‹ Les devoirs des femmes dans la familleChapitre 10 sur 55 · FOLIE ET TRISTESSE · texte numérisé non relu

FOLIE ET TRISTESSE

Une femme solidement chrétienne ne doit pas craindre d'envisager la vie dans sa réalité sérieuse. TjCS illusions ne peuvent durer longtemps ; elles s'envolent avec les années, tristes et plaintives, en effeuillant sur leur chemin les roses dont la jeunesse sait embellir son front. Quand le temps des pensées graves est arrivé, il faut savoir prendre courageusement son parti , ne pas trop souvent regarder en arrière, et ne point s'efforcer de prolonger au delà du terme une jeunesse irrévocablement flétrie. Rien n'est en effet plus

lO.

dénué de grâce et de sagesse que celte obstination à ne pas vieillir, qu^on remarque chez certaines femmes; que le soin vigilant quelles mettent à dissimuler l'irréparable outrage des années; que cette frivolité juvénile qu'elles affectent de conserver, pour mieux constater \ éternité de leur printemps.

On les voit rechercher avec un risible empressement les modes élégantes et coquettes qu'adoptent les jeunes personnes; fuir avec horreur les réunions sérieuses ; se jeter avec une étourderie grotesque au sein de toutes les plu& folles agitations, et défier, par leur pétulance infatigable, l'activité des femmes de dix*buit ans. Rien n'est plus attristant , pour un esprit sensé, que ces jeunesses fanées et repla«p trées qui délaissent les graves occupations de la vie de famille, pour inventer chaque jour quelque nouvelle excentricité propre à les randre )a fable de tout le pays. Elles seules ne s'aperçoivent pas de l'immense ridicule qui s'attache à toute leur existence, taot reUe

épais le bandeau des préjugés qui offusque leurs yeux ! Leur vie est si active et si turbulente, qu'il ne leur reste pas un moment de réflexion sérieuse, pendant lequel elles pouri*aient se voir telles que les a faites une inguérissable étourderie.

Y a-t-il, je le demande, quelque chose de plus opposé à l'esprit chrétien qu'une pareille frivolité , qu'un tel oubli des convenances qu'imposent l'âge et les situations , qu'un tel tlédaiu des réalités les plus positives de Texis* teuce? Le monde le comprend si bien, que^ malgré sa frivolité , il n'a pas assez d epigrammes amères pour stigmatiser ces femmes grotesques qui veulent transporter dans un âge plus que mûr la légèreté des premières années de la vie. Quoiqu'il n'ait guère la pensée du devoir, il a du moins le sentiment de ce qui convient aux différentes situations, et un tact d'une délicatesse infinie, qui lui fait saisir sans lié&itation tout ce qui manque d'à^'propos et de bon goât. I^s femmes qui conservent obs-

tinément l'amour du plaisir et des distractions trouvent donc en lui un impitoyable bourreau , qui les fustigera, vous pouvez le croire, avec une implacable rigueur, rigueur du reste fort méritée, et à laquelle tous les esprits sensés doivent s'empresser d'applaudir. Laissons donc a passer la justice du roiy » pour nous occuper de situations bien plus dignes d'attention et d'intérêt.

Toutes les femmes ne voient pas venir avec la même légèreté les approches de la vieillesse. Il en est, au contraire, qui se laissent complètement abattre par ces pensées sinistres dont l'âme devient la proie, à l'heure où disparaissent les illusions qu'on caresse le plus longtemps possible. C'est là une impression naturelle , et qu^on ne saurait blâmer que dans ce qu'elle a d'excessif et de dangereux. En effet, Texpérience des hommes et des affaires, le développement de la réflexion, la décadence d'une imagination qui colore tout de la lumière de ses enthousiasmes,

tout porte à ne voir dans Texistence que des épreuves multipliées, que des chagrins sans cesse renaissants, que des désenchantements amers.

L'imagination trouve en effet le secret de tout transformer, et de faire subir à ce qui nous environne la tyrannie de ses préoccupa* tions. C'est là assurément une des prérogatives les plus étonnantes de la nature humaine, et les plus propres à faire comprendre toute la puissance de l'âme. Tout est illusion et charme pour les premières années, tout sourit, tout brille, tout rayonne, tout s'embellit d'un reflet de jeunesse et de poésie. Il n'est pas de si sombre réduit qui ne puisse devenir un palais, qui n'ait de doux souvenirs, qui ne rappelle un rêve ou une espérance. Qu'importent alors les obstacles, les résistances des hommes, les difficultés des circonstances ? La fantaisie s'élance au-dessus de toutes les barrières, et vole, radieuse et rapide, où l'emportent ses ailes audacieuses. Il semble qu'on

ait alors tant d'avenir, tant de vie devant soi, qu'on ne pourra jamais épuiser tout ce qu'on sent 9 au fond de son cœur, de force et d'éuer* gie. On s'imagine qu'on parviendra facilement à faire triompher ses idées, ses prédilections ; h faire accepter à tous ses répugnances et ses antipathies. Les hommes, qu'on n'a pas étudiés, qu'on connaît à moitié, dont on ne soupçonne ni les vices enracinés, ni l'égoïsme invincible^ ne se montrent que par leurs côtés séduisants, parce qu'on leur donne tout ce qui leur manque, et qu'on n'aperçoit pas les imperfections ou les grossières difformités de leur caractère. Heureuses illusions, hélas! trop fugitives! beaux jours trop vite évanouis! doux songes trop faciles à dissiper, et qui s'envolent pour ne plus revenir !

Malheureusement la vie n'est qu'une suite de réactions. L'expérience chasse les rêves, apprend à connaître les hommes , désenchante de tous les projets chimériques, et chaque jour une tristesse prend la place d'une illusion; une

épreuve succède à uneépi*euye^ souvent même une cliute appelle une chute! Comment voulez-vous que, pour toutes les âmes réfléchies, il n'arrive pas un moment, tout à la fois triste et solennel, où la vie se montre dans sa réalité sinistre, comme un de ces fantômes qui se dressent dans un rêve menaçant?

Que de caractères se modifient alors pro« fondement , et cèdent sans courage aux douloureuses impressions qui les dominent ! Les femmes, avec leur aptitude merveilleuse à subir les sentiments les plus contraires, échappent moins que personne à la pénible réaction qui s'opère au commenceitient de l'âge mûr. C'est l'époque de la vie où une irrésistible mélancolie naît et se développe dans leur âme avec une effrayante rapidité. Ce mal, si commun )et si funeste, est un des travers dont une femme doit se préserver avec le plus de sotn. La raison en est simple. £lle a besoin, pour conserver son influence sur tout ce qui lentoure, d'une gaieté vraiment intarissable.

Si l'on veut faire supporter ses conseils, faire accepter les inévitables sévérités de la vertu , il faut savoir plaire; et pour plaire, il faut amuser. Au temps oii nous vivons, surtout en province, la vie se concentre autour du foyer domestique. I^ division des fortunes, qui va grandissant chaque jour, rend fort rares les plaisirs qui supposent une aisance exceptionnelle. Pour beaucoup de familles, toutes les chances de distraction reposent donc sur la gaieté personnelle, sur l'industrie bienveillante des membres qui les composent. En général, les hommes font peu de frais ; ils n'ont pas l'habitude de se contraindre; ils se préoccupent peu de ce qui ne les touche pas directement. Tout repose donc, en dernière analyse, sur la patience et la bonne volonté de la mère de famille. Elle seule peut maintenir autour d'elle le mouvement et la vie, efiacer les impressions pénibles, si redoutables pour les jeunes âmes, faire oublier à tous les sacrifices inévitables, adoucir enfin tous les frois-

sements qu'amène la diversité des caractères. Mais comment pourra -t-elle atteindre ce but 9 si elle se laisse elle-même abattre par cette tendance à la tristesse qui est la plaie la plus dangereuse d'une certaine époque de la vie? Si son front est toujours couvert de nuages^ comment pourra-t-elle maintenir autour d'elle cette douce gaieté qui fait le charme de la vie de famille? Il est difficile d'ordonner avec un front sévère cette joie naïve qu'un rien effarouche. Aussi, qu'il est triste l'intérieur que gouverne une femme absorbée par des préoccu* pations sinistres! Tout y languit, tout s'y éteint, tout semble frappé d'un engourdissement incurable. Les enfants, avec leur insouciance ordinaire, s'habituent à vivre au milieu de cette triste atmosphère; mais les jeunes gens, mais les jeunes filles surtout, ne prennent pas aussi facilement leur parti ! Cet âge est avide de distractions, il en éprouve l'impérieux besoin, et trouve facilement mauvaises les raisons qu'on lui donne quand on veut l'en se-

vœr. Ijeu i*egarc)s se portent alors au delà des harrières qu'oppose la volouté d'une mère. Ces pauvres enfants, qu'on condamne d'avance aux désenchantements de l'âge mûr, prennent en antipathie le genre de vie qu'on leur im* pose. Rien ne leur semble odieux comme cette contrainte étrange. Ils comparent sans cesse leur situation à celle de leurs amis, qui, plus hinireux, trouvent' dans l'inépuisable bienveillance de leurs parents des distractions, simples sans doute, mais sans cesse renais* santés. On ne sait pas quelle est la gravité des ennuis de jeunesse, et quelle funeste influence ils exercent sur des imaginations impressionnables et quelquefois ardentes. On s'étonne de ces mélancolies bizarres, de ces préoccu* pations inexpliquées, de cette irritabilité qui va croissant, quand il serait si facile d'en trouver la cause, avec un peu d'étude et d'attention ! Mais il arrive trop souvent que les mères de famille, absorbées par leui's sentiments personnels, perdent de vue tout ce qui

les environne. LVgoisme n*esl pas ^ussi rare chez elles qu'on Tiinagine; seulement il prend des formes singulièrement variées. Il aboutit souvent à une sorte de quiétude apathique que rien n'émeut , qui se défend obstinément contre toutes les causes d'agi tation^ qui se «r ratatine dans un coin afin d'y vivoter, » pour me servir d'une spirituelle et pittoresque expression de Tauteur des Martyrs. On croit endormir de cette façon tous les soucis que l'âge amène, toutes les inquiétudes que 1 aveuir inspire, tous les remords que suggère une existence consacrée au culte de Tégoisme, ce dieu que l'on méprise officiellement ^ mais qui compte autant d'adorateurs qu'il existe d'esprits bornés et de cœurs étroits : or ce n'est pas peu dire!

L'apathie dont je viens de parler a sans doute bien des inconvénients, mais je la préfère mille fois à cette agitation intolérable qui , chez certaines femmes , remplit stérilement la seconde moitié de la vie. Afin de se

dissimuler la marche rapide des années, de fer* mer les yeux sur les vides qui se font autour d'elles, elles se donnent pour tâche de ne laisser aucun repos à tout ce qui les environne. Elles font preuve de jeunesse en livrant chaque jour une nouvelle bataille , en entamant une nouvelle intrigue, en construisant quelque château en Espagne,, difficile à bâtir, mais qu'un souffle, hélas! démolit. Malheureusement la famille a besoin avant tout de calme et de bien-être; et rien ne lui est plus funeste que cette manie de mouvement perpétuel.

Pour fonder quelque chose, pour atteindre un but, pour réaliser une idée, il faut une persévérance paisible, un calme réfléchi; il faut se concilier tout le monde, et ne fatiguer personne de ses empressements excessifs. Or, l'agitation ridicule dont je signale les excès est le défaut le plus propre à compromettre les pensées les plus sages, et à faire avorter les combinaisons les plus raisonnables. Comment voulez-vous que les étrangers

supportent patiemment cette manie d'agir à temps et à contre-temps, que ne peuvent tolérer les membres de la famille , malgré toutes les raisons d'indulgence qu'ils doivent avoir? Il est peu de gens qui ne détestent les mouvements inutiles, et qui ne voient avec irritation qu'on bouleverse tout pour satisfaire chaque caprice qui passe par une tête de femme. L'antipathie qu'ils ont pour tout ce fracas se reporte naturellement sur celle qui en est la cause, et qu'ils ont tant d'occasions de maudire au fond du cœur.

Du reste, si l'agitation excessive qui, chez quelques personnes , dégénère facilement en manie, tourmente totit ce qui les environne, elle devient surtout à charge aux malheureuses têtes qu'elle possède et qu'elle désorganise. Rien n'agit déplorablement sur l'imagination comme une activité sans règle et sans objet, qui se nourrit de ses propres rêves, et s'épuise chaque jour en travaillant sur le vide.

On finit par ne plus s'apercevoir de l'inanité

d'une pareille œuvre , et Ton s'habitue h vivre au milieu des fantômes , comme s'ils formaient un monde réel et passionné. L'illusion prend un coi*ps à mesure qu'on la contemple et qu'on l'étudié; mais de quel désespoir n'est* on pas saisie quand on s'aperçoit que les autres accueillent vos appréciations, vos idées, vos projets avec une ironie très«mal dissimulée! Au lieu de revenir à la realité ^ on se met à croire qu'il existe une conspira* tion tacite pour annuler notre influence, et nous faire perdre la considération à laquelle nous pensons avoir des droits incontestables. Une fois cette idée enracinée dans une tétc active et tourmentée , il est facile d'imaginer quels ravages elle y fait ! On se figure ti*ouver partout des adversaires et des ennemis; on entend perpétuellement gronder la tempête ; on voit briller autour de sa tète des éclairs menaçants. Hélas ! que de chagrins on s'épar* gnerait en se résignant à vieillir paisible* ment, en laissant petit à petit grandir autour

de soi les jeunes inflircnces destinées à remplacer la notre, en s'efïaçant modestement à mesure que les circonstances l'exigent , en se détachant chaque jour de la terre, pour reporter avec calme ses regards vers le séjour du repos éternel ! Se résigner à mourir est peu de chose ; mais qu'il est difficile de savoir vieillir!

Page 1