FLORE
La Mingrélie possède de magnifiques forêts de hêtres, de pins, de buis, de frênes, de
chênes. Les ifs viennent admirablement, les arbres poussent vite mais les inondations leur font du tort. Les azalées, les roses, les géraniums fleurissent partout, et font du pays entier un parc idéal. Les fougères, les vignes sauvages, les clématites y grimpent ; l'aulne y est à son aise ainsi que Térable, le châtaignier, le poirier, le tilleul, le charme et l'orme. Le frêne est très apprécié des ébénistes parce qu'il est veiné. Le chêne a souvent des maladies intérieures telles que la gélivure, la cadianure, le cœm' rouge, qui en empêchent l'exportation. Les paysans utilisent le bois en faisant des solives, qu'ils vendent pour la fabrication des dranis, clôture des maisons.
L'hygiène est très bien comprise dans ces régions. Si l'on meurt de maladie contagieuse, il n'y a ni lamentations publiques, ni cérémonies ; l'enterrement se fait tout de suite. Si le mort était tuberculeux, tous les efl'ets sont brûlés, souvent aussi les meubles, et quelquefois même la maison et cela s'est fait de tout temps. Les indigènes ont plus de confiance dans les vieilles femmes, les empiriques et les sorcières, que
dans les médecins. Voici quelques-uns de leurs H
étranges remèdes : H
Pour une indigestion de poisson, avaler le fiel du poisson qui l'a occasionnée.
Pour des douleurs d'estomac, prenez un œuf cru, avec un poids égal d'alun mêlé au jaune de l'œuf dont on enlève le blanc, refermez la coquille avec de la farine, faites cuire au four, puis donnez l'œuf à manger au malade; il guérit instantanément.
Si un malade est atteint de rougeole ou de petite vérole on fait des génuflexions réitérées près de son lit, on tend la chambre d'élofTe rouge et de nuances criardes, on apporte des fleurs, on répand de l'eau, on joue de la guitare, on danse et l'on prononce des paroles magiques ; comme boisson du lait de femme.
Pour les maladies de cœur on récite l'invocation suivante : « Cœur, rentre à ta place, ne dépasse pas les limites données par la nature. Contente-toi de ta demeure! ne fais pas le vagabond, je coudrai pour toi un étui multicolore et de toutes les nuances qui peuvent te plaire; que Dieu exauce mes vœux I » Si le malade est atteint de dyssenterie, on prend la fuite.
On ne donne jamais de vin à un malade; si on en a bu, on évite d'entrer dans sa chambre. Lorsque quelqu'un vous a soigné vous devenez membre de sa famille, ce qui me semble une charmante idée. Après la convalescence, la première coupe de cheveux doit vous être faite par votre garde -malade.
Les Géorgiens sont orthodoxes et pratiquent beaucoup de jeûnes : quarante jours avant Pâques, à Noël, aux fêtes de Saint-Pierre et de Saint-Paul, à TAssomption. Ces jours-là, les haricots, les betteraves, le gomi, forment la nourriture; le paysan mange alors, assis sur son lit, un verre et un plat de bois sur la table, ni couvert, ni assiette, ni serviette, la fille ou la belle-fille de la maison apporte la marmite, la première cuillerée, nommée part des chiens, leur est donnée. On place ensuite les parts sur la table et on mange avec ses doigts, après avoir fait le signe de la croix.
Les jours de fête, les paysans se nourrissent de chapons, de moutons, de cochons de lait et autres mets plus relevés, avec des sauces à la grenade et aux prunes vertes, toujours acides et juteuses.
198 LKS DKVOILÉES DU CAUCASE
On croit encore à l'efficacité des sacrifices : seuls, les hommes de la famille et le prêtre auquel on donne le plat y assistent; on fait des prières, on brûle de l'encens, les parties inférieures de l'animal sont données aux femmes. Les holocaustes ont généralement lieu dans lasemaine de Pâques, au mois de mai, à la Saint-Michel, à la Saint-Gabriel, à la Saint-Théodore, pour obtenir la protection de Dieu sur les chevaux. On cuit alors avec grand soin les petits pains emblématiques de chevaux et de juments. On remplit de vin un tronc d'arbre creusé devant sa porte, on y jette les pains, puis le chef de famille, un cierge à la main, récite : « Mon Dieu, fais que mes chevaux soient toujours en bon état. » Telle, comme en France à la Saint-Hubert, et en Bretagne dans le Finistère, la bénédiction des bœufs.
Lorsqu'on est malade, les parents cherchent la sorcière (Maklutkhé) qui agite quarante-deux bracelets dans un gobelet, et lorsque ceux-ci tombent sur la table, on reconnaît d'après leur dessin la maladie du patient. Si celui-ci est un enfant, elle confesse le père, l'engage à réparer le tort qu'il a fait à autrui, à offrir de
rendre ce qu'il doit, cheval, bœuf ou cochon, puis à demander à l'ennemi de bénir le fils. Si le malade guérit, tout va bien; s'il meurt, on s'en prend, non pas à la sorcière, mais au père qui se sera trompé d'ennemi.
On écoute avec effroi les bruits lugubres du dehors. On dit, tout comme en Bretagne, que le revenant annonce la mort d'un des membres de la famille. Alors on prie, on va trouver la sorcière, on ofTre des sacrifices. Lorsqu'un malade se meurt, on éloigne femmes et enfants, on ne laisse auprès du moribond que son ami préféré pour lui fermer les yeux. Après la mort, la veuve, les enfants, les proches et amis, viennent, s'arrachent les cheveux, parlent, disent : « Comment as-tu quitté la maison, toi qui étais si parfait, la joie, la lumière de l'intérieur î » etc. La veuve crie : ttou, ttou, touou, Le veuf dit : vonai, vona, vona, vona; autre cri pour une mère, autre cri pour une sœur. On lave le corps, on l'habille, on le met dans une bière ouatée, puis commencent les gémissements, les adieux pompeux et déclamatoires : « Ah! que ne suis-je aveugle pour ne pas te voir en cet état », etc., etc., etc. La nourrice
répond : « Mais non, il n'est pas mort, tout à l'heure il se lèvera! » et les enfants de répondre : « Non, il ne viendra jamais plus nous habiller dans de si jolis habits (de deuil). » On pleure, on crie jusqu'à ce que la cloche annonce l'arrivée du prêtre ou de l'évèque, puis on entonne le chœur sans paroles, le Zai, et l'on se met à table. A la fin du jour, le prêtre annonce qu'il est temps de procéder à l'ensevelissement; on arrache avec peine la veuve et les enfants du corps, et, cierges à la main, on accompagne le cercueil à l'église puis l'on se rend au cimetière. Rentrée chez elle, la veuve ne mange rien. On ensevelit les gens les bras croisés, supposant que le premier holocauste leur obtiendra le décroisement, et au bout de huit jours, un samedi, la veuve fait tuer un mouton en sacrifice. Pendant quarante jours, pour l'âme du défunt, la veuve ne mange que du millet bouilli et ne boit que du bouillon de haricots sans sel; le prêtre lui dit alors de manger, elle met de la viande dans sa bouche, mais ne l'avale pas. Sa demeure est tendue de calicot noir, son lit de paille n'aura que des draps noirs; elle
conserve sa robe marron, crie et gémit matin et soir. Elle ira aux enterrements de ses proches en emportant la ceinture de son mari ; si c'est son nourrisson, elle emportera les vêtements, la coiffure qu'il portait pour bien montrer qu'elle pleure le mort qu'elle visite, mais que sa douleur est rétrospective, que c'est sa propre perte qu'elle déplore encore. Les agapes ont lieu quelques semaines après, pour ceux qui n'ont pu venir à l'enterrement ; on repleure alors comme au premier jour. Après trois ou quatre semaines de larmes, on force la veuve à remanger de la viande. Au bout de deux mois, elle met une robe de calicot noir. Au bout d'un an, on pleure encore. A table, on dresse un mannequin représentant le mort, et l'on finit par danser. Le deuil est ainsi terminé pour la famille, mais pour la veuve il dure trois ou quatre ans.
Le géorgien est une langue, le mingrélien un patois sans alphabet et sans grammaire ; dans plusieurs de ses mots, il n'y a aucune voyelle.
Les langues du Caucase formaient le groupe dit hérien, c'est-à-dire géorgien, mingrélien.
lazique ivana, paraissant avoir un lien certain avec le sanscrit.
Le conservateur des fouilles de la ville d'Ani, qui vient d'envoyer ces jours-ci un de ses jeunes élèves pour faire des recherches au sujet des idiomes du pays, et qui déjeune avec nous, étudie sérieusement la question de l'origine du géorgien, et n'est pas de l'avis de ceux qui s'en sont occupés jusqu'à présent. Des grammairiens géorgiens, l'évêque de Géorgie, le prince David et Platon Jossélani, trouvent, eux aussi, une ressemblance entre le géorgien et les langues judéo-européennes, et ont composé une grammaire modelée sur la grammaire latine. Le mingrélien a sa littérature orale, contes, poésie, d'esprit inventif et original. Le nierveilleux, les enlèvements, le patriotisme, la bravoure, l'agilité, l'esprit chevaleresque, le respect pour le père de famille, les êtres fantastiques font les frais des récits.
Salkhino est agité; les autorités du village et des environs viennent avertir le château de la présence de Terentia, un des membres de la milice Rouge, de ceux qui étaient à la tête du mouvement révolutionnaire et qui ont pillé le
château il y a quatre ans. Il rôde dans le pays encore en état de siège, et la police le cherche; on demande le renfort de deux gendarmes, Machoulon et son compagnon, qui firent la guerre en Mandchourie avec S. A. le prince Napoléon Murât, fils cadet de Salomé ; ils sont les gardiens du château. Nous allons aussitôt au village interroger les uns et les autres pour savoir les nouvelles. Le bandit a passé la nuit chez le cordonnier, la police l'avait cherché dans une maison d'où il avait fui au moment où sa présence était signalée de l'autre côté du district ; alors on met le cordonnier en prison pour lui avoir donné asile ; le surlendemain il est transféré au chef-lieu de canton, mais sur ces entrefaites l'état de siège est levé, et il réintègre alors son domicile. Quant au brigand, il se cache, mais où? Peut-être chez sa nourrice qui demeure tout près sur la colline, de l'autre côté du torrent. Gomme il entrait toujours au château, il y a quatre ans, par la porte- fenêtre de ma chambre, j'ai peur le premier soir ; néanmoins je ne prends pas de pistolet; distraite de nature, je me serais certainement tuée par maladresse. Le second
soir, du reste, je n'y pense plus et dors comme toujours, la fenêtre ouverte.
Ce matin, je suis réveillée par le bruit d'un, deux, puis trois, et enfin cinq papillons aussi laids que possible qui se trémoussent sur ma commode. J'appelle Lucien, lui demande leurs noms; au lieu de répondre, il se met à rire de tout son cœur de ma naïveté. Ce sont les cocons qu'un aimable marchand m'a donnés, ils se sont brisés, laissant sortir de leurs soyeuses enveloppes ces jeunes, mais affreux ailés, qui se permettent de venir troubler mon sommeil.
Aujourd'hui 20 juillet, nous étions sur la terrasse et j'écoutais avec la plus grande attention la lecture d'un mémoire de la main de Napoléon III, où il écrit à AVilhelmshôhe, expliquant les événements qui précédèrent la déclaration de la guerre de 1870, prouvant qu'à Bismark seul, à ses calculs, à ses écrits, à ses paroles on était redevable de la guerre^ ; que l'Allemagne l'avait préparée, amenée, désirée, les cartes allemandes agrandies de l'Alsace et de la Lorraine, ayant
(1) Confirmé par des écrits parus depuis.
déjà paru au moment de l'ultimatum. A mon premier voyage à Ems en 1869, j'étais encore bien enfant, mais je me rappelle, comme si c'était d'aujourd'hui, la tristesse admirative de mon père, ancien élève de l'École Polytechnique et capitaine d'artillerie, en visitant près de Coblence le fort d'Ehrenbreitstein. « Ils sont très forts, me dit-il », et lorsque la guerre fut décidée, à mon immense étonnement, il ne se fit aucune illusion sur l'issue de la campagne; mon ignorance d'adolescente chauvine ne pouvait le comprendre, et ne le croyait pas. Le mémoire de l'empereur Napoléon III fut copié par le prince Achille Murât, officier d'ordonnance du maréchal de Mac-Mahon. Lucien naquit à Alger à ce moment-là : son père le quitta quinze jours après sa naissance, pour suivre le maréchal.
J'étais, dis-je, si occupée, si absorbéepar l'intérêt de cette lecture que je n'avais pas vu les deux petits ours, âgés de cinq mois : ils avaient passé par la fenêtre, escaladé l'escalier, et entraient dans ma chambre comme de véritables caniches ; mais beaucoup plus drôles, plus amusants que des chiens. Depuis, l'un des
deux s'est étranglé, son amour de la gymnastique lui a coûté la vie.
Nous parlons sans cesse de l'Empire, cette époque m'intéresse à double titre, car elle est relativement bien près de nous, mais moralement si éloignée. Je ne me lasse pas d'interroger Salomé sur cette cour brillante, où elle vécut pendant plusieurs années. Son salon très libéral était le rendez-vous des intelligences, qu'elle accueillait et groupait autour d'elle avec cette parfaite bonne grâce qui la caractérise. Gassagnac, Galliffet, Arthur Meyer, qu'on surnommait alors le duc Meyer, et tant d'autres, y fréquentaient journellement. J'entends les intéressants détails sur le duel qui faillit avoir lieu entre Gassagnac et le prince Achille Murât : le premier avait mal parlé du prince Napoléon en public et, quoique très lié avec lui, le prince Achille Murât ne pouvait le laisser critiquer son cousin. L'éminent orateur le comprit si bien que le lendemain de l'affaire qui s'était passée au foyer de rO[)éra, il arriva à 8 heures du matin. La princesse déjà levée, était dans son boudoir, n'ayant pas dormi ; elle sonne, fait appeler son mari,
disant qu'un visiteur le demande, qu'il descende promptement, même en robe de chambre. Il arrive sans savoir qui le demandait, et les deux hommes qui allaient se battre se jettent dans les bras l'un de l'autre. Tous les deux avaient fait leurs preuves de vaillance sur le terrain, et le public applaudit à la tournure que prirent les choses.
Ce matin, les roses de France, que chaque jour la charmante Antoinette m'apporte, sont encore plus parfumées que d'habitude, et leurs pétales plus frais. Je fais leur portrait, voulant conserver leur souvenir.
C'est le jour du courrier, il arrive deux fois par semaine. Lorsqu'il est dépouillé, chacun se plonge dans sa lecture, et l'on y reste longtemps oubliant alors les heures et les minutes.
Nous projetons un voyage à Zougdidi, j'en suis fort aise; voir de près la capitale de la Mingrélie, dont j'ai si souvent tracé le nom sur les enveloppes en écrivant au Caucase, m'est fort agréable. Nous partirons en voiture après- demain.
Pendant la promenade, je vois de jolis types de chevaux à longue crinière, de formes élé-
gantes. Comme ils sont fringants ces petits chevaux caucasiens, fiers comme leur cavaliers qui vendraient tout, femmes, enfants, champs et vignes, pour acheter un titre de noblesse !
Lucien rapporte de bonnes nouvelles de la montagne, le chemin sera bientôt terminé, et le chalet d'Herminisia ne va pas tarder à nous attendre. Gomment y monterai-je, car le cheval me fatigue? Je propose d'y aller à pied. « C'est impossible », me répond-on. Alors, on construit un araba, une voiture à bœufs, je l'essaierai ces jours-ci, cela m'amuse.
Ma famille triomphe à la pêche à la mouche. Marie rapporte orgueilleusement une truite superbe, Achille de même; quanta Lucien, le chiffre s'élève à cent vingt; elles sont excellentes, ces truites, il n'y a pas en Ecosse de pêcheries comparables à celle-ci.
J'essaye aussi, moi, de pêcher à la mouche, mais, pour un coup d'essai, ce n'est pas un coup de maître; il faut dire que la beauté du paysage et les mœurs des habitants attirent plus vivement mon attention que le frétillant poisson.
Le prince Guibouzé, un voisin, et Constantin,
le précepteur russe d'Achille, nous apprennent pendant une ravissante promenade, que Terentia fait dire à la princesse qu'il se résigne à être pris par la police, mais qu'il ne veut pas mourir sans avoir obtenu son pardon à elle; deux intermédiaires viennent de sa part.
Une pluie tiède tombe vers o heures, une vraie douche de température de serre chaude, ces averses fertilisent le sol et font pousser le grain avec une étonnante rapidité. Il n'y a ici ni aube, ni crépuscule, seulement la nuit et le jour.
L'église du diâteau est du pur roman mingrélien. Le dimanche, pendant l'office, on m'apporte un pain sans levain. Les vêtements du père Samson, qui porte ses cheveux longs flottants le dimanche et nattés les jours de semaine sont bleu et argent de nuances délicates et fondues.
Aujourd'hui, j'ai vu exécuter des pas nationaux : les danses sont gracieuses, les femmes ont chanté en s'accompagnant sur une sorte de guitare à cinq cordes : le tambour. Le concert était tout à fait charmant; les Mingréliens ont le sentiment de la mesure et leurs dispositions musicales sont accentuées.
'210 I.KS DKVOU.KES DU CAL'CASK
Jamais on ne rencontre un homme ivre, ni impoli, ni grossier. Ces gens ont des raffmements étonnants. Ainsi lorsqu'on a une maladie contagieuse les voisins vous apportent de bons petits plats, puis ils les dé[)osent pour le malade près de la grille, mais n'entrent pas dans la maison, de crainte de contagion, ce qui préserve le pays contre les épidémies.
Le régisseur, M. Alexis, est gai, amusant, spirituel ; il chante la chansonnette française, dont il ne comprend pas un mot, très drôlement. Il avait un ami très épris d'une jeune fille déjà fiancée, mais qui secrètement lui avait donné son cœur, tous deux souffraient. Les préparatifs du mariage étaient néanmoins terminés, la noce allait se faire, alors très adroitement Alexis enleva la jeune fille et la conduisit au rendez-vous oîi elle trouva celui qu'elle aimait, ils se marièrent de suite, mais hélas ! quelque temps après, le jeune époux fut tué par un des membres de la famille de l'amoureux éconduit.
On recommence à parler de Terentia, il demanda 700 roubles et des armes. « Nous sommes maintenant six», dit-il, hardiment.
L'audace revient, comment cela finira-t-il? Le maire est tout penaud en songeant aux tours qu'il lui joue. On parle d'un autre terroriste, qui tua trois gendarmes, et vola à un quatrième son cheval et son fusil, après l'avoir renversé, Il se sauva en enfourchant la monture, emportant armes et bagages. La police est à ses trousses.
Le prince et la princesse Guibouzé ont été très dévoués, pendant la dernière révolution. Ils sont venus avec leur fds âgé de sept ans, et n'ont pas quitté les Murât [)endant qu'ils étaient en danger.
Combien les soirées sont belles et douces et si attachantes ! Nous vivons dans le passé soit mingrélien, soit napoléonien. Les anecdotes se succèdent, et je ramasse des perles pour les réunir plus tard en collier.
Un jour mademoiselle de Montijo, l'Impératrice Eugénie, éblouissante de beauté, de grâce et d'intelligence, se promenait dans le parc de Saint-Gloud; elle voit à ses pieds un trèfle à quatre feuilles, elle ramasse ce porte-bonheur de tous les pays et le tend à l'Empereur. Celui-ci ému et ravi, fait tra-
vailler les bijoutiers de Paris pendant la nuit; à l'aube un magnifique trèfle sort des ateliers et mademoiselle de Montijo reçoit au réveil, un trèfle en diamants, rubis, saphirs et émeraudes, bijou qu'elle portera dans la gloire, dans le bonheur, dans le chagrin, dans le deuil... toujours.
Mon mari me mande ici la chute du ministère. Combien de loin les événements s'estompent, s'effacent, paraissent petits! La vie patriarcale que nous menons dans cette grande nature nous élève, semble-t-il au-dessus des mesquineries de l'humanité.
Nous apprenons que la Perse est en pleine révolution et qu'un tremblement de terre y a causé des ravages; puis, que les terroristes min gréliens ont, dans leur dernière réunion, manifesté le désir de proclamer la république au Caucase. Que de changements politiques entre l'Elbrouz et l'Ararat, depuis le commencement du monde I Du reste certaines vies en ont tant vu! Ainsi mon père, le marquis de Verteillac, dont la mémoire m'est si tendrement chère et dont j'admire tous les jours de plus en plus l'intelligence, la sagesse et resj)rit, naquit
en 1798 et mourut en 1887 à quatrevingt-huit ans. Il avait assisté à la fin de la Révolution française, vit le Consulat, TEmpire, Louis XV m, les Gent-Jours, Charles X, Louis- Philippe, la République de 1848, le Deuxième Empire, la Commune et la République actuelle. 11 fut officier du roi à quinze ans, page de l'empereur à seize ans, aux Cent-Jours, entra à dix-sept ans à l'École Polytechnique, fit les campagnes d'Espagne, de Grèce, où il fut porté à l'ordre du jour et décoré, du siège d'Anvers, comme capitaine d'artillerie, et reçut la croix de la Légion d'honneur. Ainsi une seule vie assista à onze changements de régime.
Nous partons pour Zougdidi en deux voitures, laissant Marie et Achille à la joie de se raconter les mille et un petits faits qui se sont passés pendant l'hiver, sous les frais ombrages des platanes caucasiens et des chênes bretons. Machoulon, le fidèle gendarme mahométan, et Tsiza, un domestique, nous accompagnent. Le temps est splendide. Les torrents se laissent traverser sans que leurs flots grondent. Je ramasse en route un morceau de rocher incrusté de coquillages.
•214 LKS DÉVOILÉES DU CAUCASK
tout autrefois ici était submergé. La mer Noire et la Caspienne si longtemps communiquèrent, que partout l'on en retrouve des vestiges.
La. plant eish est ce dont on se sert pour couvrir les toits de chaume, ceux des gens plus riches sont en dranis, lattes de bois de chêne ou de sapin, ainsi que les donkans, boutiques des villages ; les richards les font en zinc et en fer, ce qui n'est pas joli. Les migemesnaks (signes d'arpentage) sont des trous dans lesquels on met du charbon recouvert de terre, et entouré d'une haie de tiges de bois entrelacées, ainsi que les haies qui bordent les propriétés ou les chemins; un piquet est planté au milieu du trou.
A l'entrée de la ville du Vieux-Sénac il y a un hêtre historique; le tronc, d'une large circonférence, est couvert d'inscriptions. AuNouveau-Sénac, près de la forteresse du prince Dachin, nous descendons de voiture, visitons des caves de vin. Au déjeuner nous nous régalons d'un fromage rôti comme un poulet à la broche. Ce plat indigène est délicieux. La route nous permet de monter dans l'automobile
de mon gendre; il fut le premier à rapporter de Paris un moteur, maintenant il y en a plusieurs en Géorgie. Aux ruines du château de la princesse Moukranski, nous retrouvons de belles lignes d'architecture et, chose bien appréciable en été, une source d'eau exquise. Le mont Léopard est à droite. L'écrivain Chardin, que les Mingréliens trouvèrent trop curieux, au XVI 11% siècle y fut enfermé dans une cage de fer et c'est ce même mont qui donna son nom aux strophes de Rustavelli.
A Heta nous descendons d'automobile.
M. lona Méounarguia, sa femme et ses enfants, nous offrent des bouquets : c'est l'adjoint du maire de Poti qui deviendra bientôt mon mordia, c'est-à-dire mon frère d'adoption; je serai sa 'piercelle. Sa maison de campagne au fond de la vallée est dans un site pittoresque.
A 6 kilomètres de Zougdidi, à un endroit nommé pont Rouge, nous voyons beaucoup d'hommes à cheval. Nous descendons, moi, pleine de curiosité; des coups de fusil partent, ils semblent joyeux : c'est une députation. Un monsieur descend de sa monture, les autres en font autant ; il s'avance vers moi : c'est le Data-
216 LKS DEVOILEES DU CAUCASE
kartosie, premier représentant de la ville de Zougdidi. Il me débite un discours éloquent, dans lequel il m'exprime sa joie de voir la mère de la belle-fdle de « Salomé », et me présente, au nom de la ville, une ravissante croix ancienne, incrustée de pierreries. Je suis émue, surprise, et si étonnée que j'ai peine à reprendre mes esprits, pour répondre dignement à une attention si particulièrement flatteuse. Il est accompagné des notables de Zougdidi. Nous entrons dans la capitaledela Mingrélie enfouie au milieu de bosquets de mimosas roses, arbres couverts de petits plumeaux parfumés qui leur donnent un air très particulier.
Nous nous arrêtons à la porte du palais du prince de Mingrélie. Celui-ci a deux châteaux, l'un à droite où nous logeons, l'autre au bout du vaste parc qu'il occupe lui-même ; tous les deux furent élevés par la dernière princesse régnante. Les arbres les plus rares et aussi les plus touffus entourent le lac. Le prince n'habitant généralement pas le pays, le jardin jouit de sa liberté. La végétation livrée à elle-même s'étale de tous côtés sans entraves, pousse luxueusement et présente l'aspect sauvage d'un
bois plein de mystère, de charme et d'attraits. Les ruines des anciennes serres et celles, plus grandioses, du château de la princesse Salomé incendiées il y a dix ans, sont des plus pittoresques sous leurs géraniums grimpants. Je regarde ces dernières avec tristesse, sachant les regrets qu'éprouva, en voyant la flamme lécher ces murs élevés avec tant de soins, le prince Achille Murât, qui mourut quelques mois après ce malheur, à sa propriété de Scadouache.
M. Vladimir, régisseur du prince de Mingrélie, nous reçoit à merveille. Il est heureux de voir la princesse Salomé et Lucien, et invite en notre honneur trente-trois hommes à dîner dans l'immense salle à manger du palais. On me demande encore de présider le festin ; en ce pays hospitalier, je dois être la reine de la fête, disent-ils. Je me mets à l'un des bouts de la table, la princesse Salomé est à ma droite, le préfet à ma gauche. Ce dernier connaît Paris, une partie de l'Allemagne, et nous causons agréablement. Son fils qui a onze ans me paraît d'une intelligence extrêmement développée. Au printemps, me dit-il, la Mingrélie a comme une orgie de parfums de fleurs; les rhododendrons,
les azalées sauvages en buissons bordent les routes, les champs et les collines. Je trouve que le gouvernement n'a pas assez favorisé la circulation, qu'il lui faut construire des routes, des ponts, des chaussées, etc.
Voici le menu de notre dîner :
Hors-d'œuvre.
Potage avec bouchées.
Huîtres.
Esturgeons.
Bœuf aux légumes.
Poulets (Je grain.
Cochon de lait rôli.
Salade.
Gomi (bouillie de millet).
Bavaroise.
Gâteaux.
Le touloumbache est le prince Petre Antchabadzié. Beaucoup de discours, de libations, de toasts en l'honneur de Salomé et de moimême, grâce à elle. Onlaremercie en l'appelant la mère, la bienfaitrice, la protectrice du pays, et l'on espère que Lucien et Marie apprendront sous son égide à être les « parents des Mingréliens ». On boit à Marie, à Achille. Lucien répond très éloquemment ainsi que sa mère. Un des jeunes gens de l'assemblée, procureur,
rappelle ce trait d'un Rohan, qui ne voulut pas embrasser, selon l'usage du temps, le pied du roi et leva brusquement en l'air la jambe du souverain. Ce trait d'indépendance d'un des aïeux de mon mari avait causé l'admiration de ce jeune libéral, qui se mit en frais pour moi. Nous ne sortons de table qu'à une heure du matin.
Je visite la ville avant d'aller à Scadouaclie; elle est fort animée, c'est jour de foire. Les marchands sont assis par terre à l'ombre des arbres de la promenade, entourés de leurs bêtes : bufïles, vaches, chèvres, cochons, oies, poulets, chevaux. Je remarque des poteries de formes anciennes, toutes gracieuses.
La route de Zougdidi à Scadouache est fort belle. A deux vers tes de l'habitation, ou des habitations, — car le grand chalet orné de balcons est entouré de plusieurs maisons plus petites, — nous sommes salués par la population , le maire en tète; nous mettons pied à terre. Les jolies femmes du pays et tous les villageois de conséquence viennent à notre rencontre, m'ofl'rant le pain, le sel et une icône du Christ, me souhaitant la bienvenue avec un empresse-
ment tout familial. Ces gens sont d'une délicatesse, d'une sensibilité et d'une noblesse tout à fait extraordinaires; le plus humble laboureur a des manières de gentilhomme.
Longeant des rochers, traversant un bois d'acacias, on entre dans le parc d'où la vue s'étend sur la chaîne du Gourié, la mer au loin, avec de superbes vignobles comme premier plan. Un prince des environs dont la fille épousa le jardinier de Scadouache, fut d'abord très mécontent du mariage de sa fille, mais comme c'était un des tenanciers de Salomé, il pardonna la mésalliance. Nous déjeunâmes avec lui.
Le tombeau du prince Achille Murât est à côté de l'église; il est entouré d'hortensias bleus, couvert de nids d'oiseaux. Devant lui se déroule l'horizon immense. La veuve du prince y vient en pèlerinage bien souvent.
La maison d'Alexis nous est hospitalière au retour; c'est une vaste habitation indigène au milieu d'une prairie. L'intérieur en est micaucasien, mi-parisien, l'assemblage est amusant ; les photographies de nos boulevards sont suspendues à côté des images de la reine Tha-
mar et de Schamyl, les tapis d'Orient regardent curieusement les bibelots des Trois- Quartiers. Madame Alexis, très jeune, a cheveux blancs et fort bel air.
Le soir, au palais, dîner de trente-cinq convives, des femmes cette foi s -ci. Chants avec accompagnement de guitare et danses harmonieuses ; la legzinka entre autres est d'une grâce exquise.
Les jeunes filles sont habillées avec beaucoup plus de goût que dans nos provinces de France : leur mise est élégante, d'une originale simplicité. Pendant ces deux dîners, M. Vladimir Alchebaya, l'intendant, ne s'est pas mis à table; il nous servait avec' les domestiques. Les hôtes sont des êtres sacrés, rien n'est assez bon ou beau pour eux. Le dîner féministe dura moins longtemps que l'autre; on y fut plus sobre. Madame lonaMéounarguina fut la touloumbache ; c'est elle qui se levait et portait les santés.
Les boutiques de Zougdidi sont bien fournies : armes, étoffes, soieries, cotonnades, bijoux, il y a de tout, excepté des cartes postales. Le chef de district, moii voisin de table,
connaît mon cousin Philippe de Rohan-Chabot ; ce dernier le reçut comme militaire à Paris. Décidément, le monde est petit : qui m'eût dit qu'ici j'entendrais parler de ma famille?
Dans la cour, près du palais, se trouve une très ancienne table, espèce de tumulus couvert d'inscriptions d'un grand intérêt historique.
Le monastère de Khopi, entre Zougdidi et Jaïteh, est extrêmement curieux. Les moines ayant le supérieur à leur tête, m'en font admirer tous les détails ; les colonnes de marbre et les chapiteaux sont luxueusement sculptés. Les peintures murales intérieures représentent le prince Levan Dadian, sa femme et sa fille, on admire aussi des médaillons peints sur or représentant les quatre évangélistes. Plusieurs choses précieuses y furent volées il y a quelque temps, mais grâce à l'anathème lancé contre ceux qui, connaissant les délateurs, ne les dénonceraient pas, les objets réintégrèrent leur domicile sacré.
Les buffles passent leurs journées dans les cours d'eau. Ces bêtes ressemblent à des phoques, dont les lignes seraient harmonieuses et la peau non pas luisante, mais couverte de longs
poils; ils regardent avec une placide complaisance le ciel bleu au-dessus de leurs têtes, et les haies de roses bordant le chemin.
Aujourd'hui, les ailes du moulin qui tournent si rapidement me semblent des amies que je quitterai bientôt ; je regarde minutieusement et avec un intérêt croissant, tous les souvenirs historiques du château, afin de les graver dans ma mémoire, car demain, je monte à Herminissia.
Dans le salon, il y a des armes richement et très artistement ciselées, des anciens souverains de Mingrélie, un très beau portrait de Napoléon I", un autre du prince Lucien Murât,
La montagne contient beaucoup de fer, le sol, les jours de pluie, semble couvert de flaques de sang. L'idée première qui était de me faire monter en araba (voiture à bœufs) est écartée, j'irai en palanquin portée par huit hommes. Les autres, — ce qui enchante ma femme de chambre, Emilie, écuyère d'instinct et de goût, — iront à cheval; il faudra cinq à six heures pour parvenir au sommet.
Le départ est fixé au lever du soleil. Nous partons d'abord en voiture, Antoinette et moi,
après avoir dépassé la source du torrent, on en descend. Antoinette est charmante en habit de cheval, elle monte à merveille sa fringante jument, et moi je me prélasse comme madame Sisowath.
On volait encore les femmes pour les vendre aux Turcs, il y a très peu de temps, le grand père d'un homme que je vis en faisait le commerce; la beauté si connue des Caucasiennes rendait le vol très tentant.
Mais revenons à la montée de Quibia. Imaginez-vous la forêt de Fontainebleau, les pittoresques sites de ses clairières avec des hêtres, des ormes, des érables, des sapins, des châtaigniers de toute beauté, des dessous de bois en lauriers, en buissons de myrtilles, à 2.000 mètres de hauteur, sous le ciel d'Asie, la brise des Alpes. Vers 11 heures, nous faisons halte, chacun descend de sa monture pour prendre des forces et se reposer; l'endroit est ravissant, au pied d'une source, les troncs abattus servent de sièges couverts de mousse et les branches de parasol. Nous bavardons comme des pies au milieu des plantes odorantes et des mousses vertes, les
fi'
rossignols répondent en chantant; la halte est dans l'endroit le plus romantique du monde. Quelle poésie dans cette admirable nature !
Le sentier a été tracé au milieu de fougères gigantesques, de buis altiers, d'ifs centenaires; il contourne les vallées et les monts de la forêt vierge, se raidit, se rétrécit, passe sur le rocher, dans l'ombre, puis tout à coup en pleine lumière. On atteint le faîte. Voilà Herminissia ! Je passe sous un arc de triomphe orné de drapeaux, comme une princesse deTrébizonde, accompagnée de cavaliers et de charmantes cavalières au nombre de quarante-six; nous arrivons, éblouis du chatoiement des fleurs remplies de soleil, qui semblent d'étincelantes pierreries.
Le panorama comprend les vallées du Khopi, du Tekhour et de l'Inzan, les monls de l'Ourtha, la vallée d'Iremshali, l'Iméréthie jusqu'à Koutaïs Suchum et la mer Noire près de Batoum. Les marins racontent qu'aux équinoxes des êtres étranges quittent la mer et viennent sur terre : si ce sont les mâles qui sortent, il fera mauvais temps pendant six jours
et si ce sont des dames, ohl bonheur, il fera beau car elles ne peuvent abîmer leurs voiles. Quel ravissant conte oriental !
Ce n'était pas un racontar : un ours a passé la nuit à cinquante mètres d'ici, il a mangé tout un champ de maïs, les paysans demandent sa mort, une battue est organisée; grand émoi. On part de bonne heure. Vers midi les chants annoncent que l'animal s'approche. J'allais dire que le cuisinier en oublie ses fourneaux, mais le mot serait impropre, car ici il n'y a qu'un feu sur le plancher, au milieu de la cuisine, et pas de trou au plafond pour laisser échapper la fumée, ce qui n'empêche pas la nourriture d'être excellente. Donc, le chef, brandit son couteau pour aller à la chasse; les autres domestiques, hommes et femmes courent; je vole, l'animal souffle dans le cou de Marie et d'Emilie, et je le vois courir à toute vitesse. A deux heures du matin on ramenait son cadavre. J'allais à la rencontre des chasseurs au clair de lune; j'entends des voix. C'est la chanson du Pied heureux, huit hommes rapportent triomphalement celui qui ne mangera plus ni mouton, ni chèvre,
celui qui ne sera plus la terreur des troupeaux et des bergers. Les rabatteurs, les gardes sont fiers de l'adresse de Lucien qui le tua du premier coup. On le dépose sur une pierre couverte de mousse. Le garde-chef fait son procès ; c'est un homme superbe, ancien braconnier, brigand converti. A la mode mingrélienne et parodiant les enterrements, il commence les lamentations, tout comme pour un homme : il regarde l'ours d'un air triste, mais bientôt le ton change et le procès commence : « Toi, tu as tué mon cheval, un coursier rapide qui parcourait nos sentiers, joyeux de vivre, crinière au vent, infatigable à la course, l'orgueil de l'écurie; toi, tu as enfoncé la porte de la hutte et blessé le berger qui passait, tu as mangé trois chèvres, privant les enfants du pauvre de leur nourriture quotidienne ». Et les coups tombent comme grêle sur le corps insensible de « Micha ».
Les ours d'ici ont presque toujours le collier blanc, signe de race particulièrement féroce ; pourtant ils n'attaquent l'homme que lorsqu'ils meurent de faim, mais ils se défendent bien, par exemple. Pendant mon séjour en
Mingrélie, Lucien en tua cinq et Achille eut la gloire d'en abattre un, ce qui rendit tout fier cet enfant.
Les montagnes sont encore peuplées de bouquetins à bois énormes. On prend les faisans au faucon, les cailles avec Tépervier qu'on dresse en lui couvrant les paupières, en l'encapuchonnant, en lui attachant les grelots aux pattes, en le privant de nourriture et de sommeil. Au bout d'une semaine le fauconnier se place à dix pas, agite de la main un morceau de viande, siffle l'élève qui prend son vol et vient se poser sur sa main. Au bout de sept jours le dressage est terminé, le fauconnier prend une caille à laquelle il coupe les ailes et la lance en l'air, l'épervier se jette dessus et l'abat. Le chasseur se rend en plaine avec un chien couchant, et rapporte généralement de cinquante à soixante cailles par jour. Les meilleurs éperviers sont les hagards. En août, les bécasses et les bécassines abondent, les outardes, les sarcelles, les canards sauvages, les doubles, les vanneaux, les oies, les hérons, les cormorans volent de tous les côtés. Le passage des goélands et des mouettes annonce des tempêtes
sur la mer Noire. Les bosquets retentissent des allègres chants des oiseaux chanteurs. Les corneilles bleues, les rossignols, les chardonnerets piaillent juste et en mesure, les merles, les rouges-gorges, les tourterelles, les vanneaux, les grives exécutent des morceaux à plusieurs parties qui font admirablement apprécier les simples voix de la nature, que les citadins ont rarement le loisir de comprendre et de goûter.
Le prince Levan Dadian était un véritable Nemrod; il tua un jour, dans une seule battue, trois ours, six cerfs et trente-neuf sangliers. A Tsekouie le prince de Mingrélie possède la plus belle chasse de bouquetins. Sa propriété commence à 2 kilomètres d'Herminissia, aux pâturages d'Isri.
Je vis là-haut, hier, un endroit où jadis on amarrait les bateaux, lorsque, sur le flanc de la montagne actuelle, il y avait un grand port de mer. Pour la chasse aux bouquetins, on envoie devant soi une trentaine de batteurs à deux jours de marche; ils s'avancent dans les clairières, puis dans les sentiers rocailleux, tirant à blanc; le troisième jour, l'avant-garde apparaît
à portée des premiers affûteurs. Un vieux bouquetin, le chef expérimenté de la bande, celui dont l'autorité est incontestée (on voit bien qu'il s'agit d'animaux, jamais homme n'inspire une pareille confiance) conduit les bouquetins à 5 ou 6 mètres en avant. Arrivé à un endroit élevé, il se retourne pour voir où sont ses compagnons, qui s'arrêtent alors net. Lorsqu'il croit le terrain sûr, il recommence à marcher, et c'est au moment où il se retourne qu'on tire sur lui. Le chef abattu, la troupe se disperse et on l'atteint facilement. On peut en tuer une cinquantaine, les femelles sont épargnées. Le coq de bouleau. Tétras Caucasia, est d'une chasse difficile. Cet oiseau emmagasine sa nourriture d'hiver dans les grottes, et souvent ce sont les bouquetins qui la mangent.
Les lis de Perse poussent au pied des vignes sauvages qui forment des arcs de verdure, reliant les arbres les uns aux autres ; la clématite enguirlande les troncs d'arbres qui atteignent une grande hauteur.
Entre Soukhoum-Kalé et Poti, on prend des esturgeons, des saumons, des soudaks, des
harengs, des cephalos, des écrevisses et des crabes; dans les ruisseaux, au lac Paléostom, des carpes et des brochets. Les torrents d'Abacha et de Tourkchou sont pleins de truites comme celui de la ïchatchkoura.
La laine des agneaux est frisée dans le jeune âge ; on mégit les peaux comme fourrure d'astrakan. Les chèvres sont de la race du Thibet ; il y a des oies, des dindons, des lapins. Le cheval est petit, la queue longue, la robe bai -brun ou gris blanc; il est fin, très dur à la fatigue et a beaucoup de sang. On le monte en filet mince et brisé, sans éperons, avec une croupière et un poitrail qui sont des ornements. La selle sans paquetage ne blesse jamais l'animal : elle est recouver te d'un épais coussin de peau rembourré, les étriers sont en fer ou argent, attachés très courts. Les Mingréliens montent avec une extrême élégance; ils ne sautent jamais, tournent toujours l'obstacle ou le franchissent au pas ; si le cheval tombe, le cavalier, sans quitter la selle, se relève avec lui.
Autrefois, on promenait les épouses infidèles sur des chevaux dont on avait coupé la queue. Pour cette raison, aucun Mingrélien ne mon-
tera jamais un cheval ainsi mutilé. La princesse Murât, au courant de cette répugnance, eut Tingénieuse idée de faire couper la queue à ses chevaux. Ils furent désormais en sûreté : personne ne les vola.
Autrefois la princesse de Mingrélie sortait à califourchon, accompagnée de douze dames de service montées comme elle, et escortée de vingt ou trente princes ou nobles et d'autant de dolmakhoiésm suivant à pied, quelle que fût l'allure des chevaux. La femme portait le manteau de drap écarlate brodé, sur la tête un chapeau rond en feutre de même couleur, relevé des deux côtés par des ganses et des galons et orné de monnaies précieuses. Les montures avaient des housses de brocart qui pendaient jusqu'à terre; les étriers, brides, têtières, poitrails étaient enrichis d'ornements et de glands d'or et d'argent. Les enfants et leur gouverneur, généralement un moine, faisaient partie de la suite. Parmi les piétons, des secrétaires portaient à la ceinture le balamarie, long encrier de cuivre ou de vermeil. J'en ai vu un superbe à Salkhino, qui avait appartenu au prince David de Mingrélie. A Pâques et aux
mariages, il y a des courses sur un espace de 5 à 6 verstes. Le long de la piste, les spectateurs encouragent et frappent du matrak (fouet à manche court et à lanière rigide) leur cheval favori. Le gagnant, très fêté, fait un bon mariage. Les mulets sont fins et excellents; ils valent plus de 150 roubles, et sont montés par les prêtres, avec un mors et des éperons.
Les Mingréliens aiment beaucoup bavarder. En hiver, ils couchent en famille dans la même pièce, et se relèvent souvent pour entretenir le feu. C'est l'occasion de causeries, de gaieté. Au lieu de dormir, on passe la nuit en brillantes conversations. Tout ce qui est paroles, discours, éloquence, leur plaît, les passionne. Les musulmans qui viennent de Trébizonde et des environs sont très travailleurs, intelligents, industrieux et, au contraire, plutôt silencieux.
Dans la plaine, il n'y a pas de pâturages : les bœufs et les vaches mangent ce qu'ils trouvent; ils se vendent de 40 à 50 roubles. Les veaux sont réservés aux prêtres, ils servent aux offrandes des paysans (totssonas). Le lait de bufflesse est excellent, plus gras que celui
de la vache. Ici, dans la montagne, nous prenons beaucoup de mazzoni, lait caillé; on en fait des cures. Les porcs sont zébrés. Le nabadi, manteau de l'indigène coûte de 3 à 6 roubles.
La vie, sur le haut de la montagne de Quibia passe trop vite, les heures volent comme, à nos pieds, les nuages. Ceux-ci ont, en ce moment, des formes de vagues; la pointe du mont de droite devient une presqu'île battue par les flots, et la vapeur blanche descend, tandis que nous paraissons monter.
Nous faisons, selon l'usage, l'échange de mèches de cheveux, lona, et moi; maintenant nous sommes frère et sœur sacrés, à la vie à la mort. Il me fait présent du dernier verre dont se servit le dernier roi d'Iméréthie; moi, je lui peins des fleurs de montagne. En revenant de la promenade, quelle ne fut pas ma surprise ce matin de voir mon nom « Herminie » gravé sur l'arbre devant la porte de ma chambre! C'était une gracieuseté de mon « Mordia ». Il est très instruit, a beaucoup écrit et lu, sa conversation est spirituelle, et, qualité bien rare dans tous les pays, il sait
écouter et aime à écouter. 11 est temps de dire que M. lona, cet aimable compagnon, est un ami intime de la maison, un parent spirituel de Salomé.
Cette charmante princesse est à mes côtés : comme je finis d'écrire, elle me parle de sa tante, sœur de sa mère qui se nommait la princesse Nina Techetchevadzé. Elle prenait des leçons de musique avec le grand poète Gribagedoff; de la musique on passa bientôt à l'amour et cette jeune fdle de quinze ans s'éprit passionnément du poète de cinquante. Ils se marièrent; il fut nommé ambassadeur et alla préparer la demeure qui devait rece^ voir la jeune femme enceinte. Mais, quelques jours après l'arrivée, il mourut du choléra en 1860. La pauvre femme, ne recevant pas de nouvelles de son époux, s'inquiéta; ceux qui l'entouraient faisaient leur possible pour la rassurer, craignant un malheur pour elle et pour l'enfant qu'elle portait dans son sein. Or, il arriva qu'un jour, une dame russe vint la voir et lui prodigua des compliments de condoléances, Nina tomba sans connaissance et accoucha d'un enfant mort. Fidèle au sentiment de
son adolescence, elle ne se remaria point. Lorsqu'elle accompagna sa sœur, la princesse régnante de Mingrélie, à Moscou, pour le, couronnement de l'empereur Alexandre, les étudiants lui envoyèrent une loge pour la représentation du Chagrin vient de resprit, pièce de son mari. On lui fit une ovation, mais ses pleurs coulaient toujours.
Quelques jours après son mariage, la princesse Salomé fut invitée à dîner aux Tuileries : elle s'était commandé chez Worth (le grand couturier de la rue de la Paix) une robe qui devait être un petit chef-d'œuvre de goût et d'élégance; l'étoffe était lamée d'argent. A 3 heures, pas de robe, à 6 heures, rien; on s'inquiète, on s'affole, et à 7 heures le couturier fait dire qu'elle ne sera prête qu'à 8 heures. Le dîner intime à la cour devait être suivi de grande réception, et il était pour 8 heures. La princesse se décide à aller trouver sa tante l'impératrice, à lui confier son ennui; l'impératrice la console, lui dit de faire envoyer directement la robe aux Tuileries, et qu'elle s'habillera dans son cabinet de toilette. A l'heure dite, la robe arrive aux Tuileries, et Salomé déshabillée
s'apprête à la mettre, lorsque l'Empereur, croyant Sa Majesté seule, entre dans le cabinet. « J'étais si troublée, dit Salomé, que je ne pus dire un mot ; alors le souverain fut renvoyé, et la toilette s'acheva sans nouvel incident. »
On marche sans se lasser ici, l'air vous porte, et les sentiers sont bien plus faciles à gravir que ceux des Alpes. Aujourd'hui la promenade était particulièrement attrayante; nous avons déjeuné sur l'herbe, puis visité les cabanes des bergers. Antoinette est intrépide, rien ne la fatigue, elle est toujours de bonne humeur; son rêve est de rester éternellement dans son pays, sur ses terres, dans ses montagnes. Heureuse nature! aimer son horizon et n'aimer que lui, n'est-ce pas le plus grand bonheur de l'existence?
Le gouvernement russe est extrêmement paternel, il corrige, mais protège et soutient. Les pensions des veuves et des orphelins sont plus élevées que dans aucun autre pays, l'instruction se développe journellement d'une manière étonnante.
Notre chalet est entouré de tentes, où logent ceux qui ne peuvent trouver place dans les
chambres : ces tentes viennent de Mandchourie où elles firent campagne. Nos couchettes sont des lits de camp, qui ont aussi voyagé. Us arrivent de Perse et sont de fabrication anglaise.
Un jour que Salomé accompagnait son mari à la chasse au bouquetin, un berger centenaire s'approcha d'elle et lui dit : « Tu viens de commettre un sacrilège, les mânes de ton père ne sont pas contentes. — Qu'ai-je fait? répondit-elle. — Tu viens de profaner un bois sacré, jamais une femme n'est entrée ici. » Puis il tourna sur ses talons. Ce jour-là on ne prit rien, la chasse fut ratée.
Nous montons tous aujourd'hui sur les pâturages d'Asri avec Le van le garde -chef; celuici est la coqueluche des demoiselles du village : il a une taille de guêpe. Les berceaux des bébés mingréliens sont de vrais bijoux; j'en rapporterai un en France, comme échantillon.
Aujourd'hui, fête de sa Bébia (grand'mère en géorgien), Achille nous a tressé des couronnes de fleurs et les a posées sur nos têtes ; parés ainsi, nous avons récité, Lucien et moi, la Nuit d'octobre, de Musset, à la lueur des étoiles, le cadre champêtre nous inspirait. Les
belles strophes du poète s'égrenaient devant les rochers imprégnés de mythologie. Lucien, digne parrain de Max Dearly, l'artiste favori des Parisiens, se surpasse comme diction.
Un berger des alentours avait pour toute fortune quelques chèvres; elles furent une à une dévorées par un ours. Désespéré, cet homme guette l'animal malfaisant. Il le cherche et finit par le trouver dormant parmi les buis et digérant à son aise la dernière chevrette. Il vise la tète de l'ours, le coup part mais ne l'atteint pas. La bète furieuse se précipite sur l'homme, le serre dans ses bras, l'écrase, et le croyant mort le jette dans le ravin. Pendant plusieurs heures le malheureux n'osa pas crier, et ce ne fut que certain de l'éloignement de son ennemi qu'il demanda du secours; heureusement on le sauva.
Les gorges sont profondes ; les gens du pays les croient hantées par les mauvais génies qu'ils nomment Otehikoiehis (hommes des bois) et les Tchniks (gnomes) qui ne sont autres que des singes.
lona est très lié avec le poète Akaki-Zarételli qni lui a confié un cadeau pour le donner
à sa fille le jour de son mariage. Ce grand poète, ami des Français, vient souvent à Paris.
A Herminissia, nous sommes à 60 kilomètres de la poste : les lettres de Paris arrivent le douzième jour au plus tôt.
Les jeux d'adresse sont très à la mode dans ces parages, en ce moment on organise un petit jeu qui consiste à se tenir sur une planche ronde, qui bouge après qu'on Fa frappée avec une baguette. C'est fort difficile, presque tout le monde tombe, à l'hilarité générale.
Grand ouragan ce soir, les vitres craquent, le vent hurle, il semble que tout va se briser. Ce bruit grandissant donne une suprême impression de force. La vallée du Teani s'éclaire lumineusement. Le bon gros chien, sur lequel les révolutionnaires ont tiré, et qui porte encore la marque de sa blessure comme une croix d'honneur, s'éclaire aussi, lui, et paraît presque blanc. « Tuez-nous, mais tueznous donc », disait Salomé aux terroristes en ce jour des poignantes émotions. » « — Nous ne voulons pas vous tuer, » répondaient-ils, mais les injures se succédaient.
Cher Herminissia, il faudra bientôt te quitter.
Nous ne verrons plus tes monts gigantesques, tes orientaux tapis de fleurs, ton chaos de verdure, adorable fouillis qui me donne par instants l'impression du Paradou, de Zola. J'aime tes arbres séculaires, tes fourrés qui n'ont jamais été foulés encore par les humains, tes repaires du loup, du chacal, du renard jaune et noir, du tiercelet, du chat-huant, du hibou, du gentil écureuil gris, du chat sauvage, du cerf, du chevreuil, du sanglier, du lièvre et de la martre. Oui j'aime tout cela et l'ombre de tes bois et le soleil de tes midis I
11 faut abandonner ces promenades à l'aventure, parmi des broussailles, au bout desquelles toujours on trouve une surprise : une source, un buisson rare, une fleur nouvelle.
J'ai parcouru la Suisse dans tous les sens, de l'Engadine à l'Oberland, le Tyrol et ses dolomites, la forêt Noire et celles du Danemark, et jamais je n'ai rien vu de pareil à la végétation caucasienne, et à celle de la montagne de Quibia en particulier.
Pour la dernière soirée, nous lisons à haute voix sur la terrasse; je fais connaître à Salomé, les Musulmanes, de Charles Géniaux,
que l'Académie vient de couronner; les raffinements d'élégance des harems qu'il décrit lui rappellent les récits qu'elle entendît dans son enfance; elle me raconte à son tour d'une manière charmante, avant de me dire l'affectueux bonsoir quotidien, un mot du duc de Morny. « — Quel est, lui demandait un jour une de ces dames, dont l'amusement consistait à embarrasser un homme illustre, quel est, selon vous, le comble de l'amabilité? » Après avoir réfléchi pendant quelques secondes : « — C'est, répondit le duc, d'écouter avec attention ce que l'on connaît admirablement, raconté par la bouche de quelqu'un qui n'en sait pas le premier mot. »
Un jour, le Schah de Perse fit dire à S. A. I. la princesse Mathilde qu'il viendrait prendre le thé à Saint-Gratien, dans l'après-midi. Immédiatement on prépare un appartement.
Le Schah arrive, puis confidentiellement on avertit la princesse qu'il faut (pardon du mot) dans la chambre mettre une chaise percée. Saint-Gratien n'en possédait pas : on cherche, on demande, enfin on finit par en découvrir une dans le village, elle est apportée triom-
phalement. Au-dessus se trouvait un tableau peint par la princesse Mathilde ; il représentait une danseuse de ballet. Cette toile enthousiasma tellement le souverain de Perse que le lendemain la princesse se crut obligée de la lui envoyer. Le Schah fut ravi du présent, l'emporta chez lui, et depuis, nombre de dames qui jusque-là n'avaient arboré que de longs vêtements flottants portèrent des jupes qui ne dépassaient pas les genoux. J'en vis plusieurs reproductions à Tiflis; les jambes de ces dames sont si vigoureuses que je les préfère mille fois cachées sous d'amples culottes.
Je monte en palanquin pour redescendre dans le val, et par le plus admirable temps que l'on puisse rêver, nous repartons accompagnées, Marie et moi, des êtres chéris que nous allons quitter.
La merveilleuse cascade d'Abacha est dans une oasis de verdure, non loin du monastère de Martvili dont j'ai déjà souvent parlé. Les peintures murales du couvent sont jolies, mais effacées par le temps. Le trésor contient la croix que les évêques portaient autrefois, allant au combat à la tête des troupes
sans jamais tirer les armes de leur fourreau. Ils allaient au danger afin d'encourager les hommes, mais ne voulaient pas verser de sang selon leur caractère apostolique. J'admire les ornements, d'un travail exquis. Ce monastère domine le Tartchen qui coule au bas de la forteresse de Khopi. Un souverain de Mingrélie y enferma au xvii^ siècle le roi d'Iméréthie.
En descendant de la hauteur de Martvili, on trouve la petite ville du même nom, pleine encore de vieilles maisons, puis des plantations de coton, un pays tantôt sauvage tantôt cultivé. A la station de Novo-Sénaki, nous prenons le train pour Batoum accompagnées de mon « mordia » auquel Lucien nous a confiées. || Au deuxième arrêt, il nous dit : « Descendez vite ; depuis longtemps la chance vous favorise : vous désiriez voir un enterrement mingrélien, en voici un ». Je me précipite hors du train, je bouscule la foule et j'arrive tout près du cercueil qu'on venait de descendre du fourgon. La veuve grisonnante se tenait presque couchée sur la bière, se tordant les cheveux, pleurant, gémissant, poussant des cris de
douleur; les enfants, les amis, les pleureuses répondaient sur le même ton et remplissaient le ciel de leurs cris de désespoir. J'étais tellement absorbée par la vue de ce spectacle et la foule était si compacte que je n'entendis pas la troisième cloche, indiquant le départ, je lève les yeux, le train était en marche. Alors je cours à perdre haleine, je gesticule et grâce à l'intervention d'Iona, on arrête la machine, je monte et traverse les wagons pour retrouver le mien. Du reste, j'eusse mille fois mieux aimé manquer le train que de ne pas voir cet enterrement.
Les différents costumes du Caucase sont une des attractions les plus intéressantes du pays, parce qu'ils en reflètent les âmes. Ainsi dans le Daghestan et dans tous les pays autrefois persans et turcs, les femmes sont demi-voilées. Je dis à demi, parce qu'il y a des trous pour les yeux, dans les blancs voiles qui recouvrent leurs visages. A Constantinople, au contraire, les figures sont complètement cachées par d'épais voiles noirs. Les Géorgiennes, les Mingréliennes, les Arméniennes qui sont chrétiennes sont dévoilées ; elles portent les man-
tilles sur le dos. Tout le pays est mi-oriental, mi-occidental comme idées, comme conception de l'existence et de l'idéal. Sa situation en fait le trait- d'union entre les deux parties du monde, l'Europe et l'Asie. Ils ont ces intéressants indigènes, si distingués d'esprit et de corps, l'activité européenne et la sagesse orientale.
EnMingrélie, particulièrement, c'est une Asie chrétienne.
BATOUM. — KOUTAIS
Il fait très chaud cette nuit : le compartiment, quoique aér^ de tous les côtés, est étouffant, l'air est orageux, mais nous approchons de la mer Noire, et je compte sur la brise rafraîchissante pour respirer. M. Tollet, des Compagnies maritimes, vient à Batoum nous cueillir à l'arrivée. Il nous conduit à l'hôtel de France. Le port à la lueur électrique me semble grand, les rues sont larges, bien bâties.
Batoum est une ville de 28.000 âmes. Elle était plus peuplée avant la dernière révolution. Mais à ce moment- là des usines fermèrent et les
ouvriers quittèrent la cité. Le commerce est moins prospère depuis.
Le boulevard qui borde la mer est une magnifique promenade. La couleur de l'onde change à chaque instant. Cette mer Noire passe du vert au violet, du bleu au pourpre avec une extrême rapidité; en ce moment elle est violette; Forage gronde, les éclairs la sillonnent de rubans dorés, la ville est toute secouée de grondements et la pluie tombe avec une force étonnante. On dirait de petites cataractes se succédant avec rapidité.
Les vieux quartiers sont intéressants; le parc Alexandre est à l'ouest; sa végétation est tout à fait tropicale. M. Quinan, administrateur des usines Rothschild, vient nous rendre visite; nous allons avec lui voir l'établissement de pétrole. Ces deux ports : Bakou sur la mer Caspienne et Batoum sur la mer Noire, alimentent le commerce et l'industrie du Caucase. Le chemin de fer qui les unit passe par Tiflis.
Madame Quinan me prie d'aller voir sa propriété et d'y prendre le thé.
J'accepte avec plaisir, mais auparavant
je retourne sur la grève pour y collectionner des galets chatoyants, et j'entre au cercle municipal qui se trouve à l'un des bouts du boulevard; à l'autre est le gymnase (collège), où une institutrice charmante fut tuée, il y a quelques mois, par une de ses élèves de quinze ans, mécontente de ses observations. La pauvre maîtresse était elle-même encore bien jeune.
Tout dernièrement un docteur fut pris par des bandits ; ses moyens ne lui permettant pas de payer la rançon exigée, il fut mis à mort, mais comme il avait pris soin d'écrire sur les manches de sa chemise les noms des assassins, ils furent trouvés et exécutés.
La route qui conduit à la « villa des Roses » propriété des Quinan, passe devant le port particulièrement animé ces jours-ci par la présence de la flotte de guerre. Les bâtiments russes, les nombreux bateaux de toutes couleurs et de toutes grandeurs, se balancent gracieusement. Nous voulions aller à Trébizonde, mais la mer qui me semble calme est, de l'avis des marins, très agitée, si mauvaise même que le paquebot venant de Constantinople à Batoum pourrait fort bien ne pas
faire escale à Trébizonde : alors nous y serions prisonnières. Brûlons donc cette ville si chantée par les poètes et par les musiciens. Nous longeons les ruines de la reine Thamar, Zamock Tamary, belle construction du moyen âge et nous montons en voiture sur la» petite montagne où se trouve la villa entourée de roses, de réséda, de jasmin et de mille autres fleurs. La vue est ravissante. Madame Quinan et ses filles nous font les honneurs de leurs plantations de thé, dont les feuilles luisantes prospèrent sur le terrain un peu rouge de ces côtes. Les apanages impériaux en ont de très considérables dans la vallée de Tchakara. Salovtson fut le premier à introduire la culture du thé au Caucase, et ce furent les arrière-grands-parents de Salomé qui y semèrent les premiers blés.
Nous partons en excursion pour Tcherock, le déjeuner aura lieu sur le bord de la rivière D'abord on passe au village turc de Campandélie où de pittoresques caïks descendent d'Artoin.
Les monts Adjars nous entourent et voilà la vallée de Djériskhalé. Les tas de pierres,
dont Gochelin parle dans son voyage au Caucase, et qu'on mettait tantôt à droite tantôt à gauche pour les faire payer deux fois au gouvernement, sont à nos pieds. La jolie tonnelle de Djériskhalé nous donne Tombrage de ses arbres et gaiement nous y écoutons les racontars du pays. La grand'mère de monsieur Tollet, qui vient de mourir dans sa quatrevingt-dix-neuvième année, est un personnage légendaire. Cette française arriva toute jeune au Caucase, y fut institutrice et fonda le premier magasin de modes et de nouveautés à Tiflis. Elle débarquait à Batoum sur le dos d'un homme et allait à Tiflis à cheval. Dans ce temps-là, il n'y avait même pas de route carrossable. Mademoiselle Quinan me fait habiller des poupées en gouriel, pour une collection de costumes nationaux. Nous dévalisons ensemble les magasins indigènes de Batoum ; sans ses traductions on ne comprendrait rien à mes désirs : les gestes ne suffiraient pas.
Les ruines de la reine Thamar appartiennent à la princesse Moukranski. Madame Quinan avait voulu les acheter avant de bâtir sa villa mais la princesse refusa. Coml)ien je
comprends son envie de garder ce bijou d'architecture ancienne si admirablement placé. En ce moment les nuages qui voltigent audessus de nos têtes, la mer qui baigne le pied des montagnes du fond, et la verdure pâle des premières rampes sont si délicatement teintés que l'harmonie est parfaite. Je ne puis en détacher mes yeux. Je regarde fixement tant que la lumière me le permet, mais bientôt tout s'estompe, et maintenant ce n'est plus que par le souvenir que je vois.
A Koutaïs, nous logeons à l'hôtel de France, chez madame Joux une intelligente Suissesse qui , avant de m'installer, me montre la maison des princes Murât dans le quartier commerçant de la ville. Mais voilà qu'au retour j'apprends que les moustiques s'installent eux aussi chez nous : la chasse aux insectes va commencer.
Koutaïs, délicieuse petite cité sur le Rion, l'ancien Phase qui roulait de l'or, autrefois, capitale de la Golchide et plus tard de l'Iméréthie, est la Cyta de l'antiquité. Actuellement c'est le chef-lieu du gouvernement de son nom; elle possède un hôpital admirablement aménagé.
LES DÉVOILÉES DU CAUCASE 2o3
une merveille d'hygiène. Les rives du fleuve historique, ou plutôt du torrent, sont des plus pittoresques, ainsi que les environs.
Les balcons sont enguirlandés de pampres, de vignes, de fleurs grimpantes et tombantes, et de jolies femmes qui regardent, écoutent, se taisent, et se cachent en s'accoudant languissamment derrière les ombres des arbustes. Elles sont lasses de n'avoir rien fait.
Une voiture à deux chevaux, menée par un brave homme de cocher, nous conduit au monastère de Ghélati. La route traverse un pays boisé, la montée dure plus d'une heure. On est récompensé de sa peine en arrivant à la porte du couvent. De là on aperçoit la vallée du Tskhal, rivière Rouge affluent de la Kvétéale, bornée par les monts de l'Iméréthie, derrière lesquels se dessinent les premières cimes de la chaîne centrale que termine la pyramide de glace de Tetnould. Le couvent gardé militairement est habité par des moines groussiens depuis le xi*^ siècle. L'église principale est Sainte-Marie, construite avec de gros blocs de grès. Les peintures intérieures représentent les portraits des rois. Au chœur, j'admire une belle mosaïque
de la Sain te- Vierge avec les archanges Michel et Gabriel, et de ravissants émaux de têtes de saints. Le trésor contient la couronne des rois d'Iméréthie, des crosses, des ornements sacerdotaux enrichis de perles fines, des mules brodées par la reine Thamar et des manuscrits enluminés. Le tombeau du roi David, le Réparateur, 1093-1105, fondateur du couvent, est dans une chapelle à côté, ainsi que les portes de fer de la ville persane de Ghanja dont il s'empara, et qu'il rapporta ici.
Voici la traduction en prose des vers géorgiens qu'Orbéliani, fils du roi Héraclius II, composa en l'honneur du monastère de Ghelati, puis des strophes à la reine Thamar.