‹ Les devoirs des femmes dans la familleChapitre 5 sur 55 · DE SE · texte numérisé non relu

DE SE

Un des inconvénients qu'on doit ie plus redouter dans la vie de famille^ c'est la prétention d'imposer à tout ce qui nous environne notre manière de sentir. Rien n'est plus coni* mun, rien n'est plus désastreux que ce travers, dont il semblerait que quelques réflexions devraient facilement préserver. Quoique les femmes aient, dans tout ce qui regarde le sentimcnty une pénétration bien supérieure à la notre, elles se trompent souvent, sur la question dont il s'agit, de la manière la plus étrange.

11 est d'abord un fait qu'on ne peut parvenir à leur faire comprendre d'une manière suffisante et pratique : c'est la profonde différence d'organisation morale de leur sexe et du nôtre. Les facultés qui sont très-développées chez elles sont précisément celles qui ^ chez les hommes , jouent un rôle la plupart du temps secondaire : la sensibihté, la spontanéité, l'imagination, l'instinct poétique, sont les côtés saillants de leur caractère, et se reflètent sur leurs traits expressifs et mobiles. Par une de ces illusions qu'il semble si cUfHcile d'éviter, elles s'imaginent qu'elles doivent rencontrer dans toutes les âmes ce qu'elles éprouvent elles-mêmes d'une manière si vive et si sensible. Leur cœur^ qui surabonde de mouvement et de vie, leur paraît le modèle d'après lequel doit être construit tout l'univers moral. Cet idéal les poursuit sans cesse, et il leur faut de prodigieux efforts d'intelligence pour comprendre une manière d'être toute différente, d'autres facultés, d'autres

penchants (i). Aussi quand le développement normal de leur situation dans la famille les met en contact avec la froideur raisonneuse, avec la lenteur positive, avec les calculs prosaïques qui prédominent en nous, les voiton juger leurs maris avec Une sévérité souvent outrée, qui ne leur paraît qu'une impartialité pleine de justice et de modération. Elles se figiu'ent donc que Tliomme auquel la Providence a uni leurs destinées est un être à part, déshérité de tout mouvement généreux , de toute distinction dans les sentiments, de toute élévation de caractère, — une exception dans son espèce, — que la fatalité leur a cruellement imposé.

Cette illusion natt et se maintient d'autant

(r) Je Ti*ai pas besoin de faire remarquer que je m'arrête ici aux Irails généraux; car il y a des femmes dont la naiare morale diffère très-peu de celle des hommes, et des hommes dont la sensibilité a toute la subtilité que je constate dans le sexe féminin.

|)lus facilement, qu'un mari se présente pcrpé« tuellement avec toutes ses imperfections, et qu'il ne fait aucun effort pour mettre en relief les qualités de cœur et d'esprit qu'il peut avoir. On le voit à chaque instant dépouillé de ces formes brillantes, mais fugitives, qu'on tient à conserver dans le monde, et qu'on dépose à la hâte dès qu'on a franchi le seuil de sa maison. Il ne s'agit pas de savoir si cette manière d'agir est prudente ou non, si les hommes gagnent beaucoup à se dépouiller^ avec autant de précipitation, du charme de Tidéal, tout-puissant sur la nature féminine; il est seulement ici question de constater un des faits qui exercent la plus grande influence sur la destinée des femmes. Mais pendant que le mari.se montre ainsi, avec une sorte de persévérance, par ses côtés vulgaires, la plupart des hommes qui forment sa société ne se présentent à sa femme qu'avec tous les avantages que donnent la réserve, le bon ton, et quelquefois le désir de plaire...

Sans doute, les femmes d'uue pénétration supérieure reconnaissent plus ou moins vile, sous des dehors très-differenls, la nature froide, calculatrice^ personnelle, que les hommes ne peuvent que très-diflicilement dissimuler, quand on les examine sérieusement ; mais combien de personnes sont capables d'un pareil examen? D'ailleurs, la plupart des femmes ne ^ jugent-elles point tout ce qui s'offre h leurs yeux uniquement par les cotés extérieurs? N'est-ce pas là l'irrésistible tendance de leur caractère, tendance qui se montre chez elles avec les premiers battements du cœur? Il est donc naturel qu'elles s'imaginent qu'il y a deux espèces d'hommes, Tune froide, positive, intolérable, — l'espèce des maris; — l'autre passionnée, poétique, capable des plus grands dévouements, et qu'on nomme d'abord bien bas au fond de son cœur^ — l'espèce des amants. — Tout ce qu'on refuse à la première, on l'accorde libéralement à la seconde. Plus l'inexpérience est grande, plus l'imagination

s'exalte. Dans le monde idéal, ou ïi'est pas arrélë à chaque instant par les tristes réalités de Texistence. On dispose à son gré des événements, on choisit ses héros, on prépare ses combats et ses triomphes. Le cœur se plak dans ce monde brillant que la rêverie enfante; et, comme la rêverie a chez les femmes une puissance sans bornes, on finit par ne plus apercevoir que fort confusément la limite qui séparé l'idéal du réel. C'est ce qui explique ces passions étranges, ces enthousiasmes extravagants dont quelques jeunes femmes se prennent pour certains hommes d'un esprit médiocre et d'un caractère peu élevé. Il se manifeste tous les jours, dans ce genre , des phénomènes bien propres à déconcerter les observateurs superficiels de la nature humaine, — et le nombre en est grand, — gens d^es^ prii^ sans pénétration ni bon sens, penseurs sans réflexion, docteurs sans savoir, et qui se croient profonds, parce qu'ils tont lourds et dogmatiques. Ces bonnes et candides âmes

seraient bien moins émerveillëes, si elles soupçonnaient avec quelle adresse infinie rimaginatîon des femmes, ce grand artiste, transforme tout ce qu'elle saisit, embellit tout ce qu'elle adopte, et jette avec une merveilleuse profusion, même sur la fange, les perles et les diamants.

Mais à qui profite tout ce travail dHntelligence, immense et vain tout à la fois? Quelle consolation sérieuse, quelle satisfaction profonde et vraie du cœur, quel calme durable d'esprit présentent ces dangereux caprices d'une ardente imagination ? Tôt ou tard les choses vous apparaîtront dans leur nudité misérable,les hommes dans leur égoisme étroit, les passions que vous avez caressées dans leur vide effrayant. Vous verrez trop lard peutêtre jusqu'au fond de cette impuissante et égoïste nature humaine que vous avez parée de tant de charmes fugitifs^ que vous avez si imprudemment embellie et aimée. Le réveil sera triste, parce que plus l'illusion est douce,

plus elle paraît répondre aux tendances sympathiques de notre cœur, plus elle semble combler le vide immense que nous trouvons sans cesse en nous, plus nous blesse la lumière qui de son éclat victorieux vient chasser les fantômes chéris qui s'envolent avec nos rêves.

Je ne veux pas laisser croire que toutes les femmes, entraînées par les caprices de leur imagination, vont chercher loin de la famille l'idéal que ne leur offre pas leur mari. Il s'en trouve, en effet, qui, au lieu de se lancer étourdiment au milieu d'aventures compromettantes et d'intrigues laborieuses, s'a* charneut sur ce mari qu'elles trouvent si mal doué, si mal façonné, si peu complet, si peu digne de leur appartenir. Leur pensée favorite est de le refaire des pieds à la tête, d'après le type qu'elles caressent dans leur intelligence, comme le Dieu de Platon construisit l'univers en contemplant les idées éternelles. Rien ne saurait faire comprendre

Ja torture inouïe qu'endure un homme soumis à chaque instant à cette étrange manipulation. S'il est d'un caractère docile^ s'il aime mieux le rôle de victime que celui de soldat^ il doit s'attendre à recevoir à chaque instant les coups de férule que ne lui épargne pas son impitoyable pédagogue. La critique ne ménage ni son caractère, ni son inteUigence, ni ses procédés, ni ses façons, ni ses habitudes. Aujourd'hui l'on est assez content de ses idées, mais on lui fait la guerre pour un gilet de mauvais goût ou pour un pantalon mal coupé ! Le pauvre homme a beau s'observer minutieusement, comme sa manière de sentir diffère de celle de son gouvernement, il retombe à chaque instant dans des fautes involontaires, qu'on transforme en révoltes perfides et calculées.

Qui n'a rencontré de ces infortunées victimes du despotisme féminin? Qui n'a pas eu pour elles quelques mouvements de compassion, mêlés d^une légère ironie? Mais, tout

en plaignant la dureté de leur condition plus que scrvile, on ne peut s'empêcher d'éprouver une indignation très-légitime contre celles qui leur imposent pour des raisons si frivoles un joug vraiment intolérable, en prétendant leur faire subir tout ce que sait inventer la prodigieuse activité d'une imagination de femme.

Cependant, il ne faut pas croire que tous les hommes acceptent avec docilité la violence qu'on prétend faire à leurs idées, a leurs penchants, à toutes leurs habitudes. Souvent il s'(Mi trouve qui, sans avoir assez d'énergie pour résister h des prétentions outrées, en ont assez pour engager et soutenir une guerre que les ciix^onstances font renaître perpétuellement. Vous n'aurez pas, il est vrai, dans ces intérieurs, le spectacle d'une triste servitude, mais vous y retrouverez toutes les agitations, toutes les tempêtes, toutes les péripéties que pi^ésente la vie des combats. Aujourd'hui la femme triomphe; elle a profité de tous ses avantages, aperçu

dans son adversaire un coté vulnérable, déjoué tous ses calculs et détruit ses moyens de défense; mais, hélas! les destins et les flots sont changeants.*. Les satisfactions de la veille deviendront les douleurs du lendemain; la chute sera d'autant plus lourde quon aura plus abusé de la victoire, qu'on aura montré plus d'imprévoyance et d'étourderie. Ces perpétuelles alternatives de succès et de défaites enlèvent à la vie de famille tout ce qu'elle peut avoir de calme et de douceur; elles transforment souvent en enfer le foyer do* mestique, et montrent à chaque Instant avec quelle sagesse agissent les femmes qui savent respecter dans leur mari ses manières personnelles de sentir, ses habitudes insignifiantes, et ses tendances inoffeusives.

C'est, en effet, une grande qualité chez une femme, de savoir contenir une ardeur excessive qui l'entraîne sans cesse à refaire de fond en comble les intelligences et les caractères de ceux qui sont destinés à vivre avec elle, et

dont H importe immensément de ménager la susceptibilité. Je ne veux pas dire qu'elle doive s'interdire une action naturelle et légitime sur l'esprit de son mari : cette action^ pourvu qu'elle soit modérée, peut avoir des avantages que je n'ai jamais prétendu contester.

Mais, en exerçant cette influence pacifique et bienveillante, il faut en reconnaître les limites naturelles et raisonnables^ et respecter chez son mari la liberté légitime qu'on réclame avec raison pour soi. Une action lente, prudente, et surtout dévouée, finit toujours par s'emparer des intelligences et des cœurs. Quand il s'agit du gouvernement des âmes, il ne faut rien demander à la violence, et surtout ne jamais prétendre imposer à tous les caractères le type idéal que notre imagination se représente, — hélas! souvent bien à tort, — comme le seul raisonnable. Ija variété des esprits, des goâts et des habitudes est une des lois les plus fixes que ta Providence ait insti*

tuées pour le gouveriieincut du monde moral. La prétention de tout ramener à un modèle, déterminé la plupart du temps par nos illusions, est une chimère qu'il faut abandonner dès qu'on entre en contact avec les tristes réalités de la vie. Il ne faut pas se figurer trop facilement qu'un homme est stupide ou excentrique^ parce qu'il a certains goûts que vous ne comprenez pas.

tt Quelle infirmité^ ditès-vbus sans cesse, c( que le goût de la chasse! Y a*t-il une race « d'hommes plus intolérable que les chas* a seursl A peine les entrevoit-on à l'heure du « déjeuner, qu'ils ont soin de rendre le plus a court possible. Il ne faut pas perdre des « heures précieuses que réclament les plus a graves préoccupations! Tout le temps qui « s'écoule jusqu'au soir leur est exclusive- « ment consacre; c'est alors que vivent réela lement les chasseurs; les moments s'envoa lent pour eux plus rapides que les rêves;

« leurs soucis s'enfuient tantôt au son joyeux

a des cor8y aUK aboiemeuts des chiens iur-« « bulentS) tantôt au bruit saccadé des pera drix effrayées qui quittent brusquement la « retraite inhospitalière des sillons. Alors leur « cœur s'épanouit librement au grand air de « la prairie, à Tombre des bois séculaires, au a sommet des coteaux qui dominent la cam* « pagne. Mais une fois la passion satisfaite, (t l'enthousiasme s'éteint. Revenu avec le soir Ci au foyer domestique, l'ardent chasseur, si « preste et si poétiquement unimo, montre (( dans la vie de famille tous les côtés proce saïques de son caractère et de son esprit, cr Au dîner, sa conversation se ressent néces- « sairement des préoccupations de la journée* « Il est bien difficile de ne pas parler de « lièvres, de cailles, de clievreuils, de perce dreaux, quand on passe sa vie tout entière <c à poursuivre ces hôtes pacifiques de la plaine « ou des bois ! Le soir, comment ne pas dor- «r mir au coin du feu, quand on succombe ce sous le poids de la fatigue, quand on peut

a à peiile se soutenir? Comment, quand vos a paupières appesanties retombent à chaque a moment sur vos yeux, raisonner sur les * tf affaires de la maison, disserter sur Tédu** ce cation des enfants, la conduite des domes- « tiques, les comptes des fermiers, les ré- « parations des métairies? Peut*-il être alors <c question de politique ou de littératurei a de CCS légères et spirituelles causeries qui a constituent presque toute la vie intellectuelle « des femmes de notre époque ? »

Cest ainsi que vous peignez avec une verve satirique les goûts que vous n'avez pasi

J'ai choisi à dessein l'exemple de la chasse; cette distraction est une de celles que les femmes comprennent le plus rarement , et qu'elles pardonnent le moins volontiers à Jeurs maris. Aussi en voit**on plusieurs cu«> gager contre les chasseurs une guerre d'é* pigrammesy souvent spirituelle, quelquefois injuste, et toujours imprudente. Rien n'est

moins propre à ramener quelqu'un à notre manière personnelle d'envisager les choses , que de blesser son amour- propre par des plaisanteries qui peuvent avoir le tort de dépasser le but qu'on se propose d'atteindre. D'ailleurs l'amour- propre blesse pardonne difficilement, et l'on n'a guère de goût pour les conseillers qui donnent à leurs avis la forme d'une épigramme. Ne serait-il pas plus sage, plus opportun , plus charitable d'entrer jusqu'à un certain point dans une distraction qui présente souvent de véritables avantages, et n'entraîne d'inconvénients sérieux que par l'excès et la passion qui s'en mêlent quelquefois ? On serait alors en mesure de pouvoir intervenir au besoin dans certaines circonstances, de donner des conseils écoutés sans prévention, d'empêcher les dépenses exagérées, de servir, en un mot, de pouvoir modérateur. Une femme doit rarement attaquer de front les faiblesses de son mari ; il est rare

que la lutte réussisse avec quelqu'un qui sent sa force. £lle doit traiter avec indulgence des distractions qu'elle peut regarder comme sin* gulières, mais qu'elle ne doit pas considérer uniquement à son point de vue. Il ne faut jamais oublier que, pour bien comprendre les caractères, pour exercer sur eux une influence sérieuse et durable, il faut sortir à chaque instant du cercle borné de ses impressions individuelles. Ce qui constitue les esprits étroits, c'est le défaut de compréhension de tout ce qui n'est pas eux^ de tout ce qu'ils n'ont pas senti, de tout ce qui ne s'est pas présenté dans les rêves de leur imagination. De là viennent la plupart de ces habitudes exclusives, dures et disgracieuses, que quelques personnes mé* diocrement intelligentes prennent pour de la vertu, comme si la vertu n'était pas, par essence, indulgente, douce, aimable, se faisant tout à tous , pour les gagner par son céleste attrait! C'est elle seule qui peut compter sur

des succès durables, braver la colère des esprits pervei*Sy et montrer à des âmes égoïstes et corrompues toute la noble grandeur du véritable esprit chrétien.

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