LA MERK LIEN DE LA FAMILLE
L'union de la famille ne se fait pas toute seule; la voix du sang est loin d*étre assez forte pour la constituer, et surtout pour la main* tenir. Cette union, qui semble toute naturelle, est presque toujours le résultat d'efforts persévérants et de sacrifices continuels. La diffé* rence des caractères, des habitudes et des manières de sentir tend sans cesse à isoler les individus, même quand la nécessité des situations les oblige à des rapports fréquents. Ces
relations, loin de constituer parnoi les per-
sonnes du même sang une union sincère et cordiale, amènent des froissements qui laissent au fond des cœurs des blessures souvent inguérissables. Pour prévenir ces tiraillements, pour écarter loin de tous la passion des discordes intestines, il faut qu'une femme chrétienne , animée de l'esprit pacificateur que l'Evangile inspire, se rappelle à chaque instant qu'elle doit être le lien de la famille^ et qu'elle seule peut être le centre qui doit réunir les volontés discordantes, et faire concourir au bien commun les intelligences et les cœurs. Cette mission*^ est pleine de grandeur, et bien faite pour sourire à ces âmes d'élite pour lesquelles le devoir est la pensée de toute la vie. Loin que cette tâche laborieuse leur paraisse insupportable, elles se font uo bonheur grave et doux de devenir la provt* dence visible de tous ceux qui leur ont été confiés par le ciel. La conviction du bien qu'elles font les console de beaucoup d'é* preuves et de mécomptes que les hommes ne
connaîtront jamais, mais que contemplent avec admiration les anges de Dieu , les âmes bienheureuses qui se rappellent au sein du repos -éternel les angoisses de la vie.
L'esprit conciliateur dont je viens de parier peut s'exercer^ soit quand il s'agit des re* lations du père de famille avec ses enfants , soit quand il est question des rapports niuU tipliés qui doivent exister entre ces der* niers.
L'autorité d'un père, même quand on la suppose parfaitement bienveillante , évite quelquefois avec peine les apparences de la sévérité. I^s hommes ont dans leurs habitudes de gouvernement quelque chose de sec et de cassant 9 dont les inconvénients peuvent facilement devenir considérables* Les jeunes âmes souffrent secrètement des blessures que leur fait une imprudence impérieuse , et gar^ dent au fond du cœur des ressentiments qui les inclinent quelquefois vers la misanthropie. Ceux qui ont un peu d'expérience des agita-
— Bâtions intérieures de la vie savent jusqu'à quel point ces premières impressions exercent une influence persévérante sur certaines destinées. C'est de )à que vient plus d'une fois cette mélancolie inguérissable qui exagère toutes les douleurs de la vie j qui nourrit une défiance outrée envers les personnes les plus loyales^ qui empêche le cœur de s'ouvrir aux meilleures impressions. Cette funeste tendance s'enracine chaque jour de plus en pkis, sans que personne s'avise d'en soupçonner les ravages. Un père de famille , absorbé par mille soins ; par la direction des aflaires^ par les préoccupations de la vie publique y ne s'aperçoit guère des symptômes d'un mal qui cherche rarement des confidents et des consolateurs. D'ailleurs^ les hommes sont fort distraits quand il est question des manifestations de la vie du cœur. Ils ne voient ordinairement que les choses du dehors, et leurs regards ne vont pas beaucoup plus loin , à moins qu'un intérêt pressant n'éveille leur curiosité.
Les femmes ont^ au contraire ^ une aptitude toute particulière à deviner les secrets des âmes. Elles peuvent donc travailler plus efficacement que personne à calmer leurs agi* tations et leurs anxiétés. Leur mission est d Radoucir la sévérité du pouvoir paternel , d'en faire comprendre les devoirs , d'en expliquer les actes y d'en excuser les rigueurs appa«* rentes^ de lui servir^ en un mot, d'apologiste. Elles doivent s'attacher à faire comprendre la nécessité d'une soumission chrétienne, à tempérer les ardeurs que la jeunesse contient avec une si grande > peine , à prévoir et à dissiper les tristesses que font naître si facilement dans un cœur de quinze ans les désappointements secrets. C'est ainsi qu'une mère peut exercer son dévouement au sein de la famille, avec un avantage incontestable pour les gouvernants et pour les gouvernés.
Malheureusement^ beaucoup de femmes ne comprennent pas ainsi la nature de l'influence qui leur appartient légitimement. Au lieu de
s'effacer quand les circonstances Texigeut , elles se préoccupent beaucoup trop de leur personnalité, et ne savent pas assez dissimuler les blessures qu'elles ont reçues. Elles ne se taisent pas assez sur les défauts de leurs maris, et aident trop souvent leurs enfants à deviner ceux qu'ils ne soupçonnaient même pas. On s'imagine qu'on profitera de tout ce qu'on aura enlevé à la principale autorité de la famille; mais cette erreur^ tout ordî« uaire qu'elle est^ ne peut supporter un examen sérieux. Tout ce que l'autorité perd ne profite à personne ; et quand le dégoût du respect a pris racine dans les jeunes âmes, cette infirmité se développe de jour en jour et s'exerce contre tous. Il vient un moment où tombent les fragiles barrières qu'on avait regardées comme infranchissables , et Ton se repent trop tard d'avoir affaibli chez ses enfants la vénération qu'ils doivent avoir, dans toutes les circonstances , pour le chef de la famille. En agissant avec un plus grand es-
prît cl abnégation , on aurait pu s'épargner ces cHfjScultésy et devenir, au foyer domestique , un ange pacificateur. «.
Là ne s'arrête pas , du resta , la missioii d'une mère de famille qui comprend toute la sublimité et toute l'étendue de ses devoirs. Elle n'ignore pas qu'il est aussi difficile de maintenir un accord cordial et sincère entre t;es enfants 9 que d'empéchcr toute espèce de froissements entre eux et leuj* père. Ce résui^ tat est d'autant moins facile à obtenir, que les femmes dissimulent avec la plus grande peine leurs préférences et leurs antipatbies, et que toute prédilection de ce genre, pour peu qu'elle paraisse au debors, compromet gravement leur impartialité, et fait naître au fond des cœurs des préventions, bêlas! quelquefois éternelles. La difficulté que je signale est une des plus considérables qu'une femme puisse jamais rencontrer, et il en est bien peu qui la surmontent. Il est si naturel de préférer les caractères aimants, soumis, respectueux, les intel-
ligences promptes et distinguées^à l'insoumission audacieuse , à cette dégoûtanlc pacesse qui ne s'inquiète pas» du présent et n^a guère plus de souci des épreuves de l'avenir! Malheureusement ceux qui ne brillent pas par les qualités du cœur et de l'esprit ne sont pas les moins exigeants ni les moins irritables. Toute préférence dont ils ne sont pas l'objet les indispose et même les exaspère. De là naissent de sourds ressentiments qui, ne pouvant s'exercer sur les chefs de la famille , s'attaquent à ceux qui en furent d'abord la cause innocente. L'envie qui dévorait les fils de Jacob fit douloureusement expier au vieux patriarche les imprudences d'une prédilection trop avouée.
Encore si ces prédilections exagérées avaient pour objet ceux des enfants qui se font remarquer par les bonnes qualités de l'esprit et du cœur! Mais, par un de ces travers de sentiment qui ne sont pas rares, les mères se prennent souvent d'enthousiasme pour ceux
qui ne méritent guère la préférence qu'elles leur accordent, sans crainte d'avoir contre elles l'opinion de tous les gens de bien. Cet étrange aveuglement est de nature à mainte* nir au sein des familles une agitation permanente^ et à pousser au dernier degré d'irritation tous ceux qui ne partagent pas les préoccupations maternelles. Ck)mment voulezvous que des enfants qui se sont montrés constamment rangés, respectueux, attachés à tous leurs devoirs, voient avec indifférence leur mère pencher toujours vers ceux qui n'ont d'autre mérite qu'un goût prononcé pour la dépense et le désordre? De pareils procédés ne sont-ils pas le meilleur moyen de se faire accuser d'injustice et de partialité? D'ailleurs cette partialité se trahit de tant de façons déplorables, qu'il est difficile qu'elle ne révolte pas. On a beau être sincèrement respectueux et dévoué, on ne s'habitue pas facilement à voir les intérêts de la famille sacrifiés
aux membres les moins dignes, et la fortune
«-salles aïeux ruinée chaque jour par d'infatigables dissipateurs, qu'encourage une cou* pable tolérance qui scandalise les personnes les plus indulgentes. Il est difficile qu'une mère qui perd jusqu'à ce point le sentiment de ses devoirs , ne s'écarte pas insensiblement des principes d équité qui doivent la diriger dans le gouvernement de la famille. Je sais qu'on trouve mille raisons ingénieuses pour justifier à ses yeux les arrangements pécuniaires qu'une aveugle tendresse n'inspire que trop souvent; qu'on met en avant de prétendues nécessités : mais croit-on pouvoir faire goûter ces futiles raisons à ces enfants qu'on a tant de fois aigris, à ce mari qm n'accepte pas toujours les préventions qu'on veut lui inspirer, à ces parents souvent disposes à prendre parti pour les opprimés^ à ce public qui s'indigne si volontiers pour tout ce qui ressemble à l'injustice? On a beau se plaindre de l'ingratitude de ses enfants, de leurs révoltes et de leurs mauvais procédés;
on a beau trouver et constater chez eux des torts réels, le monde n'en dira pas moins que les premières fautes ne sont pas de leur côté, et qu'il est déplorable pour une mère de famille d'avoir fourni contre elle d'aussi spécieux prétextes de mécontentement. Elle ne doit donc s'attendre h trouver aucune sympathie pour ses malheurs, réels ou prétendus, mais plutôt à rencontrer partout une ironie fort mal dissimulée.
Cette ironie ne sera pas sa peine la plus cruelle : son véritable châtiment, son châtiment sans cesse renaissant, sera la conduite déplorable, les sottes dépenses, les folles excentricités des enfants dont elle aura encouragé par sa faiblesse tous les penchants. Cette faiblesse, si grande qu'on veuille la supposer, ne suffira pas ordinairement pour conquérir leur affection. Le besoin d'argent qui les dévore leur fera toujours considérer leurs parents comme le plus sérieux des abus, et ils dissimuleront a peine le désir qu'ils ont
de fermer les yeux des auteurs de leurs jours. Quant à ceux dont la conduite et les principes seront meilleurs , qu'attendre d'eux sinon de la froideur; résultat funeste de l'injustice avec laquelle ils ont été traités?