‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 23 sur 30 · CRIMEE · texte numérisé non relu

CRIMEE

Le Razbek et l'Elbrouz sont déjà le passé, le Caucase s'évanouit; voici la Grimée, elle apparaît avec ses champs de bataille.

Je traverse celui de l'Aima.

Les souvenirs du ^0 septembre 1854 me remplissent le cœur d'émotion.

 Sébastopol, je monte au Mamelon Vert, sur la colline de Malakoff, témoin de tant d'efforts, de tant de souffrance, de tant de sang répandu ; je m'agenouille. Ces pierres, abris des blessés, ces tertres, oreillers des mourants, me semblent sacrés : je les contemple avec recueillement, je suis fière d'être Française I

Sur la croix de marbre, on lit :

Unis pour la victoire, Réunis par la mort, Du soldat c'est la gloire, Des hommes c'est le sort.

Le point le plus élevé est celui du Kourgan, tumulus beaucoup plus important que ceux du Morbihan. Le plateau est de 350 mètres de long. Sa prise, durant le siège, décida du sort de la ville.

L'ai^mée franco-anglaise avait débarqué a Eupatoria; les Russes commandés par Mentcliikof avaient battu en retraite à l'Aima.

Le siège commença le 5 octobre 1854. Les assiégés étaient sous les ordres du célèbre homme de guerre Totleben. Une armée de secours avait livré les batailles d'Inkermann le 13 octobre et de Balaklava le 24 du même mois.

Le côté nord de la ville de Sébastopol restait en communication avec l'armée russe. Alors le général français Niel dirigea ses elforts contre Malakoft' et le Mamelon Vert, et l'armée anglaise au Grand Redan.

Au mois de mai Pélissier remplace Canrobert dans le commandement supérieur; les assiégés

se défendent avec énergie mais se rendent au bombardement, lorsque Mac-Mahon prend d'assaut la colline de Malakoff et s'y maintient. Mon oncle, le comte Fernand de Rohan-Ghabot était là, et nous raconta bien souvent les incidents du 8 septembre I806.

L'attaque des Anglais échoua complètement; néanmoins la place n'étant plus tenable pour les Russes, le prince Gortschakov se retira avec la garnison au nord de la baie. Les assiégeants avaient sept cents canons ; ils tirèrent un million trois cent cinquante mille coups, pendant les trois cent quarante-neuf jours du siège.

Balaklava est bien joli; la petite ville est entourée de sa baie admirablement décrite par Homère dans VOdyssée (baie des Lestrygons, X, 86-94).

Les grands rochers sont couronnés de monastères; un pittoresque chemin serpente aux flancs de la montagne.

La vue, superbe toujours, devient idéale au coucher du soleil. La ville se drape alors dans les ombres bleuâtres, mais aussi dans le sombre manteau de ses souvenirs historiques. Que de peuples ont passé par ici, des Grecs aux

Anglais, des Turcs aux Russes 1 Que de paroles, que de serments, que de plaintes,... et puis l'oubli.

Sébastopol est un beau port longeant la presqu'île. Fondé en 1784 sur l'emplacement du village tatare d'Akhtiar, presque entièrement détruit par le bombardement, il se releva avec une étonnante rapidité.

Le port marchand de la Crimée est Téodosia. Devant l'hôtel Kist où nous demeurons, un escalier monumental en pierres blanches descend jusqu'à la mer.

Le jardin public est à gauche. Ce soir, les rayons de la lune jouent dans ses feuillages où l'on voit des plaques blafardes ; les enfants se promènent dans les allées aux sons d'un orchestre ; les grandes personnes causent assises sur les bancs, les vieux sommeillent.

Le musée militaire contient les souvenirs du siège.

Le monastère de Saint -Georges, dans les environs, est sur un rocher près du cap Violente, où est le Parthesium, sanctuaire de Diane dont Iphigénie était la prêtresse, cherchant l'âme du pays des Grecs et la grotte de la déesse

baignée par les flots. Ces endroits romantiques sont d'une poésie attachante.

Le boulevard maritime est la promenade élégante de Sébastopol.

Le brillant officier russe Kasarsky, qui se distingua dans la guerre contre la Turquie de 1820 à 1829, a son monument sur le boulevard Midshipman, peu fréquenté par le beau monde.

Les ruines de la ville de Chersonèse, autrefois Kersoun, à quelques verstes de Sébastopol, sont fort intéressantes ; elle fut fondée au v^ siècle par Héraclée de Bithynie. J'y vis la cathédrale de Saint-Wladimir, à côté des vieux restes de celle où Wladimir, le saint fut baptisé en 988.

Dans le bas de l'église j'aperçus des chaises, les premières dans une église orthodoxe; cette vue me causa un vrai plaisir, car je me demandais toujours comment on peut supporter, les femmes surtout, la fatigue de rester debout immobile, pendant de longues heures, d'autant plus que chez nous la Faculté de médecine le défend expressément au nom de l'hygiène.

Pendant l'office, j'admirai les ornements sacer-

dotaux et les mitres desévêques, d'une richesse inouïe.

Dans l'église haute, les tableaux de l'iconostase (tabernacle), de Korsoukhine, sont d'un bien charmant effet.

En redescendant la colline et passant sous un vieux porche, on arrive à l'endroit des fouilles. Le musée est plein de fragments grecs, romains et byzantins ; la pièce la plus importante est la stèle de marbre où fut gravé, au iii^ siècle avant Jésus-Christ, le serment civique de Ghersonèse.

On voit les restes d'immenses fortifications plusieurs fois rebâties. ^

Sous Justinien cette ville fit partie de l'empire d'Orient.

Dans les ruines de la cité byzantine, à droite de la cathédrale, on retrouve les rues, la basilique dite Ouvarov, et une nécropole.

On rencontre beaucoup moins de touristes ici qu'en Allemagne ou en Suisse, parce que l'agence Gook ne s'est pas entendue avec les gens du pays. Aussi on le visite à son aise, sans bousculade, sans voisins désagréables, mais, cher lecteur, hâtez-vous de venir ici, cet état

de béatitude pourrait ne pas durer longtemps. La Russie sillonnée de paulines parisiennes perdrait, à mon humble avis, une partie de son cachet primitif de couleur locale.

Entre Ghersonèse et Sébastopol se trouve le cimetière russe ; on lit sur la porte : « Sépulture des frères » . De sombres allées traversent le champ des morts; elles sont couvertes d'uniformes : ce sont des soldats qui viennent pieusement se recueillir devant les tombes de leurs glorieux aînés. Cent vingt- sept mille hommes tués pendant le siège reposent en paix sous les cyprès.

On célébrait l'office dans une des chapelles, les chants étaient beaux. Le prince Gortschakov et Totleben y sont enterrés.

Nous avons eu pendant plus de soixante ans, au service de nos grands -parents puis au nôtre, en Picardie, un vieux brave que le village avait surnommé « Sébastopol », parce qu'il parlait sans cesse du fameux siège ; ses récits et ceux de notre oncle avaient fini par me donner la hantise de ce sol criblé de balles.

Pour aller à lalta nous traversons une vallée aride, nue; la terre est grise : pas de végétation,

çà et là quelques maigres brins de verdure couverts de poussière»

Pendant plusieurs heures notre automobile marche avec frénésie, malgré les chaos et les fondrières, et les cris de frayeur de mes compagnes, puis brusquement elle s'arrête. Nous descendons et franchissons la célèbre porte de Baïdar; alors, subitement, le [plus splendide des panoramas se déroule devant nos regards éblouis : tout au fond, la mer Noire, d'un bleu intense où celui du ciel se mire délicatement; les arbres d'un vert ardent, au premier plan; sur les collines, des villas blanches, des coupoles dorées, des vignes à perte de vue, une presqu'île, des rochers, et tout cela surgit comme par miracle.

C'est une admirable Côte d'azur, plus sauvage que la nôtre, et dont toutes les beautés se touchent : c'est féerique.

Une Russe, pétillante d'esprit, qui voit tout, sait tout, parle de tout, mademoiselle Véra * * * partage notre automobile, et termine notre éducation criméenne.

Nous apprenons les noms des propriétaires du cru, les histoires galantes, ce qui s'est passé

hier, ce qui aura lieu demain, enfin tous les potins locaux, légers, amusants, animant les pierres et donnant de la vie à chaque poteau de la route.

Livadia est tout près ; l'empereur Nicolas est attendu au palais impérial; à son arrivée les troupes seront nombreuses ; chaque arbre, chaque borne, chaque maison seront soigneusement gardés par des soldats. A Aloupka, endroit charmant, le prince Vorontzoff a une immense construction gothique contenant cent chambres d'invités ; elle s'étale tout en largeur. Le Nid de l'hirondelle est au contraire lui, si haut, si haut, qu'on a le vertige en montant à sa tourelle.

Un jour l'empereur Alexandre II avait témoigné le désir de voir s'élever une villa sur le haut du rocher qui surplombe la mer. Un docteur était présent : en bon courtisan, il s'empressa d'accéder au vœu impérial et bâtit le fameux Nid. Mais le séjour aérien ne lui porta pas bonheur : il y devint fou. Non loin de là, se trouve une maison autrefois brûlée par le propriétaire lui-même, et ensuite reconstruite, pour empêcher la découverte de papiers compromettants pour lui.

Mishor appartient au grand -duc Pierre, fils du grand-duc Nicolas.

Au beau château de la princesse Youssoupoff, où attend la grande-duchesse Xénia, sœur de l'empereur. lalta s'étend en forme d'éventail, le quai est fort animé, c'est un joli petit « Nice », riche et aristocratique, aux villas byzantines à brillantes coupoles, entourées de verdure.

Les boutiques sont gaies, les magasins élégants ; la foule joyeuse se rafraîchit en goûtant à tous les fruits du monde réunis et vendus sur le port.

L'émir de Boukhara habite une espèce de palais oriental, l'arcade qui y donne accès est ornée de feuillage comme les reposoirs; des serviteurs portant de superbes costumes, des tuniques en soie brillante, se tiennent à l'entrée pour éblouir, je suppose, les regards des passants.

Nous sommes en pleine saison à lalta; elle commence à la fin d'août et dure tout septembre et octobre; il y a pourtant, ce qui est vraiment un chiffre respectable, 55 degrés de chaleur aujourd'hui, mais les Russes du Nord, ceux des bords de la Neva en particulier, ont besoin

pour supporter le froid de l'hiver, d'emporter une provision de calorique, et de s'imprégner d'une orgie de clarté pour les longues journées de brume de leur interminable hiver.

Les restaurants entrent jusque dans la mer, on y entend le vent, on y hume la brise marine comme dans une cabine de vaisseau, mais, ô bonheur! on n'est pas secoué par l'horrible mal de mer qui fait rire si méchamment tous ceux qui ne l'éprouvent pas.

A chaque pas, dans la ville, on trouve des pâtisseries, des confiseries, des marchands orientaux et d'innombrables débits de cartes postales.

Ce matin la mer Noire était, à mon ignorant avis, si calme que je voulus en profiter pour aller à Gourzouf en bateau. J'arrive sur le quai, je mets le pied sur la passerelle et je ne sais quelle arrière-pensée me pousse à dire à mon voisin inconnu : « La mer n'est pas mauvaise, n'est-ce pas, monsieur? — Bien assez pour être malade », répondit -il d'un air grognon. Je recule juste à temps, je saute sur le port et monte en voiture. Le trajet par terre est bien plus long, mais la route jolie. On voit le parc des apa-

nages impériaux, la Basse Massandra, puis la Haute Massandra sur le chemin du Liesnitchestri-Nikita.

Avant d'entrer à Gourzouf, endroit de toutes les élégances, avec ses délicieuses maisons tartares, sur la hauteur, ses roches et ses grottes profondes de Poucchkine, je traverse le beau parc ombragé de Richelieu, le fondateur de la ville d'Odessa.

La Grimée est le brillant bouquet de la Russie, chaque fleur en est gracieuse et fait valoir sa j voisine. Les chevaux, les guides turcs qui sont ; de beaux hommes et ont, prétend la chronique, beaucoup de succès, auprès des dames, les | voitures, les automobiles sillonnent la presqu'île » dans tous les sens. ^^

Je visite avant de la quitter pour aller à Kiev, la ville sainte, la Rome des orthodoxes et Odessa, la très ancienne petite ville de Bakhtchi-Saraï, dont le nom signifie : « Palais des jardins ».

Il faut de huit à neuf heures de voiture pour aller de lalta à Bakhtchi-Saraï. On se met donc en route de bon matin.

Nous montons beaucoup, la vue s'élargit. La

forêt de Jotzssals nous couvre des ombres de ses hêtres feuillus si bienfaisantes; puis nous gravissons les monts Jaïla; le rocher Ghichko est superbe. De ce point culminant, la voiture descend dans la vallée de Kouron-Ouzen.

Pendant le grand arrêt de midi, je prends un frugal repas dans une modeste maison de menuisiers qui sert d'auberge, et je cause, sans paroles, avec trois jeunes Turcs de treize, seize et dix-huit ans, extrêmement intelligents. Ils écrivent leurs noms, me demandent le mien, me font comprendre que leurs livres d'école sont écrits en trois langues différentes, ils me les montrent et, ma foi! l'heure de l'arrêt me semble très courte.

Bolbec est la vallée de la désolation, l'aridité se continue jusqu'à l'arrivée à Bakhtchi-Saraï.

A l'entrée de la ville orientale, on passe sous un arc illustré par la visite de l'impératrice Catherine II, en 1722.

Du xvi^ siècle à 1783 elle fut la résidence des khans et la Mecque de la Crimée, c'està-dire le lieu de pèlerinage; elle renferme trente-deux mosquées et s'étend sur les bords du Tchourouk. Aux nombreux étalages turcs

on voit des jouets d'enfants, des instruments de toutes sortes. Une très longue rue bordée de boutiques indigènes et de cafés, le bazar à proprement parler, mène au palais des anciens khans. Là on, entre dans un jardin fleuri. Lorsqu'on en a franchi la porte, à gauche on aperçoit un autre enclos contenant les tombes des khans et de leurs épouses; celles des premiers ont comme couronnement leur coiffure au faîte, plusieurs d'entre elles sont placées dans des mosquées rondes. Je remarque les mausolées de : Ivécheni, Molé-Metchit, khan de Salanche, ornés de fines sculptures et de pierres gravées. L'intérieur du palais semble un véritable bijou d'Orient. La salle de bain, le harem, la salle d'audience grillée, et d'innombrables salons ornés de sculptures murales peintes d'une façon éclatante, des vitraux ae couleur et meublés de sofas recouverts de soies brodées, de vases, d'armes, de ceintures de cuir et de médailles, se succèdent et communiquent les uns avec les autres. Le portrait de l'impératrice Catherine II se détache au milieu du mobilier d'une ancienne demeure princière musulmane de l'avant-dernier siècle.

En bas se trouve la fameuse fontaine des « larmes » , illustrée par Puchkine et par la fameuse Marie Potocka.

C'est une table de marbre dans laquelle l'eau tombe de quinze demi-coupes. Marie Potocka, retenue prisonnière d'amour par Genghi-khan, dont elle ne partageait pas la flamme, y versa, dit-on, tous les pleurs de ses yeux et mourut de chagrin. L'endroit est frais, il porte à la rêverie et fait mélancoliquement songer à toutes les belles Circassiennes, achetées ou volées, heureuses ou désespérées qui s'y abreuvèrent!

La mosquée principale de la ville contient trois cents personnes; un fort beau lustre en bois, à forme d'étoile, où l'on suspend les lampes est au milieu du plafond.

Tout près de Bakhtchi-Saraï, j'ai vu de superbes rochers, contenant dix mille grottes datant de l'époque préhistorique, qui servirent de cellules aux moines, et semblent de loin dans le r ce des alvéoles de ruches. Puis une ancienne ville israélite.

A 2 verstes seulement du palais, on trouve un monastère creusé dans le rocher et entouré

d'arbres touffus. 11 faut prendre un petit sentier pour y arriver, puis gravir des marches ; l'ascension est des plus pittoresques. De suaves chants m'attendaient au sommet : les voix harmonieuses des moines semblaient venir du ciel, rivalisant avec celles des anges.

Les femmes ici sont à demi-voilées par des châles dont elles se couvrent la figure, laissant les yeux à découvert : elles sont aussi intéressantes que sympathiques. Je les regarde avec l'intérêt qu'on éprouve à voir ce qu'on ne contemplera plus. A Constantinople, elles paraissent de noirs fantômes, mais n'anticipons pas.

A Simféropol, j'eus l'ennui de voir fder devant mes yeux, le train que je comptais prendre, ma valise fut rejetée par la portière sur la voie, et je dus, pour retrouver mes bagages au dépôt, me donner beaucoup de peine. Je gesticulai fébrilement, demandant aide et protection à tous les voyageurs qui me paraissaient avoir une bonne figure, et je finis par apercevoir mes colis dans un coin. Je quittai la Grimée dans la nuit.

KTEV — ODESSA

Ce voyage est plein de péripéties, mon billet pour Kiev me fait passer par Kharkof, or le plus court est d'aller par Poltava. J'obtiens mais avec quelle peine, de changer de direction et me voilà partie pour Poltava. La bataille qui s'y livra en 1709 décida de la guerre du Nord, et fit à la Russie sa situation en Europe.

Les propriétés du prince Gortschakov sont à la porte de la ville. Quel dommage de ne pas avoir le temps d'aller, en pèlerine, frapper à la porte de son château !

L'aspect intérieur de la gare de Péreiaslas, ville fondée en 993, au confluent de l'Alta du

Troubèze et du Dnieper, est fort amusant. A la table qui touche la mienne, trois officiers se gorgent de nourriture jusqu'à minuit. Des enfants grouillent à terre; dans un coin du buffet, deux carafes d'eau font le bonheur de la population V03^ageuse, chacun vient y puiser à son tour. L'eau est gratis ; employés, bourgeois, filles du peuple, militaires, élégantes, mendiants, tout le monde y passe.

Dans les environs de Kiev, le Dnieper est très large, ses bras entourent la cité.

Les catacombes de la Rome orthodoxe sont creusées dans le rocher dominant le fleuve. Les corps des saints sont dans le mur, leur vue est impressionnante.

La banque où je touche l'argent de ma lettre de crédit est un immense bâtiment. Les employés sont complaisants ; on leur apporte des plateaux chargés de verres de thé. Je cause avec eux en allemand, langue très répandue en Russie, dans les maisons de commerce et d'industrie.

L'église de Saint- Nicolas, avec ses peintures ornant les murs et les colonnes, est certainement la plus artistique des églises modernes

orthodoxes que l'on puisse voir; les saintes byzantines longues et belles, ont de grands yeux tristement doux; les colonnes ont l'air de miroiter harmonieusement, et les figures de s'approcher, de venir au-devant de vous.

La cathédrale de Sainte-Sophie date de 1020 : les coupoles sont dorées, les murs intérieurs couverts de mozaïques byzantines, les portes très riches ; l'escalier peint à fresque représente des joueurs de flûte; la cour est spacieuse. De nombreux pèlerins en costumes campagnards viennent prier devant le tabernacle; ils arrivent par bandes, les femmes portent les robes courtes des Petites-Russiennes.

Saint-André est aussi un grand monastère, dont l'église rivalise de beauté avec Sainte- Sophie; près de ses murs s'étend une terrasse donnant sur le jardin public : de là on découvre les environs, des habitations à mi-côte, des arbres, des églises à coupoles scintillant au soleil, le fleuve et la riante campagne. La vue est une douceur exquise, dont l'œil savoure les délices et dont l'âme goûte la paix intérieure; c'est un de ces paysages qu'on aime à revoir parce qu'il vous a reposé.

Je me promenai longtemps à pied sur les boulevards, entrant dans les boutiques, constatant les progrès de la ville de Kiev ; elle se modernise, prospère, s'arrondit, ce qui ne veut pas dire que l'intérêt pittoresque augmente, non, mais sa richesse s'accroît chaque année.

Avant de rentrer à l'hôtel, mon cocher, qui ne comprend pas du tout mon baragouinage, me dépose successivement devant trois auberges.

J'arrive à Odessa à 9 heures du matin après une nuit de wagon, la vingt- deuxième depuis mon départ de Paris; le temps est gris, la mer sombre, laide, mauvaise. Quelle joie d'être venue par terre et d'avoir traversé un pays animé, au lieu d'avoir navigué sur ces vilaines eaux verdâtres, et comme je comprends Caton de s'être toujours reproché d'avoir fait par mer un trajet qu'il eût pu faire par terre I Ma pauvre Marie navigue, elle, et son cœur, quoique plus solide que le mien, est peut-être bien secoué; j'attends sur le pont l'arrivée de son bateau, mais ne vois encore rien venir du côté de Sébastopol.

Mon premier soin en quittant l'hôtel de Londres est d'aller faire viser mon passeport.

Il faut deux permissions; celle de quitter la Russie et celle d'entrer en Roumanie.

Au consulat roumain je trouve un chef très causant. Il m'engage à passer la soirée au liman de Khadjibéisky.

Les limans sont des baies à l'embouchure d'une rivière se jetant dans la mer Noire. Celuici, assez ordinaire, du reste, est à 4 mètres audessous du niveau de la mer; la bande de terrain qui l'en sépare a plus de 4 kilomètres de large. A cette heure on voit des baigneurs, les hommes nus d'un côté, les femmes nues de l'autre; si l'on se baignait en costume ensemble, ce serait ici de la dernière des inconvenances.

Le parc où je dîne n'est pas loin de la mer, il est bien ombragé : un restaurant, des villas, un casino, un lac minuscule couvert d'embarcations ornées de banderoles multicolores, en font les frais. La promenade aux Fontaines est fort jolie.

De retour à Odessa je vais au grand jardin Alexandre, où je m'entretiens avec de jeunes artistes qui me racontent leurs rêves de gloire théâtrale; je leur souhaite d'en voir un jour la réalisation. Dans tous les cas l'espérance, ainsi

que me récrivait un jour un ami dans mon livre de signatures, est une si douce chose que, le rêve réalisé, on regrette les jours où il était attendu.

Odessa, quatrième ville de la Russie, est le chef-lieu du gouvernement de Kherson. Catherine II ordonna sa fondation, et l'amiral J. de Ribas posa la première pierre, le 27 mai 1794, sur un petit village tartare nommé Khadjibeg. Le nom d'Odessa vient du port sarmate d'Odessus dans le voisinage, mentionné par Arrien; ce fut un port franc de 1817 à 1859.

Le duc de Richelieu y vint avant la Restauration française, lorsqu'il n'était pas encore ministre de Louis XVIII : il l'agrandit et l'embellit. Cette ville superbe ne fit que s'accroître depuis. Bâtie sur la baie, elle à 6 kilomètres d'étendue; un magnifique escalier descend du boulevard Nicolas, qui contient debeaux palais modernes; au port, ce boulevard est extrêmement animé.

Les rues sont larges, bien pavées, plantées d'arbres. On voit partout de brillants cafés très éclairés et très fréquentés. La statue de Richelieu représente le duc en Romain. Le monument de Catherine II, d'après les dessins

de Dmitrenko, architecte et Popov sculpteur, figure la souveraine en bronze sur un piédestal à colonnes, entourée des statues de Potemkin, du comte Soubov, du colonel de génie Volant et de l'amiral J.-B. de Ribas. Pour la fête de l'Assomption l'église catholique était bondée; les femmes et les enfants (usage local) portaient des bouquets à la main. Les hommes m'édifièrent par leur attitude de recueillement; presque personne ne s'asseyait. Le respect du lieu était émouvant : j'eus une heure de véritable joie à me retrouver dans une église de ma religion, à me sentir en parfaite communion d'idées avec ceux qui m'entouraient. Une femme du peuple avec ses quatre enfants était à genoux auprès de moi; malgré les agacements des marmots qui faisaient leur possible pour la distraire de son oraison, pas une fois elle ne s'en aperçut : elle oubliait les soucis de la terre, les travaux, les chagrins; elle était plus riche pendant cette heure-là que les plus fortunées du monde, plus suprêmement heureuse que qui que ce fût. Maudits soient ceux qui veulent enlever l'espérance du cœur humain !

Dans l'après-midi nous allâmes voir le monastère de la Grande Fontaine; c'était la fête du pays, la route poudreuse grouillait de monde, je pensai, en regardant la foule, à nos pardons bretons, aux boutiques, aux marchands forains et surtout à la foi si grande de nos chères populations.

En revenant dans le petit train électrique, je dus m'asseoir sur une marche car toutes les places étaient prises; je constatai qu'on y est très bien ; à Paris cela n'eût pas été permis : je le regrette, car c'est commode et pas du tout imprudent.

Ma fille arrive saine et sauve de Sébastopol. La mer Noire avait joué ses tours; un épais brouillard entourait le vapeur, sa marche devenue très lente était lugubre. Il s'avançait avec la précaution d'une bête blessée.

Je continue à visiter Odessa. La régularité des constructions, l'importance du palais Vorontzoff' et autres, le confort des hôtels avec leurs jardins intérieurs, arrangés en salles à manger où la nourriture est soignée, les facilités de l'existence, les théâtres, etc., font de ce port une ville agréable à habiter. La pro-

prêté est extrême et le luxe poussé très loin, mais l'aspect en est moins pittoresque, moins amusant que celui de Marseille, et quelle chaleur! Les habitants s'épongent le front, moi je n'en ai pas le temps.

La Russie n'est ni aristocratique, ni démocratique mais essentiellement bureaucratique : les classes dirigeantes sont divisées en quatorze catégories, d'après Timportance de la fonction occupée.

J'éprouve une réelle mélancolie à la pensée de quitter bientôt le territoire russe où les habitants sont si polis, si courtois, si hospitaliers.

Dans vingt-quatre heures nous aurons abandonné le pays des steppes immenses, l'Empire de 120 millions d'habitants, contenant tant de races, tant de langues, tant de mœurs différentes.

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