L'OSTENTATION
Les meilleures qualités devienûent odieuses quand elles veulent s'imposer, et quand elles profitent de toutes les circonstances pour rechercher les éloges et l'approbation des autres. Rien ne blesse nos dispositions intérieures comme cette sorte de violence morale qu'on veut faire à notre admiration, par le perpétuel étalage de ses perfections. Mous ne sommes pas naturellement portés à l'enthousiasme; ce n'est qu'avec une sorte de répugnance que nous reconnaissons dans les autres une supériorité d'intelligence ou de caractère.
Il faut toute la force de révideucc pour nous arracher un assentiment complet aux éloges qu'on donne aux vertus des autres.
Ce sentiment y qui existe dans le monde à un très-haut degré, se manifeste souvent aussi dans la famille. On a vtt plu» d'une mère, en voulant imposer à ce qui l'environne la conviction de sa supériorité, dépasser le but, et produire, par les maladresses de sa vanité, un effet bien différent de celui qu'elle se proposait d'obtenir. II ne faut pas croire , en effet, qu'un mari ait un penchant bien yif à s'enthousiasmer pour les quahtés de sa femme.
Si celte disposition se rencontre chez quelques esprits optimistes, ii s'en faut de beau* coup qu'elle soit dominante. L'habitude de voir les gens de près, avec ienrs travers^ lenrs faiblesses et, puisqu'il faut le dire, leurs défauts; cette habitude ne prédispose guère aux illusions. H est même assez difficile, en pareil cas, de rendre justice aux in-
contestables qualités des persoiînes avec les« quelles on vit. Beaucoup âe vertus né peiiveni se révéler que tïarts des occasions éclatantes et par conséquent rares, tandis que les défauts se produisent perpétuellement, et ne manquent jamais de circonstances pour se révéler aux regards les plus distraits. Un mari est donc tout à fait à portée e!e bien connaître les défauts de sa femme, et de ne pas se faire, sur son compte, les illusions même les plus acceptables. Avec une pareille disposition d'esprit, croyez-vous qu'il ait un grand désir d'entendre sans cesse l'éloge de ses perfections?
Croyez-vons qu'il la laissera en toute occa* ston se glorifier de sa patience, de sa douceur, de son esprit d'ordre et de justice , el surtout de son dévouement? Le dévouement est, en effet , la vertu dont on aime à faire parade. Tout le monde a la manie d'être dévoué icibas, — surtout les égoïstes; — c'est un manteau de pourpre que chacun aime à jeter sor
les faiblesses et sur les calculs d'une vie trop personnelle. Dans les niomeuts même où on ne pense évidemment qu'à soi ^ où l'on sacrifierait plusieurs années d.u bonheur de ses enfants à quelques heures de distraction, on vante avec une éloquence qui parait convaincue tous les miracles de son abnégation ; on s'extasie sur soi-même, on remercie Dieu de nous avoir donné tant de force et de courage; on parle avec dédain des gens qui ne savent rien faire pour l'accomplissement de leurs devoirs les plus sacres. On dirait volontiers comme le pharisien de l'Évangile, en se vantant comme lui de vertus chimériques : — Je ne me contente pas de méditer sur la sévérité de mes obligations; mais je sais tout faire pour les accomplir. Je sais m'imposer tous les ennuis, tous les sacrifices, toutes les privations, pour faire le bonheur des êtres diéris que le ciel m'a confiés. Je comprends toute la grandeur de mon rôle de mère; je ne recule jamais devant les obligations ri-
goureuses qu'il impose. — Voilà ce que vous vous dites à vous-même dans vos pieuses méditations : c'en est assez pour voiis nourrir d'illusions , pour vous croire une sainte comparable aux anachorètes et aux martyrs , et surtout pour vous faire mépriser souverainement l'espèce humaine ; cette pauvre espèce humaine qui a le malheur de ne pas vous ressembler!... Cependant, moins vos actions sont conformes à votre prospectus, moins vous ressemblez aux belles maximes dont vous faites parade, plus l'irritation grandit autour de vous. Rien ne courrouce comme la vanité impuissante, comme la vanité aveugle, comme la vanité égoïste. Pendant que vous étalez vos vertus comme un paon qui fait la roue et qui montre au soleil chacune de ses plumes chatoyantes , l'opposition , — tous les gouvernements ont leur opposition, — avec cette sagacité perfide dont sont doués les inférieurs, fait l'inventaire de tous vos défauts, de toutes les faiblesses de votre égoïsme, de tous
ses ca\etAs mal dtsâimulés, et compare au por* Iraift ikatCeor tracé par votre main eomplaisante^ un daguerréotype d*une impitoyable ressemblance. Voilà le profit le plus ciaîr de toutes Tos dissimulations. Vous avez nourri au fond des ccerurs un mécontentement sourd qui profitera de toutes les occasions pour éclater; vous vous êtes posée comme une personne fausse ou imbécile; vous avez, < — ce qui est irréparable dans votre situation , — compromis votre influence sur votre mari et sur vos enfants.
En vous écartant des règles de la modestie chrétienne, vous avez oublié celles de la prudence humaine. Rien n'est malhabile, au sein de la famille, comme ce fastueux étalage de vertus héroïques qu'on dément à chaque instant par une manière d'agir vulgaire et personnelle. On se met ainsi perpétuellement ea contradiction arec soi-même et avec «es propres maximes; on fait comme ces gouvernements qui partent sans cesse d'économie, et
qm dissipent de millô folles inaoiène9 Ie« iré»sors de la patrk ; qui iwleal de liberté , ^ qui n'ont d'autre praeédé^ que heompiié^ du deispotifiio^^ U ne f^ut pas donner aux «iir jeto lis fspecta^k de pareilles itRcoofléqueeew*, i» l'on ^mU laisser au front de rautorîté Tau*raole qui doit toujours la couronnée Faire le bien saos empba^e^ safi« loogs dbiaourf ^ sane «ranîté^ avee eette bonne et tmya ùm*' plicUé que le cœur d'une mh'e devnut tou*joufs coaaetUer; n'estrce pas là la liieîlieofe manière icTiflfipirer à tous la coirrictioti quW agît dans leurs îut^êts , et x|ue la pensée de leur boniieur est notre première pensée? Ijet actes sont bien plu« propres à convainere que lea paroles ; la vanité est presqtjbe toiijoufs Tindioe d'aune ame qui sent s(m impuissance dans le bien , et qui retit la dissimuler k ses yeux, comme aux yeux des autres^ par des arrangements ingënteuK qui ne font illusion qu*à oeuK qui les inventent.
La modeetie est tout a la fidis plus diré«
tienne et plus raisonnable. Au lieu de se glorifier des merveilleux résultats qu'elle obtient, elle aperçoit surtout le bien qu'elle n'a pas fait , et se montre toujours disposée à s'élan* cer avec une nouvelle ardeur dans la carrière de l'activité, de la patience et du dévouement. C'est ainsi qu'on ne s'endort pas après des triomphes dhimériques, mais qu'on travaille chaque jour à garantir l'avenir de la famille, en même temps qu'on accomplit avec un zèle infatigable ses devoirs les plus sacrés. Telle a été l'intention profonde de l'Évangile en nous recommandant l'esprit d'humilité, que tant de raisons devraient d'ailleurs nous conseiller. La place que nous occupons dans cet immense univers est si modeste, notre vie si fragile et si courte, nos imperfections si visibles, nos efforts pour l'amélioration de notre caractère si rares et si faibles, qu'il faut une grande dose de sottise et d'aveuglement pour se considérer comme un objet digne de l'admiration du genre humain. Un peu de réflexion, l'ex-
pdrience de la vie, la connaissance de nos travers^ devraient nous préserver bien vite de pamiles prétentions. Plus nous nous étudierons nous-mêmes, moins nous serons disposés à nous considérer comme des êtres privilégiés, et plus nous occuperons avec une paisible résignation la modeste petite place que le ciel nous assigne ici-bas.
Chez quelques femmes , plus adroites ou moins personnelles que celles dont je viens de parler, la vanité est plus rusée. On ne les entend guère parler de leurs qualités ou de leurs vertus ; mais ne croyez pas qu'elles s'imposent pour cela une réserve bien plus grande. Si elles n'osent pas se vanter elles-mêmôs, ou si elles ny- songent pas, leurs enfants deviennent alors le sujet de prédilections dont leur orgueil s'empare. Cette inépuisable question fournit à leur imagination les développements les plus fastidieux pour un public qui s'intéresse médiocrement à ces affaires de famille. Malgré cette indifférence qui n'est guère dis-
simulée, ces mères obstinées ne se lassent pas de loueV, avec la même éloquence diffuse, Tesprit laborieux et rinlclligence de leurs fils, les charmes et les vertus de leurs filles, enfin tous les avantages dont le ciel s'est plu, disentelles, à embellir leur gracieuse progéniture. Malheureusement le monde, qui n'aime pas à être ennuyé, finit par répéter que les éloges qui frappent à chaque instant son oreille sont probablement le résultat d'un calcul plus ou moins habile. Il ose affirmer que l'intelligence des fils est fort problématique; que leur sagesse n'est que de la stupidité; que les vertus et les agréments des filles n'existent que dans l'imagination maternelle. Il ne faut jamais perdre de vue que le monde s'attache toujours ainsi à déjouer tous les calculs de la vanité , même ceux qui paraissent le mieux dissimulés. Il pense comme cet Athénien qui détestait Aristide, parce qu'il l'entendait toujours appeler — le Juste. -— Le monde est fort athénien , c'est-«i-dire, très-
— Itl -
peu enthousiaste^ mal endurant, porté avant tout au dénigrement, et nullement disposé à recevoir, sans contrôle, tout ce qu'on prétend lui faire accepter pour parole d'Évangile.
Le seul moyen de détourner ses coups, c'est de ne se départir jamais des règles sévères de la modestie la plus chrétienne, de ne point rechercher ses éloges, et de n'appeler jamais son attention. Cette simplicité d'existence, si elle n'attire pas les regards des esprits frivoles et distraits, conquiert à la longue l'estime des gens de bien : et n'est-ce pas la seule à laquelle on doive raisonnablement tenir ?