‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 22 sur 30 · A LA REINE THAMAR · texte numérisé non relu

A LA REINE THAMAR

Moi seule (c'est la terre qui parle) et le ciel éternel sommes les témoins qui l'ont vue!

Par elle la Géorgie s'éleva, Après elle tomba.

Elle fleurit sous son règne.

Et s'anéantit ensuite dans la douleur.

Notre Tliamar, lumière d'autrefois, Repose et dort éternellement dans mon sein. Nous la chantons, nous Tauréolons d'une belle couronne de poèmes.

Ci-gît aussi au milieu d'autres cercueils David nommé le Grand, Et ces murs qui cachent des êtres sacrés, Cette église géante se nomme Ghelati.

Le couvent de Mohaméti sur un rocher escarpé est à quelques verstes de Ghélati, dans un site des plus accidentés; haut perché il semble l'aire d'un aigle; dans la chapelle il y a un sarcophage romain soutenu par deux lions indiens d'un effet singulier. On sculpte au monastère des croix en bois; on y vend des livres de piété et l'historique du monastère.

On voit les ruines de la cathédrale de Saint- Georges, de l'autre côté de Koutaïs après avoir traversé le pont du Rion. Les chapiteaux des colonnes de vert antique, les pierres sculptées, les murs, les détails des ornements, tout ce qui reste donne l'envie de s'arrêter pour dessiner ces formes curieuses, ces vieux

fragments. Cette église date du xi^ siècle, le style est byzantin arménien ; en montant un peu, j'aperçus l'Archiereiskaia Gora (mont de l'Évêque), toute la ville de Koutaïs et son illustre Phase. Nous allâmes le soir à la promenade. Quant au jardin du gouverneur, qui possédait de célèbres conifères, il est démoli. Les professeurs étant absents, la célèbre ferme modèle est invisible. Madame Jeux, notre propriétaire, me donne de précieux renseignements sur le pays et me fait cadeau d'objets de fabrication indigène.

Mon compagnon déroute, de Koutaïs à Tiflis, est un jeune Français qui me fait pitié; il grelotte de fièvre, sa mine est effrayante, il n'a même pas la force de bouger pour prendre ses pilules de quinine. Je le soigne de mon mieux. Je le plains d'être malade et seul en voyage loin de tous les siens! Il a passé l'hiver en Algérie, et va rester maintenant à Tiflis pour essayer de se remettre. Le paysage est tout à fait attrayant. On passe à Bordjom, station thermale déjà mentionnée, très connue au Caucase, puis à Makaclov où se trouve le conduit de naphte allant de Bakou à Batoum. De pe-

tites paysannes, porteuses de paniers de cerises et de mûres, offrent leurs produits : ils ont l'air appétissants et les vendeuses sont bien gentilles, mais les fruits sont détestables. J'arrive à Tiflis à 11 heures du soir et je reste à la gare attendant le départ pour Erivan. Emilie m'y apporte mon volumineux courier, une centaine de lettres au moins ; la lecture des nouvelles de la patrie m'empêche de trouver la nuit blanche, fatigante.

KAHABAGH - ARMÉNIE

Vendredi 13 août, réveil en musique : c'est un général qui descend avec son état-major à Alexandropol. Son officier d'ordonnance, jeune Russe très poli, nous donne des pastèques rouges à grains noirs. On boit et mange en même temps, en y goûtant. C'est délicieux; ici on en prend toute la journée pendant la chaleur.

Nous repartons ; le paysage change, les montagnes s'adoucissent : au premier plan, des collines jaunâtres avec des maisons en terre à la mode persane : les lits sont posés sur les toits afin qu'on puisse respirer librement la nuit.

Dans le wagon, la température est des plus agréables, mais elle devient torride aux arrêts.

Le mont Alagniez, haut de 4.098 mètres, est devant nous. Dans le pays, je vois des campements de Kourdes, vêtus de costumes étranges. Ces nomades ne sont point de tout repos, il faut s'en méfier.

De nombreux chameaux arrivent, ils marchent majestueusement et s'arrêtent pour nous regarder, avec l'air dédaigneux de grands seigneurs mal élevés. Des cigognes contemplent avec un sérieux comique les marais où leurs pattes se mouillent. Des centaines d'oiselets, plus jolis les uns que les autres, à cous roses ou bleus, s'abattent sur les fils télégraphiques et les font presque fléchir.

Cette nature, toute nouvelle pour moi, m'intéresse vivement; nous n'allons pas vite, aucun détail ne m'échappe, nous avançons méthodiquement, sûrement vers l'Arménie.

Il est près de 5 heures : tout à coup je pousse un cri d'admiration, je dirais presque d'émotion, tant mon enfance m'apparaît en même temps et si distinctement que, pendant quelques minutes, ma vie depuis lors est effacée de ma

mémoire. Le mont Ararat est devant mes yeux! où est Noé, où est l'arche, où sont les animaux?

La forme du mont Ararat est particulièrement harmonieuse et belle; le petit Ararat est à côté. Le sommet est couvert de neige. Son dôme a 5.160 mètres de hauteur; il a 128 kilomètres de circonférence. Ce mont volcanique, isolé, se dresse sur les frontières de la Russie, de la Perse et de la Turquie. Le soleil baisse, les monts rosissent, une teinte dorée les recouvre, toute la gamme des rouges, des jaunes, des orangés; puis cela change, le bleu et le vert se livrent une bataille, la turquoise, le bleu minéral et l'outremer se fondent; l'outremer finit par rester le maître : tout est bleu, infiniment bleu, les cigognes, seules, blancs fantômes, se posent sur les poteaux et semblent les sentinelles des silencieuses vallées.

Nous sommes maintenant en plein désert de Perse, nous changeons de train, les indigènes portent des chapeaux pointus noirs et blancs; quel dommage de n'en pouvoir rapporter un! Les femmes ont toutes des voiles blancs troués sur la figure; les cheveux des enfants sont teints au henné par mesure hygié-

nique, dit-on ; beaucoup d'entre eux ont aussi les mains teintes.

Erivan surgit ; un phaéton (car au Caucase, je ne sais pas pourquoi, les victorias se nomment phaétons), nous amène ventre à terre au milieu de la ville, sur la promenade, à l'hôtel d'Orient. Nous dînons dans un jardin intérieur aux sons du tambourin, de la guitare et des chants populaires. Un riche Arménien (ils le sont immensément, dit la chronique) s'était payé pour lui tout seul un concert dont nous avons profité.

Les hommes portent généralement des lévites foncées, peu gracieuses. Les femmes sont belles, leurs traits un peu forts ne manquent pas de régularité. Le bazar oriental de fruits et de légumes de toutes espèces est pittoresque, Erivan est entouré d'arbres fruitiers; d'un côté, l'immense verger s'étend au loin dans la campagne, et nourrit tout le pays.

Les Persans sont vêtus de brillantes guenilles, on les dit propres en dessous. L'un d'eux se promène une cage d'oiseaux à la main; cette cage est recouverte d'une étoffe de soie, de nuances délicates et douces; un autre tient en

laisse un petit animal, espèce de fouine, dont je ne connaissais pas Tespèce.

L'église est grande, richement décorée, j'y entre pendant la célébration de la messe; elle est pleine de fidèles.

Les anciennes mosquées sont curieuses, vides celles-là. Autrefois elles étaient très nombreuses. La plus belle possède une remarquable coupole recouverte de faïences, de jolis tons d'un bleu de Perse qui fait rêver. Des minarets blancs s'élèvent de tous côtés.

Les palais des Sardars, anciens gouverneurs persans, renferme une salle énorme, décorée avec un goût délicat. Les peintures, les lustres, les portraits, les glaces y montrent l'art persan dans toute la finesse de son élégance asiatique, mais il n'est habité que par la solitude.

D'énormes rochers entourent Erivan du côté nord. Un torrent, souvent desséché, coule en ce moment à ses pieds; aucune végétation ne pousse par là, le paysage est d'une grande mais sévère beauté. Dans un jardin qui se trouve plus loin, les arbres sont couverts de nids de cigognes, plus grands que des berceaux d'enfants. Il y en a trois par frêne. Les longues

pattes brunâtres des petites cigognes, dont la vue porte bonheur, ont l'air d'être des tiges dénudées. C'est étrange, et cela donne l'idée mythologique d'un être vivant, transformé par punition en une branche qui ne porterait pas de feuilles.

La demeure du Gatholicos, le pape des Arméniens, nommé à vie par les Arméniens Russes, Persans et Turcs, et qui siège au Saint- Synode de Pétersbourg comme patriarche orthodoxe, est le célèbre couvent d'Etchmiadzine à quelques verstes d'Erivan.

Le chemin qui mène au monastère est littéralement brûlé par le soleil. Rien de vert, de ce côté. Le village de Vagarshapat appartient au couvent. Le monastère se compose de trois églises : la cathédrale et Sainte-Marie avec son cloître et sa bibliothèque, et deux autres moins grandes. Les toits furent peints en rouge à la mode hindoue au commencement du dernier siècle, mais l'édifice remonte au quatrième. Elle est du style arménien qui correspond, avec une plus grande richesse d'ornementation, à notre roman français.

Il y a une aumônerie où logent les étrangers;

iMonastère d'Etchmiadzine, demeiiie du Calholicos. pape des Arméniens,

près d'Erivan.

son jardin est rafraîchi par un énorme bassin que le dernier Catholicos a fait construire pour employer les ouvriers nécessiteux sans travail.

Dès l'arrivée nous envoyons notre lettre de recommandation à l'archimandrite, demandant la permission de visiter Etchmiadzine en détail. Nous trouvons un très aimable orientaliste français, M. Frédéric Maclair. Il est ici pour prendre des notes arméniennes au point de vue archéologique, et vient d'y passer quelques mois très agréables. Il se loue beaucoup de la bonne grâce des moines, qui lui facilitent ses recherches parmi les précieux manuscrits de la bibliothèque.

A la porte de la cathédrale je vois le tombeau du colonel John Mac-Donald, mort en Perse. Les fresques, les colonnes, les bois sculptés de l'intérieur de l'église sont fort beaux. On nous montre des tombes en marbre jaune, embellies par la patine des années et curieuses à étudier.

Après le déjeuner, auquel nous fûmes invitées par l'archevêque et qui eut lieu dans une petite bibliothèque servant de salle à manger,

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nous examinons les précieux ouvrages. Le déjeuner à nous cinq fut très agréable, la conversation originale et enjouée; l'archéologue, l'archimandrite, l'archevêque, Marie et moi causâmes en toute liberté en allemand, seule langue que nous possédions tous. Le café turc qu'on nous servit est le seul que j'aie jamais trouvé bon.

Le monastère renferme soixante moines; les plus lettrés portent un capuchon noir pointu et se nomment « archimandrites » ; une école, une imprimerie, un musée font partie des bâtiments. La troisième église contient les tombeaux des saintes Gayane et Ripsine, deux jeunes vierges qui s'enfuirent de Rome pour échapper aux poursuites amoureuses de l'empereur Dioclétien. Elles vinrent se réfugier ici 011 elles furent, du reste, lapidées quelques années plus tard.

Avant de quitter l'hospitalier monastère, des glaces nous sont servies dans le jardin; nous parlons de notre petit voyage en Arménie, pour lequel je reçois des moines, de précieux renseignements.

De retour à Erivan, après cette charmante

excursion, nous avons bien de la peine à nous faire comprendre. Les garçons, auxquels on demande un cocher, apportent de l'eau chaude et du savon; alors ma fille, en désespoir de cause, finit par avoir l'idée ingénieuse de faire tambouriner dans la ville la demande d'un interprète. Il arrive bientôt, sous la forme d'un jeune docteur qui parle très bien français; il a pitié de notre embarras, et nous commande une bonne voiture pour aller demain au lac Sévan.

Les rues, les places, la promenade regorgent de monde; ce ne sont que marchands portant leurs denrées, enfants sortant de tous les coins, paysans rentrant chez eux et bestiaux qu'on va vendre. Les rues sont bruyantes; jour et nuit, les gens se promènent et les cousins piquent. Les murs de la ville sont en pesé (terre); ils regardent TArarat qui domine le pays.

En me promenant, je vois un Arménien porter un tapir dans ses bras ; dans le fond d'une boutique de papeterie j'entends une dispute sérieuse entre deux hommes, bientôt, les coups succédèrent aux paroles. Que de

massacres ici, il y a quelque temps I Les Arméniens, très intelligents, laborieux et riches, très adroits dans les affaires, ne sont pas aimés de leurs voisins; on les jalouse, on s'en méfie.

Nous partons à une heure dans la voiture retenue par notre sauveur; les ressorts n'en sont pas précisément doux, mais les chevaux sont bons. Du reste, nous devons en changer souvent.

Nous trouvons du thé à chaque relais de poste. Il désaltère mieux par la chaleur que les boissons rafraîchies.

Le pays que nous traversons est vert au commencement, puis devient très sauvage, sévère, très sévère d'aspect, dans sa grandiose étendue.

Nous rencontrons un fonctionnaire qui voyage achevai; la connaissance se fait promptement. Il parle notre langue, aime la France et Paris. « — Pourquoi donc ces dames voyagentelles? lui demande le maître de poste? — Mais probablement parce qu'elles sont très riches, répond l'inconnu ». Nous nous récrions, et lui demandons d'expliquer au brave Arménien que nous voyageons pour nous instruire, pour

Une mariée arménienne lErivaiii

<ll

connaître son pays. Les Orientaux ne conçoivent que les déplacements nécessaires, comme ceux des voyageurs de commerce; du reste, à Erivan, dans l'hôtel plein d'hommes, il n'y avait pas une seule femme, ni voyageuse, ni servante. Notre sexe se déplace peu dans ces régions.

Le fonctionnaire, accompagné de son domestique, nous fait escorte : la jument qu'il monte est suivie de son poulain de six mois. Il nous montre en passant la maison qu'il se fait bâtir pour l'année prochaine. Quel isolement de vivre làl

Chari, Soukhoï, Foutan sont les villages où l'on passe avant de traverser la pittoresque vallée de l'Araxe, emplacement d'Artaxata, résidence des rois d'Arménie.

L'Alagoez est à gauche; puis, à droite, est la chaîne de Novo-Baïasoel et le cône volcanique de rOutchtapatar. Ensuite on monte jusqu'à Akhty.

L'arrêt de nuit est à Jéliwonska. Il n'y a pas d'hôtel ; le maître de poste nous donne une grande chambre et du thé. On déballe nos provisions et le souper terminé, nous étendons

nos châles pour dormir sur des planches, car il n'y a ni lit, ni matelas, ni traversin, ni couvertures, et il n'est pas question de draps bien entendu. Nous reposons admirablement jusqu'au chant du coq créant l'aurore comme dans Chantecler!

La voiture nous mène à Guématvébatur, sur le bord du lac Sevan (Otchka en russe).

Le bassin volcanique des grandioses montagnes de Karabagh auréole le lac; pas un arbre dans ce vaste horizon.

Nous sommes sur le plateau arménien, à 2.000 mètres de hauteur, comme à Erivan du reste. Le lac est à 4.343 pieds au-dessus du niveau de la mer; il a 1.393 mètres carrés de superficie.

Pour traverser et visiter le monastère et l'île, comment faire? point de bateau, pas la moindre embarcation. Nous attendons et dessinons, il ne faut jamais être pressé en Orient; patience et prudence, voilà deux qualités nécessaires dont les Français sont dépourvus, et qui nous sont indispensables en ce moment. Le cocher appelle, en vain, semble-t-il, tout d'abord, mais à la fin nous voyons un point noir qui

grossit, s'avance et s'approche; c'est une coquille de noix conduite par un marin, nous y prenons place et voguons sur les flots limpides de ce beau lac couleur pers. La traversée est des plus poétiques; il est là pour nous seules ce lac, car en dehors du batelier aucune âme ne le partage avec nous. A perte de vue l'eau reflète le ciel, les rochers s'empourprent. Le monastère domine dans l'île. Il fut fondé au IX® siècle par le roi Aschot. Quelle belle conception on avait autrefois de la nature et de l'agrément de la vue! Tous les couvents étaient élevés dans des sites pittoresques, découvrant toujours ce que le paysage avait de grand, de beau ou de joli; on évitait soigneusement toute laideur morale et physique. La princesse Myriam, sœur d'Aschot, se retira ici à la suite d'un chagrin d'amour. Hélas ! où cachera- t-on sa douleur désormais, lorsque ces asiles de misère, auront été fermés? Leur suppression mènera bien des gens au suicide : n'ayant plus de refuge sur la terre, ils iront chercher le repos dans une mort prématurée.

Mais revenons à Myriam, elle est enterrée sur la colline qui renferme aussi beaucoup d'an-

ciennes cellules d'ermites; dans la bibliothèque il y a de très précieux manuscrits du xiii® siècle. Le monastère se compose de cinq bâtiments dont Técole, l'habitation des moines, une église et deux chapelles; dans Tune se trouve la vasque dont se servit saint Jean-Baptiste pour baptiser Notre Seigneur sur les bords du Jourdain, et un morceau de la vraie Croix ; dans l'autre un superbe lustre et de très intéressantes boiseries du temps. Un Géorgien et une famille persane composée d'une mère et de six enfants, le dernier à la mamelle, venus pour passer quelques jours dans l'aumônerie réservée aux pèlerins et aux voyageurs, nous accompagnent partout. La dame est la sœur d'un député de Perse, parlant très bien l'allemand et le français ; elle vante la station thermale de Diligen, où nous allons, et raconte les détails relatifs à la révolution persane, puis parle d'une façon intéressante des mœurs de son pays. Elle s'embarque avec nous, suivie de sa smala. Après avoir partagé l'excellent pain bis chaud et le lait envoyé par les moines pour nous restaurer, nous retraversons le lac Sevan que les Arméniens appellent

Svanga. En montant en voiture, nous remercions les aimables Persans de nous avoir accompagnés. « Il en est toujours ainsi chez nous », répondent- ils gracieusement.

Les paysannes d'Arménie portent de ravissants costumes à couleurs brillantes, des corsages rouges ornés de chaînes d'argent et de longues boucles d'oreilles; elles ornent leurs cheveux d'un cercle d'or en bandeau; celles qui sont mariées se voilent la bouche. Elles remplissent les charrettes sur la route. Cette note brillante égaie l'austère nature de cette région.

Nous traversons le village de Sémio Nouka, le col très beau de Tchonboukhly (de 2.125 mètres de hauteur) et arrivons à Diligen, coquette station d'été, pleine d'habitations élégantes entourées d'une belle végétation; le quartier chic se nomme la Rotonde; ici on se croirait en Suisse, du côté de Murren, si les costumes n'étaient pas différents. Mêmes descentes de montagnes, mêmes sources, mêmes arbres. Notre cocher fait ses ablutions à toutes les fontaines, c'est un musulman; ses mains sont d'une extrême propreté.

Les Orientaux me semblent singulièrement

doux avec les enfants, et les grands frères pleins d'indulgence et de soins paternels envers les petits : aucune taquinerie, beaucoup de mansuétude. Les sœurs dorlotent les cadettes d'une manière touchante, le sentiment patriarcal est très prononcé, on chemine en famille.

Encore beaucoup de chameaux de ce côté, en voici dix-huit d'un coup. Les ânes, les bœufs, les dindons, les oies pullulent. Les hêtres, les chênes, les épicéas sont hauts et larges, les routes admirables ; notre carosse à quatre chevaux marche rondement. On est aussi, dans ce pays, très soigneux pour les chevaux : on leur donne constamment à boire, les cochers jettent de l'eau sur la tête, sur les jambes sur le corps de l'animal pour le rafraîchir, et jamais on ne les brutalise. Quel exemple pour les Européens 1

Il paraît que les derniers massacres entre les Turcs et les Arméniens avaient réellement pour cause le fanatisme religieux.

La nourriture dans les arrêts de poste est simple, mais d'assez bon goût. A Diligen elle est relativement succulente. Les boutiques sont pittoresques : des tapis et des tentures, des

bijoux de turquoises artistement montés et ciselés, et des ouvrages de filigranes d'or sont aux devantures. Les chalets sont confortables; notre amie du lac Sevan a loué le plus beau pour la saison, et ne nous a pas exagéré les charmes du paysage.

Le torrent d'Aguistofa est à quelques verstes deDiligen, surlaroutedeKaraklis; le village de Diguidin vient ensuite; en le quittant le jour baisse brusquement ; la lune paraît, puis se cache, les ténèbres nous environnent, un voile noir tombe sur nous : pas une étoile au ciel, pas une lanterne à la voiture, pas d'escorte, pas d'homme avec nous ! et Dieu merci aucun accroc. Cette course en Arménie, pleine d'imprévu, laisse de bons souvenirs dans mon esprit. A Karaklis nous remontons en chemin de fer pour nous rendre à Alexandropol.

Combien faut- il d'heures pour aller à Ani, ancienne capitale de l'Arménie? demandonsnous à la gare, à l'hôtel d'Italie, aux passants, à chacun. Les uns disent sept heures, les autres huit, les autres douze : impossible de savoir la vérité. Pleines de courage, nous n'hésitons pas à partir en voiture avec un gamin de quatorze

ans comme cocher; il n'y avait jamais été, ne se doutait pas du chemin, et ne comprenait pas un traître mot de français ni d'anglais ni d'allemand; il ne savait que l'arménien, pas même le russe.

Nous filons, munies des provisions de bouche, pour voir les ruines de cette fameuse ville d'Ani, qui autrefois comptait mille et une églises. Elle fut détruite par un tremblement de terre en 1329. Une société archéologique de Péters bourg est en train de la déterrer, comme, Pompéi et Herculanum.

Nous nous mettons en route : il fait très froid ce matin ; du reste, il n'est que cinq heures et demie. Le grand -père de notre petit conducteur monte à côté de lui : je n'en suis pas fâchée, c'est une sécurité.

Paysage persan par excellence, ici. J'aperçois un ancien château-fort arménien, du nom d'Arguine. Le vieux cimetière est à côté; l'odeur est fétide, des tombes couvrent le sol ; ces modestes pierres se confondent avec les rochers envi- } ronnants. Il y a tout près un caravansérail, une église en ruines assez curieuse et des maisons également mortes. Non loin du ruisseau de

Karschier, on voit les cratères des monts Alajade et l'Alguiez.

Les moissons sont mûres, les paysans vêtus de blanc sont de beaux types d'hommes bruns; ils sont couronnés de pampres (ainsi que les triomphateurs du forum, jadis, à Rome), pour préserver leur têtes des ardents rayons du soleil. Les paysannes ont des costumes ravissants. Nous demandons le chemin à tous ceux que nous rencontrons; les uns disent : « prenez à droite » les autres : « à gauche », le temps passe et nous n'avançons guère. Pourtant à 8 heures du soir il faudra être de retour à Alexandropol, afin de prendre le train de Tifiis.

Ani, capitale de l'Arménie du viii^ siècle à 1086, comme un mirage disparaît toujours : on croit y être, point du tout, c'est encore très loin. 0 rois Bagratidesî vous qui régnâtes sur Ani pendant longtemps, jusqu'en 1046, vous dont les mânes reposent ici, inspirez-nous, faites-nous trouver le chemin au milieu des champs et des ruisseaux. Enfin, nous sommes exaucés, et vers midi et demi, après six heures de course folle à travers monts et vaux nous apercevons la vieille Ani sur le

plateau borné par les cimes de TArpa-Tehai et de l'Aladja. Ani avait, au temps de sa splendeur et de son opulence, 5 kilomètres de tour de muraille extérieure; trente tours carrées de distance en distance, en blocs de pierres rougeatres, lui donnaient un air d'étrange mais très grandiose et imposante féodalité. Elle est ornée de listeaux, de croix et d'inscriptions en pierres sombres; un précipice la borde de chaque côté. J'entre dans la seconde enceinte. On passe sous une grande porte et les célèbres ruines surgissent. La maison du conservateur des fouilles paraît hospitalière, nous descendons de voiture : la femme du conservateur nous prête un salon pour déjeuner et nous envoie même, de sa salle à manger, quelques bons petits plats arméniens. Le fils de la maison est habillé en turc, ce qui lui donne l'occasion de mystifier les visiteurs.

La tournée des fouilles est d'un grand intérêt. Le professeur nous promène dans les Vues déblayées, nous montre l'église dédiée à la Sainte-Vierge. Construite en nef et de forme ronde, elle est d'une très belle architecture; jadis, elle était le siège d'un patriarchat. Les

Le Catholicos et la statue du roi Siiiibat (i"Arinéiiie, à Ani.

colonnes et les chapiteaux gardent encore les vestiges de superbes sculptures. Elle mesure 50 mètres de long, 30 de haut; on y a trouvé tout dernièrement une statue plus que grandeur naturelle en bois peint, représentant le roi Simbat, fds d'Aschot. Les iconoclastes rejetaient les statues et n'admettaient que les images, la découverte de la statue est donc une trouvaille historique prouvant qu'à cette époque il y en avait dans les églises. Le Catholicos s'est fait photographier à côté de la statue qui est maintenant au musée avec tous les objets trouvés; un minaret s'élève un peu plus loin ainsi que les vestiges d'un château; des fragments de poteries aux couleurs éclatantes, des pièces de monnaie, des inscriptions, des lustres en terre cuite, des morceaux de sculptures, etc., etc., remplissent toute une maison.

En regardant une pièce persane qui représente le soleil et le lion, le conservateur raconte qu'au XII i^ siècle le roi Seldjoucidé Sassanide, ayant épousé une ravissante princesse de Géorgie, voulut dans son amoureuse admiration frapper l'ettigie de sa femme sur la mon-

naie, ce que sa religion lui défendait car les musulmans n'ont pas le droit de faire reproduire leurs images, il pensa que le soleil figurerait le mieux la splendeur de sa beauté, et il se fit symboliser, lui, par le lion. Depuis ce moment ces deux signes représentent la Perse.

Gaghik P' est le fondateur d'Ani (cette ville fut dévastée par les Turcs en 10G4 et par les Mogols en 1239). Le professeur nous fait admirer le palais, une autre église, une mosquée, etc. Les Tartares des colonies russes sont des Ghites et suivent la religion d'Ali, fils d'Allah, tandis que les Turcs sont fidèles à Allah lui-même. Notre savantguide nous parledes langues dont il s'occupe beaucoup, notamment de celle des Mingréliens, des Lazes, lui trouvant la môme racine qu'à celle des Arméniens. Nous nous quittons, cet aimable homme et nous, les meilleurs amis du monde, non sans avoir vu sa bibliothèque qui contient les ouvrages de Gustave Schlumberger, qu'il prise beaucoup; sa femme promet de venir nous voir à Josselin avec sa sœur.

Le cocher prétend que nous n'arriverons pas à temps pour prendre le train; nous nous

agitons, nous nous fâchons. Nous promettons un bon pourboire, on l'encourage de la voix et du geste et nous partons. Je ne sais ce que le grand -père raconte au conducteur, mais nous prenons une autre route de retour très pittoresque du reste et, j'espère, plus courte. La population est aflable. Ainsi que Rébecca, les jeunes filles, plus jolies les unes que les autres, puisent de l'eau aux fontaines pour nous l'offrir. Le jour baisse, arriverons- nous? Dans tous les cas jouissons de l'heure actuelle, regardons les admirables types, labeauté des enfants, la fertilité des campagnes et la tranquillité des heures du soir. Enfin, des toits surgissent à l'horizon, la ville se rapproche, voici un pont; des voitures de moissonneurs encombrent la chaussée, nous marchons au pas: encore une fois, arriverons-nous? Oui, mais tout juste. Voici la gare, vite les billets; dans le compartiment, nous respirons. Nous avons parcouru aujourd'hui 90 vers tes avec les mêmes chevaux. Dans ma précipitation, j'oublie des vêtements et des objets de toilette à l'hôtel d'Alexandropol, ce qui me vaut les justes réprimandes de ma femme de chambre, Emilie, lorsque je la retrouve à Tiflis.

Alexandropol est une belle ville de plus de 35.000 habitants, avec place forte. Le train est bondé; il faut partager notre compartiment avec deux jeunes filles, des Russes pur sangj Tune d'elles est très jolie.

L'automobile de M. Roth nous attend à Tiflis, et dès l'aube on se met en route vers Vladicaucase, pour traverser, sur l'ancienne route militaire, le fameux passage des Dariel et toute la Géorgie. C'est à peine, si nous avons le temps de prendre un peu de café avant de partir.

L'ingénieur en chef des réparations du chemin et un officier du régiment du prince Napoléon Murât, frère de Lucien, montent avec nous. Ce dernier raconte avec une admiration infinie les duels de Napoléon Murât à Pétersbourg; et l'ingénieur nous signale les beautés du paysage et les faits historiques qui s'y rattachent.

Nous voici à Ananour, entouré de ses fortifications, de son château et de l'église à pignon doré.

Nous allons ensuite à Douchet, résidence de Ariz, [gouverneur du territoire et ensuite à

Mzchet, ancien ae et célèbre capitale de la Géorgie (où l'on couronnait les rois).

Le pont de la ville date des Romains; la cathédrale Ovéli-Tskhovéli fut construite à l'endroit où aurait été trouvée la robe de Notre-Seigneur, rapportée par un Israélite.

Une haute muraille munie de tours et de meurtrières l'entoure en partie; les rois de Géorgie, Georges XIII en particulier (1811), y sont inhumés. Sainte Nina avait sa cellule dans les environs et l'on y bâtit, en son honneur, une chapelle. On trouva, dans les couches de la nécropole à côté, beaucoup de fragments d'âges différents, et des crânes au type dolichocéphale (crâne à forme d'œuf), tandis que les types caucasiens actuels sont presque tous brachycéphales (crâne ovale à sa partie supérieure).

Nous montons la vallée d'Aragoa Blanche ; avec ses versants escarpés elle est fort belle. On passe à Miéty, ayant sous les yeux l'impétueux torrent de TAragoa Blanche, dont la vue est superbe.

Déjeuner au point culminant. Ici les voyageurs de toutes les nations et tous les costumes du monde se donnent rendez-vous.

Les toilettes modernes sont, je dois le dire, plus laides, plus grotesques qu'on ne pourrait le supposer.

L'hôtel contient et vend des échantillons de pierres du Caucase; pour servir vingt-cinq personnes il n'y a qu'un garçon, c'est peu lorsqu'on considère que la montée nous a donné à tous un appétit vigoureux. Mais quelle belle route! la deuxième partie, la descente, est encore plus grandiose. Après le pont de fer, sur le Térek, en suivant la vallée, la route est à plus de 100 mètres au-dessus du précipice; la gorge de Dariel, porte des Alains des Anciens, a 12 verstes de long, elle est très étroite, les parois rocheuses atteignent 1.800 mètres de haut; le ïérek se précipite en cataracte tumultueuse; on découvre ensuite le glacier de Dievdorok et la cime du Kazbek, puis les ruines du château de la reine Thamar à pic sur le rocher (elle en avait beaucoup). Notre wattman autrichien paraît bien fatigué : la route si pittoresque pour le touriste est accablante pour le chauffeur.

Vladicaucase est une ville bâtie dans un endroit délicieux ; c'est une jeune reine que regardent avec amour les montagnes assez rappro-

chées pour lui servir de panorama, et assez éloignées pour ne pas l'écraser.

L'hôtel est propre, moderne comme confort et même soigné dans ses détails. Il est entouré de magasins bien fournis.

Les postes et télégraphes sont occupés par des demoiselles fort élégantes, colliers de perles Vraies ou fausses, chapeaux ornes de plumes d'autruche, blouses en dentelles; très chic ces dames, bien plus que les demoiselles du téléphone à Paris.

Je me repose avec délices dans un bon lit. Depuis plus de quinze jours cela ne m'était pas arrivé. Je retrouve des draps avec joie.

Adieu, cher Caucase, je n'oublierai jamais ton histoire, tes monts et tes vallées : je laisse au flanc de tes collines, sous les pierres de tes torrents, sur tes troncs couverts de mousse, quelque chose de moi-même, un lambeau de mon cœur. Et maintenant partons pour la Crimée, pour Simféropol, par Niméralévy, station thermale fréquentée par le « tout russe », Rostov et Rarsis.

Mil

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