‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 5 sur 30 · LES LARMES DE DERBENT · texte numérisé non relu

LES LARMES DE DERBENT

Derbent, Derbent, ancienne Albanie Poussez des lamentations!

Vos soldats sont enfouis !

Les roses de Téhéran se fanent !

Bientôt vos femmes se promèneront le visage découvert Bientôt le croissant pâlira...

Vos rêves se fondront dans la pâle buée de la mer Caspienne.

Le tombeau du sultan Mosnara et celui de sa femme Sifran ont de fort belles lignes ; plus loin est celui de Chélé-Bey, chef de l'avantgarde des conquérants, tué avec ses quarante compagnons après plusieurs jours de combat contre les Khazares, au xviii® siècle. Au milieu du champ des morts, je vois une tombe qui excite la dévotion du 'gardien; c'est celle d'un saint, entourée de buissons couverts de petits chiffons d'étoffe blanche, humbles ex-voto, symboles de foi musulmane, qui me rappellent les épingles et les clous déposés sur le tombeau de saint Gobrien dans le Morbihan. Plus l'offrande est simple, naïve, plus elle inspire de respect; le gardien m'engage à me retirer à reculons comme devant un souverain.

L'ancienne ville est fermée, ou du moins l'était par une porte à chaque extrémité; les habitations primitives n'ont pas été effleurées par la civilisation. Dans la mosquée beaucoup de femmes sont accroupies, procèdent à leurs ablutions, boivent de l'eau de la fontaine, en font boire à leurs enfants et les frottent avec de la terre sacrée. Un grand burnous rayé ou à carreaux, de soie claire ou de cotonnade, leur

Dashestanienne.

couvre tout le corps ; des pantalons bouffants tombent jusqu'aux pieds chaussés de bottines à élastiques ou de babouches. On ne voit que les yeux et le front.

Chères voilées, que vous êtes suggestives! vos costumes si brillants sont le reflet du soleil qui vous réchauffe; il luit dans le ciel et vous reluisez sur la terre.

L'école est dans une cour ombragée; l'herbe pousse au centre, il faut monter beaucoup de marches pour y arriver. Nul enfant n'y travaillait : ils sont en vacances.

Au bureau télégraphique, un arménien m'aide à expédier mes dépêches et m'invite à visiter ses établissements de pêcherie près de la mer. J'accepte et nous voilà partis en voiture, longeant la Caspienne ; la grève embaume; toutes espèces de plantes aromatiques y poussent et de grosses touffes lilas émergent des rochers.

Ceux à qui nous devons le caviar, les esturgeons, puisqu'il faut les appeler par leur nom, ont une tête pointue très allongée, leur couleur est changeante comme celle du caméléon, ils mesurent plusieurs mètres; nous les voyons

entiers, puis coupés, nettoyés, mis en tonneaux comme les sardines, et on procède à l'extraction des œufs. Le thé est poétiquement servi sur la plage; en revenant avec notre nouvel ami, nous apercevons des indigènes portant dans des mouchoirs en guise de paniers, de belles cerises qu'ils vont vendre au ba^ar de la ville. Nous remplissons la voiture de ces fruits vermeils. A Derbent, nous achetons des étoffes de nuances éclatantes qui feraient la joie des peintres.

Les Musulmans ont inventé le végétarisme, le Coran leur recommande les légumes et les fruits ; ils s'en trouvent bien depuis longtemps.

Sur le port est une petite tour, d'où Ton domine les vallées. Nous quittons Derbent avec regret. Ainsi que Tanger, au Maroc, cette capitale a conservé son antique cachet; elle est elle-même; son originalité demeure intacte.

J'éprouve moins de tristesse à me séparer de notre hôtesse ; si nous faisions plus ample connaissance, il me serait impossible de ne pas lui exprimer par gestes, le mépris que m'inspire son farniente.

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