec peinture sur verre, une croix en argent émail lé, une image en or, une image du Christ, une de Saint- Georges, une de Sainte-Elisabeth, une bible reliée en argent et 80 volumes de théologie et de philosophie ! Une couronne enrichie de 1.8(3:2 perles, de rubis, d'émeraudes, etc.; une autre avec 1.200 perles, émaux et 180 ornements d'or; une toque avec 800 perles; bracelets et aigrettes avec diamants; bagues, colliers, boucles d'oreilles, broches en perles, émeraudes, turquoises, etc. Un pourpoint brodé de perles et pierres précieuses; de gros et petits boutons en pierreries; une casaque avec 1.200 grosses perles, rubis, émeraudes; un costume en velours avec pierreries; une ceinture d'or émaillé; une fourrure de zibeline portant 400 rubis; un vêtement brodé d'or et d'argent avec 468 pierres rares; un costume

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bordé de zibeline avec 912 perles; un manteau d'hermine avec 640 pierreries; un autre en velours avec 440 perles ; une pelisse, des corsages, des Katihis jaunes, rouges, de l'Inde; des robes blanches, vertes, bleues avec 1.200 perles et pierreries; 17 chemises de dessus en soie avec dentelles; 6 ceintures dorées; 9 alkaloukas cousues au fil d'or; 9 pièces de soie diverses; 15 koiirgines et colfres; 6 sacs à ouvrage; G Thavsakranis divec broderies d'or et d'argent; 6 voiles dorés; 12 foulards pour la tête; 4 châles; 15 coiffures; 6 épingles avec pierreries; robes de chambre brodées, peignoirs et serviettes pour le bain; 6 voiles pour le voyage; 6 manteaux; 4 costumes, péplums, pantalons brocart d'or; 12 paires de brodequins, sandales, babouches; manteau de drap rouge brodé pour amazone. Harnachement complet en or et en argent pour haquenée. Lit complet : 1.000 draps de toile fine, 1.000 en soie, 4.000 ordinaires; 111 couvertures jaunes, 111 rouges, 101 en soie, 111 venant de l'Inde; 191 couvre-pieds; 1.000 couvertures d'été; 1.011 oreillers brodés en argent et en or, autant en soie, 1.011 coussins; des tapis

If

de quoi meubler deux palais : 1.181 grands et 1.191 petits; 172 rideaux soie de Chine, 101 ordinaires, 112 en fil d'or pour chambre à coucher; 100 sacs de voyage; un coffret d'ambre, une défense d'éléphant, 12 chapelets en corail et ambre, 12 en pierres diverses, un échiquier en os, un en écaille^ un trictrac. Cuillers en or, pinces, poinçons, soucoupes, vases, coupes, etc., pour fards et poudres, coffrets, jarres, miroirs en or et en nacre, peignes en écaille et os de poissons, etc. Une table-dressoir en argent, 3 cruches en argent, 100 azarpèches ou cuillers à vin, 100 coupes à boire en or, 100 assiettes d'argent, un cabaret de 18 pièces pour thé et café en argent, 100 bougeoirs en argent, 24 lanternes, 24 pots à eau et cuvettes, 30 lèche-frites à gomi, 24 pièces de batterie de cuisine en argent, 12 broches pour rôti, etc.

En outre le roi donnait à la jeune mariée une veuve, dame de compagnie, apportant avec elle un trousseau complet et un harnachement pour cheval.

Pour accompagner la princesse, une des bonnes qui l'avait élevée, chargée de bagues, de

coupes d'or et d'argent, de mille costumes et toilettes diverses;

Des serviteurs ayant des richesses personnelles ;

Un molaré chef de la garde-robe ;

Une demoiselle d'honneur qui devait coucher dans la chambre de la princesse, comblée aussi de cadeaux ;

Deux autres demoiselles d'honneur et suivantes ;

Un maître d'hôtel, un échanson, un domestique pour le service exclusif de la princesse; un intendant, un surveillant des biens, un diacre, un peintre, un maître du palais et un cuisinier.

C'était, comme on le voit, une suite nombreuse.

Voici, à propos de mariage, des vers composés pour celui de Salomé célébré à Paris, dans la chapelle des Tuileries, en 1869.

La baronne Brin, mon amie, assistait à la cérémonie et m'a dit avoir rarement vu un couple plus assorti ; elle, représentant les traits si réguliers de la race mingrélienne et lui beau comme le jour !

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