CHAPITRE V
i;ORGUEIL DE LA VERTU.
Combien certains maris payent dierla vertu que leurs femmes veulent bien garder! Tout sacrifice répugne à la mollesse de notre fragile nature : vaincues sur un point, les faiblesses du cœur se fortifient sur tous les autres. Parce que vous gardez la fidélité conjugale, vous vous croyez le droit d'avoir tous les défauts et tous les travers, et vous abritez les plus intolérables manies sous le bouclier de votre cbasteté. Ou dirait que vous tenez à ce que votre mari subisse, d'une manière ou d'une autie^ les inconvénients de la vie conjugale. Vous êtes
pour lui toute hérissée d'épines; il ne doit attendre de votre insupportable humeur que des rebuts ou des mots piquants; vous paraissez vouloir lui faire sentir à chaque instant la gloire laborieuse qu'il a d'être l'heureux époux d'une jemme de mérite. Le pauvre homme, au fond du cœur, s'interroge naïvement sur la cause de ces perpétuelles bourrasques; il pèse ses expressions, calcule tous ses gestes, interroge vos regards, étudie vos goûts, consulte vos amis, afin de savoir comment il pourrait s'y prendre pour recevoir un moins terrible accueil. On le trouve perpétuellement inquiet, jetant les regards sur un horizon qu'il voit toujours, hélas! couvert de nuages menaçants. 11 va quelquefois, dans sa naïve bonne foi, jusqu'à se figurer qu'une femme vertueuse ne^ peut être qu'inabordable, et que la sienne doit avoir nécessairement cette rude écorce, comme les châtaignes qui cachent leur fruit sous une enveloppe épineuse. Il suppose que c'est là le costume de la vertu; qu'il est fort heureux
cFavoir un .pareil trésor; et qu'après tout, la gloire se paye toujours.
Si malheureusement votre mari n'est pas aussi candide^ savez -vous ce qu'il dira? 11 dira , — r- et cela toutes les fois qu'il en trouvera l'occasion, — qu'une vertu qui ne sert qu'à rendre le caractère plus aigre et plus intolérable n'est pas précisément celle que l'Évangile nous recommande sans cesse. H devra, pour ainsi dire à chaque instant, vous comparer avec le divin idéal tracé par le Sauveur lui-même, et. cette comparaison ne sera guère propre à lui faire apprécier vos lumières, vos habitudes et votre dévotion. Son imagination pourra même aller loin dans cette voie. Elle se tournera vers des femmes moins régulières que vous; et quand il les verra patientes, bienveillantes, gracieuses dans leur famille et dans leurs relations sociales, il est impossible qu'il ne traite pas votre piété d'illusion déplorable, puisqu'elle ne peut même
vous élever jusqu'au niveau des sacrifices les
plus vulgaîi'es, et sans lesquels la vie de famille n'est qu'un enfer anticipé. Voilà donc ce que vous aurez fait pour redresser les idées de votre mari en matière de l'eligion; et vous sauvez que les maris n'ont déjà que trop de pcn«> chant aux opinions sceptiques. Voyons main* tenant quelle impression vous produisez sur ceux qui ont avec vous des relations moins intimes.
Ordinairement, une femme dont la vie est à {>eu près régulière se croit autorisée à travailler à la réforme du genre humain... par la médisance. Comme elle s'impose du coté du cœur de^ sacrifices qu'elle considère comme des prodiges d'héroïsme, elle s'attribue, à cause de ses mérites éminents , le droit de prendre bien des libertés, quand il s'agit seulement de la pratique de ce qu'elle appelle, avec une sorte de dédain naïf: - — les petites vertus. — - De là naît chez elle un excès de rigueur, d'intolérance, de jugements téméraires, de malveillance, en un mot, l'excitation de
toutes ces mauvaises passions qu'on trouve si facilement le moyen de concilier avec les pratiques d'une vie chrétienne. Le type de ce caractère n'est pas nouveau, il est buriné dans rÉvangile en traits IneiTaçables. Rappelez-vous ces pharisiens que le Sauveur a tant de fois maudits^ et dont l'espèce semble immortelle, même au sein de la re* ligion qui les condamne. C'est que le phari* saisme représente une tendance de la nature humaine, qui lutte contre l'esprit d'admirable bonté que le Sauveur Jésus a mille fois enseigné par ses exemples autant que par ses paroles* Rien n'est plus opposé à l'indulgence évangélique, inspirée par une admira** ble et profonde humilité/ que cet orgueil in* traitable qui n'a, pour les pauvres âmes qui s'égarent, qu'une fanatique antipathie. Tels n'étaient pas les sentiments du grand Âu« gustin, quand il jetait un regard sur les agitations de son cœur et sur les mystères de sou intelligence. Ce génie véritablement
chrétien avouait , avec uuc touchante sincérité, qu'il découvrait au fond de son être le germe de tous les travers et de toutes les passions, et que, sans un secours spécial et conti* nuel du Père qui est aux cieux, il n'aurait jamais pu surmonter les résistances d'une nature sans cesse portée à briser toutes les barrières que le devoir lui impose. Il remerciait rÉternel, avec une éloquente eflTusion, de l'avoir traité avec plus d'indulgence que tant d'autres qui s'égaraient dans les sentiers du mal , pour n'avoir pas eu les mêmes secours et les mêmes lumières.
Et vous, si vous étiez sincèrement, profondément chrétienne, tiendriez-vous un autre langage? Auriez*vous sans cesse sur les lèvres tant d'expressions dédaigneuses, tant de paroles amères ? Vous verrait-on à chaque instant censurer le genre humain , scruter les consciences, citer toutes les vies au plus impitoyable de tous les tribunaux? Si vous aviez lu l'Évangile, vous pourriez craindre de
vous voir applicjuer cette sentence terrible adressée aux pharisiens de tous Jes temps dans la personne de ceux qui calomnièrent tant de fo.8 la divine bonté du Sauveur; «Les vvbu-
CAms BT LES COURTISANES VOUS MÉC^dEHOKT DAWS LE ROTAU.ME DE DiED. J)
Quel est donc le sujet de cet orgueil qui vous fait dire à chaque instant, comme le pha. nsieu de l'Evangile : « Je vous rends grâces, o Dieu, de n'être pas comme les autres hommes, qui sont adultères et voleurs ! »
Avez-vous dès les premiers moments de voire vie, avant que votre intelligence fût deveJoppïe, avant que votre cœur eût entendu les premiers accents de la vertu, avez-vous reçu les plus détestables conseils, contemplé les exemples Jes plus entraînants, subi les plus impérieuses influences? Le vice, sous ses formes les plus insinuantes , s'est-il assis près de votre berceau pour remplir votre oreille et votre âme de ces sophismes adroits qui trouvent, hélas! si facilement l'accès du cœur? Ignorez-
vous qu'une femme est à quinze ans une pâte molle qu'on façonne au gré de ses caprices et de ses intérêts?
La misère, — cette mauvaise conseillère, — ne s'est pas assise près de vous dans les jours orageux de l'adolescencç. Elle ne vous a point parlé de l'enivrement des fêtes, des joies tumultueuses du bal, des parures séduisantes, des murmures d'admiration arrachés à la foule ravie par le spectacle de votre beauté. Elle ne vous a pas dit les douleurs d'une vie toute de travail et d'abnégation, d'une vie sans plaisirs et sans joie , d'une vie pleine d'angoisses et dénuée d'espérance.Vous n'avez pas lutté contré la vanité, — la sensualité, — le découragement, — ces séducteurs habiles et persévérants dont vous semblez ignorer la puisssance infernale.
Vous ne comprenez pas , — direz^vous sans doute , — de pareilles tentations ! — Vous vous faites là une illusion bien grande. Que de transactions condamnables les femmes les
plus difitinguées ne font-elles pas tous les jours avec leurs convictions ! Que de choses ne fait pas faire le désir de porter un grand nom ) d'éclipser ses rivales par l'éclat de son luxe^ par le bon goût de sa toilette, par la splendeur de sa vie! Tous les jours on voit des jeunes filles auxquelles leur éducation aurait dû donner les sentiments les plus éle« vés, accepter par des considérations intéressées les plus ignobles mariages, et calculer, avec la précision d\m banquier, tous les profits d*un trafic dont elles devraient rougir. Ont-elles, après cela, le droit de regarder de si haut les misérables créatures 'qui , nourries dès l'enfance dans les maximes du vice, pressées par la misère, environnées de toutes les séductions, oublient, dans les jours orageux de la jeunesse, leur dignité de femmes et de chrétiennes?
Ah ! remerciez plutôt la providence de Dieu de ce qu'elle a daigné , — par une bienveillance toute gratuite , — vous sous-
traire à ces cruelles épreuves, auxquelles vous auriez si difficileinent résisté ! Que les bienfaits de Dieu ue vous rendent pas si vaine et si dure pour celles qui ne les ont pas re« çus ! l^oubliez jamais qu'il faut être sans péché, — même de pensée y — pour jeter la première pierre aux femmes dont la conduite révolte le plus vos sentiments et vos idées. Ayez sans cesse devant les yeux ce beau mot d'Augustin : « Détester l'erreur, mais aimer CEUX QUI s'ÉGARt:NT(l). »
Aimez-les, — non pas sans doute eu leur donnant une place dans votre intimité et dans vos relations; non pas en leur accor* dant les prérogatives et l'estime qui n'appartiennent qu'à la vertu ; — mais en leur montrant sans cesse, par la bienveillance de vos paroles, la prudence de vos actions, la charité de toute votre vie, que vous reconnaissez pour votre .maître et votre Dieu celui qui
(f) Odisse errorem, amare errantes.
n'a pas craint d'arracher la femme adultère des mains de ses bourreaux ; qui a vécu , — malgré les réclamations perpétuelles du pharisaîsme^ — au milieu des publlcains et des pécheurs; qui a pris ses plus illustres apô«tres, les Paul, les Jérôme, les Augustin, les Ignace, les Xavier, au sein de la masse de perdition; et qui enfin, dans les douleurs de l'agonie, vous a laissé pour testament cette prière sublime que toutes les bouches chrétiennes doivent répéter sans cesse :
« Mon PÈRE, PARDONNEZ-LEUR, PARCE QU'jLS NE SAVENT PAS CE Qu'iLS FONt! »