TIFLIS
L'aspect du pays change : les monts verdissent, les torrents coulent; voilà le lac Salé, les ruines d'Ojelet-Ogti, appartenant autrefois à la reine Thamar de Géorgie, qui a laissé une légende de séduction, et enfin Tiflis, l'enchanteresse Tiflis la capitale. La Perle du Caucase, la voici; on aperçoit un nid d'aigle entouré des coquetteries de la nature. La Koura baigne ses pieds et la caresse de ses brises rafraîchissantes. Les balcons sculptés sont ornés de fleurs, les jardins répandent dans l'air le parfum de leurs arbustes. Les bains Orbéliani, revêtus de précieuses faïences, attirent les regards.
Les places, les ruelles, les carrefours du quartier oriental sont sillonnés de chevaux, de mulets, d'ânes porteurs de charges inouïes : les Persans à longs caftans, les Turcs à turbans, toute la réunion des différents orientaux venus des confins de l'Asie est là; cette cohue d'hommes et d'animaux circule adroitement et donne à ce quartier une animation absolument extraordinaire.
Les chameaux ne viennent plus ici depuis l'ouverture de la ligne du chemin de fer de Kars, les caravanes s'arrêtent à cette ville et c'est grand dommage; il eût été divertissant de les voir se prosterner afin d'être débarrassés de leurs fardeaux, devant les boutiques de leurs maîtres.
Tiflis en géorgien signifie chaud. Vers 440 avant Jésus-Christ, le tsar géorgien Vakhtang Gourgaslan y trouva, en chassant, des sources sulfureuses.
Elle fut la capitale de la Géorgie au vi*" siècle ; Tamerlan la mit au pillage en 1393.
Au partage du royaume, en 1424, elle demeura la capitale de la Karthélie, puis, soumise à la Perse, menacée par les Turcs, détruite
par les Persans en 1795, elle ne vit la fin de ses vicissitudes qu'en 1801 au moment de sa réunion à la Russie; ce qui ne l'empêcha pas, du reste, d'être fortement éprouvée pendant la dernière révolution.
Les Géorgiens, dont le nom vient d'une corruption grecque du persan gurg ou gurdy, apparaissent en Ibérie, près de la Koura, aux temps préhistoriques. Ils passent du joug des Perses à celui de la Macédoine mais restent indépendants durant six siècles, du troisième avant notre ère au troisième après Jésus- Christ. Leurs rois résidaient à Harmotsika près de Mzchet, château d'Oromaze ou Ormuzd, sur un rocher surplombant la Koura, près de la route militaire, entre Tiflis et Vladicaucase.
Une famille arménienne succède aux Pharnavastiens, puis viennent des souverains persans.
Au iv° siècle, la Géorgie embrasse le christianisme prêché par sainte Nina.
La lutte avec la Perse nécessite la protection de l'empire de Byzance.
Les Bagratiens, dont le premier roi fut Aschot, succédèrent aux Gouramides (o74-o78)
mais ne purent résister aux Arabes. Les princes de cette dynastie descendaient de David, roi des Juifs ; leur glorieux rénovateur entra dans l'Asie mineure en conquérant.
Sous le règne de la reine Thamar (1181-1212), de belles constructions s'élevèrent ; ce fut l'âge d'or de la Géorgie.
Son historien fut Moïse de Khoni, le grand romancier, Serge de Tlimogvi, les poètes, Ghavthéli, Tchakhronkhadzé et Rustavelli, dont je parlerai plus loin.
Tamerlan s'empara du pays à la fin du xiv'' siècle, et ses hordes ne le quittèrent qu'à sa mort.
Au XV* siècle, le royaume fut divisé en trois parties : l'Iméréthie, leKharthélie et la Kakhétie, ce qui le remit de nouveau sous la domination de la Perse et de l'islamisme. G'est sous Pierre I" que les Russes font, en Géorgie, leur première entrée. Ils gagnèrent en 1774 la Kabarda, et en s'alliant aux Ossètes, le passage le plus important du Gaucase. Dans la guerre russo-persane, les Géorgiens prirent parti pour la Russie; Héraclius, roi de Kakhétie et de Kharthélie, devient en 1783 le vassal de la Russie.
Georges XIII leur céda détinitivement son royaume en 1801, et l'Imérélhie fut réunie en
La paix d'xVndrinople, en 1820, donna donc à la Russie une grande partie des côtes de la mer Noire. Les tribus indépendantes luttèrent soixante ans. L'émir Schamyl, à la tète des populations de l'est, par esprit de fanatisme, opposa la plus héroïque des résistances, il fut interné à Kalouga, près de Smolensk, de 18o9 à 1870, alla ensuite à Pétersbourg, et revint mourir à Médine en 1871.
Ce fut seulement après la guerre de Crimée, en 18o6, que les forteresses de Veden et de Gounib furent prises. La lutte fut bien plus longue encore en Mingrélie, à l'ouest; les Tcherkess ne se soumirent qu'en 1865. Le traité de San-Stéfano donna Kars à la Russie.
Nous trouvons à la gare de Tiflis mon gendre, Lucien Murât, dans son pittoresque costume de Tcherkess, brun clair. Combien ce vêtement est plus gracieux que la banale redingote, et le bonnet de fourrure, plus élégant que le chapeau haut-de-forme ! Nous partons avec lui pour l'hôtel d'Orient qu'il avait transformé
pendant l'émeute en consulat de France, mettant ainsi tous ses compatriotes sous la protection du drapeau national.
On se battit longtemps dans les rues ; le feu y ravagea bien des maisons; la terreur était générale, néanmoins, on y était plus en sécurité qu'à la campagne. J'ai cru comprendre que si les autorités avaient envoyé des troupes à temps, si l'énergie avait été préventive, des crimes eussent été évités, des représailles épargnées.
Quoi qu'il en soit, le calme est parfaitement rétabli; à l'heure qu'il est, on peut voyager en toute sécurité au Caucase comme ailleurs, du nord au sud et de l'est à l'ouest.
Pendant les visites de Marie à sa famille et à la comtesse Vorontzoff, femme du gouverneur, je me promène. J'entre au musée; son jardin contient des spécimens d'animaux caucasiens : le bouquetin est bien plus grand que l'isar ou le chamois, l'antilope du pays est gracieuse, le francolin, la tourterelle égyptienne et le chathuant grand-ducal, vivent en bonne harmonie mais chacun dans sa maisonnette; le faisan
Koiitaïs. Mariée minarélienne.
bleuté, comme les autres, est d'origine persane, et vient bien ici.
Près de l'entrée intérieure, il y a des fossiles de pierre représentant des chevaux sellés. Le complaisant conservateur, le colonel Kagnerkolf, me fait les honneurs de son artistique royaume. Nous visitons successivement : au premier étage, une collection de tous les anciens costumes du Caucase, avec les cartouchières, ceintures, ceinturons, armes du roi d'Assyrie Mamia Gouriel, et des tableaux représentant Prométhée, l'expédition des Argonautes, et les faits que la Mythologie place en ces lieux.
Les rues de la nouvelle ville sont excessivement larges; la pharmacie centrale, au quartier allemand, est immense : elle contient les drogues de tous les pays du monde, même des cure-dents parfumés, ce qui est un raffînement des plus agréables.
Les trottoirs sont parfaitement propres.
Voici le bazar oriental, dans le quartier du même nom, où se déploie le faste des beaux tapis; le bazar des orfèvres, avec ses bijoux de turquoises, d'émail, de filigranes, est un éblouissement. Les étoffes, les voiles, les
écharpes, les armes anciennes et modernes, forment un chatoyant pêle-mêle. Les Persans, gravement assis à la devanture, fument silencieusement; aucune femme à leurs côtés; elles sont sur leurs balcons, humant l'air frais du soir, voyant tout ce qui se passe, par l'entre-bâillement des tentures, entendant le jacassement de la rue; mais fines, prudentes, elles mettent autant de soin à se cacher qu'à écouter. Ces échoppes contrastent singulièrement avec leurs riches parentes des boulevards, elles sont infiniment plus amusantes pour le voyageur, mais les autres luttent d'élégance avec les plus beaux magasins de la rue de la Paix. Les indigènes ont ici pour chaque rôti un bois spécial : la broche du mouton n'est pas celle du chevreau; on choisit le bois dont l'arôme s'harmonise avec celui de la chair. Les ouvriers et les 'paysans se nettoient les dents, après chaque repas, avec une feuille odorante et saine. On se fait cirer les souliers je ne sais combien de fois par jour, aussi le métier de brosseur estil fort en vogue. Beaucoup de massages dans les bains. Les ongles des cultivateurs sont soignés et polis comme ceux des plus oisifs Euro-
péens. Les habitudes orientales sont intéressantes à observer dans les classes populaires; c'est chez elles qu'on étudie les différences de races.
Le jardin botanique est superbe et s'étend en lacets sur la colline; les plantes les plus rares, les arbres les plus précieux, les fleurs les plus délicates y sont cultivées avec soin.
Les ponts sont bien bâtis ; celui de la Koura est de tous ceux de la ville le plus pittoresque. Près de lui les maisons s'étagent en escalier sur le flanc de la montagne. L'endroit est ravissant.
Les théâtres sont neufs, bien aménagés, ils produisent un bel effet et sont nombreux; on joue en russe à r« Impérial » et en géorgien au « National ». Les promenades sont fréquentées par tous les Européens.
Tiflis est le centre du commerce, entre autres celui des vins transcaucasiens, qui est d'environ 20 millions de vetros par an.
Les Géorgiennes ont une grande réputation de beauté; leurs boucles foncées, leur bandeau de velours noir sur le front, le voile de dentelle rejeté en arrière et la robe brodée à queue
donnent à leur démarche une aristocratique dignité.
Les Géorgiens, marchands de légumes ou de poissons, portent les denrées dans un baquet sur la tête. Les Persans richement vêtus; les Séids et les Mollahs tartares à robes flottantes et à turbans; les Tartares aux cheveux rasés, avec leur poignard à la ceinture; les Arméniens mal tenus; tous les représentants armés de peuplades montagnardes; les portefaix lourdement chargés; les piétons, les cavaliers, toute cette foule bariolée, animée, bruyante, contribue à donner cette impression d'éblouissement et de charme que l'on éprouve à Tiflis.
Nous sommes invitées à diner chez la princesse Moukranski, dont la famille historique est intimement liée aux annales de la Géorgie; c'est la tante de Lucien.
Le palais Moukranski, est vaste, confortable. Nous dînons sur une terrasse fermée; les murs couverts de feuillage flattent la vue.
La princesse, veuve, sans enfants, est entourée de ses nièces, les filles de la princesse de Géorgie : la princesse Lise Orbéliani qui tra-
duisit en vers français le Démon, de Lermontoff (poète russe); la princesse Jean Eka Ratief, sa sœur, et la princesse Chervachidza née Nicolaï, ma cousine. Demain, grand festin dans ce palais hospitalier en l'honneur du vice-roi, le comte Vorontzoff; toute la société, le high life de Titlis, y sera réuni.
En face de notre hôtel, il y a la belle église arménienne. Le catholicos, chef des Arméniens, est attendu. Le funiculaire qui conduit sur le haut de la montagne est derrière le temple. Le buste du fameux poète Puchkine, par Khodorovitch, se trouve à côté de l'hôtel de ville (douma).
Le poète A. -S. Griboudov est inhumé dans une des grottes du couvent de saint David, dans les environs.
De la forteresse persane, on a une fort belle vue.
Ce mois de juin est délicieusement frais. Quand je pense que je redoutais la chaleur! Mais on prétend que l'année est exceptionnelle ; en général, la température est plus élevée.
Nous montons en automobile avec monsieur et madame Roth, propriétaires de notre hôtel, pour aller déjeuner dans la montagne. L'idée
est excellente. Pendant 18 verstes, nous grimpons, puis arrivons à Kodjorg, à 1.063 mètres d'altitude.
Cette station d'été est pleine de villas. Un parc, des bois entourent les maisons ; beaucoup d'habitants de Tiflis y passent les mois de juin, juillet et août.
En me promenant sous les hêtres, je me croyais à Meudon, les Roth sont français et les allées françaises aussi. Ah! qu'il fait donc bon! qu'il fait donc bon, cueillir la fraise! Seulement, madame Roth avait des pistolets et des cartouches à la ceinture, ce qui empêchait l'illusion d'être complète. Ancienne élève des ateliers Julian à Paris, elle peint agréablement.
En redescendant sur Tiflis, la vue est admirable. La chaîne du Caucase, la ville avec ses verdures si variées, et, tout autour, l'aridité des environs de Jérusalem. L'ancienne église de Sion a beaucoup de cachet; j'étudie longuement les dessins de ses piliers avant de repartir.
La Géorgie a eu ses grands poètes : Chavtéli, Tchakhronkhadzé, le romancier Khoneli et ChitaRustavelli, surtout, qui écrivit la Peau du
tigre ou du léopard en 1190 : ce poème a seize cent trente- sept strophes de vers de quatorze pieds.
Trésorier de la belle reine Thamar, il en devint amoureux; son poème serait une traduction d'un conte persan dont Nestan Daredzane est l'héroïne. Tariel, le héros, est épris de la fdle du roi des Indes. Ils courent mille dangers comme ceux qui s'aiment. Tariel revêt la peau d'un léopard, délivre la princesse et l'épouse.
Le style est artistiquement traité, l'analyse psychologique a de la finesse; de grands préceptes, largement dispensés, font de ce poème une œuvre supérieure à celle des autres poètes.
L'auteur se prononce contre l'esclavage et pour l'égalité des sexes. « La progéniture d'un lion, dit-il, restera lion, qu'elle soit mâle ou femelle. » Il vante la libéralité en ces termes : « Ce que tu as donné est à toi, ce que tu ne donnes pas est perdu pour toi ». La Peau du tigre est populaire, comme Faust et Hamlet.
Le Français Brosset écrivit une grammaire et un dictionnaire de la langue géorgienne. Ensuite viennent comme versificateurs : Nicolas Barataschivéchi, Georges Eristavi, Alexandre
Tschatschatwadzé en 1786 qui traduisit Cinna. En 1780, le roi Héraclius II composa des odes religieuses et patriotiques; ses filles, très lettrées, les princesses Marie et Katévan, des élégies. Dimitri Tumanischwili est l'auteur de beaux chants patriotiques.
Nommons encore Grégor Orbéliani, Élisa Tchavvtschawad, grand-père de la princesse Lise Orbéliani.
Sajatnowa était le chansonnier populaire qui écrivit en géorgien, en tarlare et en arménien avec une égale facilité ; il chantait ses poèmes lyriques en s'accompagnant de la kamantscha, instrument à cinq cordes.
Et enfin, citons Akéki Zaratelli qui fut porté en triomphe à Tiflis, à Koutaïs dans tout le pays, pour son jubilé, le cinquantenaire de son premier ouvrage, il y a deux ans.
Voici la traduction en prose de ses vers à l'amour : f
A l'amour
Pourquoi dit-on de toi, ô sentiment trompeur, Que tu es le plus précieux des dons du ciel? Après quelques instants de joie tu apportes des tour- j
ments et des peines! |
LES DEVOILEES DU CAUCASE ZS
Ah! parce que le plus doux des biens, la source des félicités se cache dans ton sein, lorsque tu coules au loin, un fil d'épines nous rattache à toi!
0 sentiment variable! ennemi du repos, tu vagabondes dans le cœur humain en te jouant de nous, et tu l'inondes de chagrins et de douleurs!
Chacun te craint et te recherche.
Tu es le grand mystère de notre vie.
Traduction des vers géorgiens du poète Tschafschatwadzé.
CRÉPUSCULE DANS LA VALLÉE d'aLASAN
Le firmament natal voile le crépuscule
Il s'étale au doux clair de lune.
L'ombre des montagnes se couche dans la vallée.
Et le torrent de l'Alasan passe sur les rochers.
La lune éternellement pâle, reine des nuits. Paraît douce et solennelle au firmament. Elle court silencieuse sur les glaciers géants. Découvrant le clair brillant de ses tons argentés.
Dans le vaporeux éther les étoiles brillent Et gaiement, à travers le crépuscule, Regardent avec complaisance le calme de la terre, Gomme si elles jouissaient de son charme !
Cette mer d'éternelle lumière Dore, en son inertie, la vallée superbe. Mais le vent de la montagne traverse en gazouillant les forêts.
Et dans le bas la chute d'eau mugit.
Elle mugit et gronde comme si elle en voulait aux hommes,
Qui dans leur profond orgueil la dégoûtent. Tranquillement les hautes montagnes l'écoutent, Libres du joug humain elles reposent dans l'univers.
Tout ce qui respire dort,
Comme si le ciel et la terre étaient fatigués de la vie!
La route est réveillée par le craquement d'une voiture Et le triste chant de l'homme qui la mène!
Ah ! cette chanson qui continue à résonner dans mon
cœur, Comme la cloche du tiépas résonne en ses sons.
TSCHATSCHATWADZÉ.