BAKOU
Je sors de mon compartiment, je m'accoude à la balustrade du train, je rêve. Le soleil se lève sur la mer Caspienne. La boule, d'abord microscopique, grossit ; l'orange très pâle rougit bientôt, le ballon du ciel s'élève majestueusement sur les eaux, désertes; à cette heure; aucune embarcation, aucun pêcheur : personne, le soleil et la merl
Bakou -Badkoubé en persan signifie « coup de vent», à cause de ceux qui soufflent sur la ville. Elle est le chef-lieu du gouvernement de ce nom . Nous allons de la gare chez madame Charpentier, une française, maîtresse de l'hôtel de l'Europe.
La vieille cité est curieuse, la nouvelle, banale mais très commerçante et pleine d'animation. Madame Charpentier nous raconte les épisodes des troubles d'il y a quatre ans : toutes les maisons barricadées, l'impossibilité de sortir de chez soi, les bagarres, les disputes, le sang versé, les monceaux de cadavres dans les rues, la terreur, l'affolement, les pleurs des victimes, le désespoir des parents. Du reste, l'état de siège dure toujours. M. Barsky, directeur des Compagnies de naphte Rothschild, fut arrêté il y a six mois dans sa voiture, dépouillé de ses vêtements, dévalisé, puis abandonné.
L'hôtel de l'Europe est propre, confortable, bien aménagé.
M. Barsky vient nous prendre en automobile pour visiter les puits de naphte; de loin on dirait un cimetière de tours Eiffel noires ou grises, effet singulier, très particulier. Les dépenses sont très considérables : il faut débourser de 200.000 à 500.000 francs par puits avant d'arriver au forage. Si les recherches sont fructueuses, le rendement est très considérable, sinon le travail est perdu. Les puits de gaz sont en grande valeur pour le moment. A
Persans au Daghestan.
Tchorny-Gorod, ville noire, se trouvent les usines Nobel; à Biély-Gorod, ville blanche, celles de Rothschild.
Nous allons à ces dernières; le chemin est une succession de fondrières. Je me demande comment l'automobile a pu y passer sans accident; que dirait de cette route-là Denis, notre paisible mécanicien?
Sans pannes, sans pneus crevés, on arrive. Nous entrons à Zabrat dans toutes les salles des usines à gaz, examinant avec attention leurs immenses machines; c'est l'usine centrale électrique, qui marche jour et nuit. Nous allons à Balakhany, puis à Romani- Sabounaki (deux sociétés différentes). Ici, est le plus grand des districts pétrolifères de la presqu'île d'Abchéron; il mesure 16 kilomètres carrés de superficie, et contient deux cent soixante-trois puits, qui emploient trois mille ouvriers tartares et autres. On travaille huit heures de suite; repos, les jours de fête.
On creuse avec des baguettes d'acier et des instruments qui enlèvent la terre en tournant : il faut aller au moins à 300 mètres de profondeur avant de trouver le précieux liquide;
le naphte est blanc, verdâtre, jaunâtre ou brun et devient pétrole, benzine, luciline, lorsqu'il est travaillé. La tournée des différentes machines, des appareils de préparation, des distilleries, etc., est fort intéressante. Les bateaux, sur le chantier, transporteront des milliers de litres de naphte. Un énorme tuyau conduit le pétrole de Bakou à Batoum ; pendant la révolution on le creva : tout fut perdu.
Au commencement du siècle, il y aA^ait 675 millions de pounds de naphte brut, dont cent soixante-quinze jaillissements de source.
C'est à Bakou qu'on prépare le meilleur caviar et c'est de là qu'on l'exporte; aussi, est-il ici servi dans toute sa fraîcheur.
Charmante promenade hier soir en vue de Chihova. Le vapeur glissait sur l'eau, les cierges du ciel scintillaient mais faiblement; on jeta de l'amadou allumé sur les flots, à l'endroit des sources de gaz ; instantanément, mille feux follets sortirent de l'onde et se livrèrent devant nos yeux à la plus effrénée des sarabandes. Ces danses lumineuses me hantèrent longtemps.
La ville de Bakou à cette heure est mystérieu-
Puits de naphte, près Bakou.
sèment attrayante, ses défauts s'effacent, la beauté seule reste. 0 miracle! je n'ai point souffert pendant cette heure de traversée de l'horrible mal de mer, j'ai pu pleinement jouir de la Caspienne ; mer, sois-en bénie I
Les confiseries et pâtisseries sont énormes, ici ; ce sont de très élégants magasins garnis de bonbons et de gâteaux de tous les pays ; on apprécie fort les sucreries, les femmes notamment s'en délectent. Il paraît — qui le croirait en regardant nos boulevards entre Noël et le Jour de l'an? — que c'est en France qu'on en mange le moins.
Il y a beaucoup de monde dans les rues, les abords des théâtres sont très animés. On prétend que ma petite promenade nocturne est risquée, qu'une femme ne doit pas sortir seule; je dois à la vérité de dire qu'aucune aventure ne l'accidenta. Nous approchons du terme du voyage. Marie retrouve ici un ami de sa belle-mère, un habitué du château de Salkhino ; il voudrait nous accompagner en Mingrélie, mais n'est pas libre.
Départ à 7 heures, pour voir l'ancien temple des adorateurs du feu. MM. Barsky et Goldlûst
nous y conduisent, les moyens de transport sont variés : automobile, chemin de fer, voiture. On s'arrête à Somakhani; nous sommes devant les ruines du fameux temple. Je comprends bien que des âmes simples, des païens aient adoré cette combustion si dévorante, si utile, si brillante, cette chose si effroyablement grande.
Intérieurement, le monument présente l'aspect d'un caravansérail de Perse, avec ses petites pièces, refuge des voyageurs. On voit l'endroit des sacrifices. Les murs sont encore recouverts d'inscriptions persanes. Les adorateurs du feu, les Parsis, étaient les disciples de Zoroastre.
A Somakhani, au n° 2, il y a un tout nouveau puits. Le travail se fait devant nous à Bibi-Eybat; nous admirons l'ébullition du gaz. Très aimablement, Messieurs les directeurs m'offrent en souvenir de ma visite, pour le musée de Josselin, des fioles remplies d'échantillons de naphte, ainsi que des sables gris et roses d'où ils sont extraits. J'espère que les bouteilles résisteront aux cahots du voyage.
Le village de Bilbuly, près de là, est un
endroit de bains; les coupoles des églises sont bleues, l'effet en est charmant.
Les hommes ont des types remarquables, les femmes demi-voilées portent des toilettes pittoresques; beaucoup de mendiants déguenillés sur les routes, de la saleté, de la vermine : c'est la cour des Miracles.
J'assiste à la messe dans un salon ; les catholiques n'ont pas encore le moyen de se construire une église; polonais pour la plupart, ils sont aussi pieux que pauvres. La ferveur des hommes me toucha; à genoux tout le temps, ils chantaient avec entrain.
L'ancienne forteresse de Bakou est actuellement la résidence du commandant militaire; la mosquée n'a rien de particulier, mais le bazar oriental contient beaucoup de produits transcaucasiens, entre autres de jolis coffrets peints. Les portes du palais des Khans sont superbes. La tour de la jeune fille, nommée Kieshala, représente le romanesque à Bakou; voici son histoire :
Un prince arabe aimait une jeune fille et n'était pas payé de retour. Comme il la pressait de l'épouser : « — Je consentirai à devenir ta
femme, lui dit-elle, si tu me construis une belle tour. » Il se mit à l'œuvre, la tour sortit de terre, grandit, et bientôt fut terminée. Lorsqu'il réclama sa récompense, la jeune fille désespérée, préférant la mort à l'hymen, se jeta dans la mer.
Les constructions arabes faisaient partie de l'ancienne ville de Zabaila. Des fenêtres de la maison de madame Goldlùst, on embrasse une partie de la ville, le jardin public et la mer. C'est très beau.
Je n'ai jamais vu autant de monde à la gare qu'aujourd'hui : la quantité de voyageurs, tous les amis venant les saluer, et les curieux formaient une masse énorme. On montait à droite et on descendait à gauche, pour faciliter la circulation. Une noce entra dans le wagon, la mariée était agréable, élégante, la musique de la ville vint lui donner une aubade; tous les invités étaient là, bien entendu. Nous faisons la connaissance du prince et de la princesse Dadian, cousins de Marie; ils vont comme nous à Tiflis. Un ami des Barsky nous rend ■ mille services, nous parle du pays, des environs, des prix, etc. La vie est très coûteuse à Bakou,
dit-il : ainsi un employé industriel, marié, qui a des enfants, a bien de la peine à joindre les deux bouts avec 21.000 roubles d'appointements, étant logé, chauffé, éclairé, voiture. Que doit donc coûter le luxe?
Bakou s'efface : je vois encore les grands puits noirs, mais ils disparaissent; il n'y a plus que le Sahara.
L'activité fébrile du sol se dégorge de ses chauds produits, des immenses richesses enfouies dans le sein de cette terre de feu. Là pas un brin d'herbe, pas une fleur, pas un arbre ne poussent. Hâtez-vous, habitants, profitez de la chaleur de la terre; hâtez -vous de faire sortir la sève de ses entrailles, avant qu'elles ne s'émeuvent. Les convulsions de son exubérante nature pourraient bientôt, ainsi qu'à Messine, anéantir l'avenir. Travaillez en enfer, taillez dans vos travaux de Cyclopes des centaines de petits paradis.
La smala des Dadian se compose du père, de la mère, de quatre fdles, trois gouvernantes, une bonne ; la princesse est gaie, aimable, causante, les enfants bien élevées ; nous échangeons
de menus cadeaux, la conversation ne chôme pas. Le prince me rappelle la fête donnée en Mingrélie pour le retour de noce de Marie et de Lucien, à laquelle il assista et qui fut la dernière suivant la coutume du pays.
Débarqués d'Europe à Batoum, les mariés arrivèrent à Martvili dans le gouvernement de Koutaïs. Toute la noblesse du pays était venue à cheval à leur rencontre, tous vêtus de magnifiques costumes nationaux et leur adressaient d'éloquents discours de bienvenue. Au château de Salkhino, on leur offrit, selon l'usage, le pain et le sel.
A la nuit tombante, le château, le parc, les allées furent illuminés; des faisceaux de maïs formant des pièces de feu d'artifice donnaient une lumière intense du plus brillant effet.
Une énorme table était dressée en plein air; des centaines de convives y prirent place, au milieu du repas, des toasts et des libations, puis douze hommes apportèrent un bœuf rôti tout entier, il contenait un veau, celui-ci un mouton, le mouton, un chevreau, celui-ci une dinde, celle-ci un canard, ce dernier une poule, celle-ci... un œuf. Tout cela cuit en-
semble constitue un mets délicieux. Le repas fut suivi de chants et de danses indigènes.
Une orientale superbement vêtue est à côté de moi; elle voyage avec son mari et son bébé de six jours : ce dernier est couché sur le coussin du compartiment sans berceau, sans même un matelas pour reposer ses membres fragiles. 11 a de beaux cheveux bouclés, des yeux grands ouverts, ne crie jamais et paraît avoir un mois; la mère est un peu pâle, on le serait à moins. Mon sexe m'autorise à la regarder, elle me sourit, nous nous entretenons par gestes; le mari est fier de sa femme et du rejeton que tous les voyageurs viennent voir.
Nous passons à Baladjary, devant les volcans de boue de Ponta en montant un peu, car Bakou est au-dessous de la mer Noire. Le désert s'accentue. A Sangatchal, on contourne les contreforts méridionaux du Caucase, en longeant encore la mer Caspienne.
Maintenant, nous arrivons à Atboulakh : voici Adji-Kaboul, Kivurdamri, d'où l'on voit encore les montagnes de neige du Daghestan. On s'arrête à Choucha, à Noukah où se tissent les soies du Caucase, à Jévlakh : là nous traversons le fleuve
de la Koura grossi de l'Araxe qui vient d'Arménie.
La steppe transcaucasienne absorbe les cours d'eau descendus des montagnes.
L'ancienne ville de Ghanja se nomme Jélissavetpol, depuis qu'elle est à la Russie. A Kédabek, il y a d'importantes mines de cuivre. Les montagnes contiennent de grandes richesses; la difficulté des communications n'en a pas encore facilité l'exploitation, mais les voies commencent à surgir, les ponts s'élèvent, les chemins de fer sillonneront bientôt les routes des divers gouvernements.
La civilisation est en chemin : bravo!