LA FRANCHISE ET LA DISCRETION
Rien n^'est respectable comme la paix de la famille^ et pour ia maintenir on ne saurait faire de trop grands sacrifices Afin d'atteindre ce résultat 9 qui doit faire l'objet de toutes vos méditations y vous devez vous défier non* seulement de vos défauts , mais aussi de 1 Vxa« gération de vos qualités , et de ce faux, esprit chevaleresque qui bouleverse souvent les situations les plus solides. Une ardeur outrée, un zèle imprudent et mal réglé, un besoin de réformes inopportunes ou impossibles, nont-
ils pas souvent les plus redoutables inconvénients? Ces inconvénients sont d'autant plus à craindre, qu'on ne se défie guère d'une manière d'agir dont le principe est sans doute excellent y mais dont les applications sont souvent déplorables. Peu de personnes s'inquiètent des conséquences de leur activité, de leur zèle, et de leur esprit réformateur. On se félicite au contraire , en pareille circonstance j de savoir se préserver de la mollesse, delà tiédeur et de l'indifFérence pour les intérêts de la vérité. On mettrait le feu à l'univers entier, qu'on se féliciterait peut-être de cette heureuse idée. Les préjugés qui s'appuient sur une bonne intention deviennent facilement invincibles , et ce genre de bonne foi peut donner lieu aux plus risibles extrava* gances. On est heureuse d*être intraitable par vertu, médisante par amour du bien, iusupportable sous prétexte de franchise. I^ franchise ^ — telle que certaines gens l'entendent, — est un des travers dont vous devez le plus
vous défier. Sans doute rien n'est grand et respectable comme la vérité , et les c4mes sérieusement chrétiennes doivent l'aimer plus que la vie même. Une personne pieuse qui fait profession de duplicité se rend bientôt souverainement méprisable. Elle s'imagine qu'on la trouve habile^ parce qu'elle essaye perpétuellement de tromper ceux qui vivent dans son cercle d'action, tandis qu'on dissimule à peine le dégoût qu'inspirent de pareils procédés. Mais, pour éviter cette misérable tournure d'esprit, faut-il vous croire obligée de révéler h tout ce qui vous environne le mystère de vos pensées et de vos intentions? La famille est un gouvernement qui exige une prudence et une discrétion plus qu'ordinaires. Si vous vous avisez, au milieu de pai*eilles difficultés, de lâcher la bride à cette intempérance de langue qu'il vous plaît d'embellir du beau nom A^ franchise y vous vous jetterez bien vite dans des embarras et dans des luttes dont vous ne vous tirerez probablement ja-
mais* Rieji n'est plus compraniettaiit que ce terrible besoia de parler; rien n'iadispoee flus contre iious que ce$ aj^çipécmiions hasardas, téméraires, auxquelles nous aou« era* pressoois toujours de dooiier une publidié désastreujBe*
Si vous vouliez écouter les conseils de la prudence la plus vulgaire, vous votts f^arderîez, au contnure, déjantais laûsser soupçonner aux membres de la £uaiUe ce que vous pensez de leurs di^auts, de leura travers et de l^irs cotés faibles. Vous vous enlevet: par là un puissant moyen d'action, qoe vous ne tar«derez pas assurément à regretter» Dès que v<His faites sentir à quelqu'un que vous connaisse ses £iiblesses, il prendra des pré* cautions minutieuseï poiir vous en dtsnmi^ les résultais, et vous vous trouverez, k cba* que instant , réduite à de vagues oon}ectui«s qui ne suffiront pas pour vous tracer une ligne de conduite raisonnable* On veili^a sans cesse sur le point que vous aurez attaqué, on
» y fortifiera contre ?oiis , aififi de ne p)us donner prise à vos remanques indiscrètes. Une fois que vous aurez éfeiltë ta défiance, on se tiendra perpétudlement sur la défensiye; et quand vous vous aviserez de ménager des travers, pour faire entrer dans vos vnes^ on regardera ces précantioDs comme une noureUe injure. Dites à quelqu'un qu'ifl étouffe de vanité, et puis essayez, quand l'occasion s'en présentera, d'user de ménagements envers son défaut capstfti} il les apercevra bien vite, se redira au fond du cœur que yùUB le trakez en or-> gueiUeux , et se gardera db vons rien concé^ der. Vos prétendues franchises vous jetteront ainsi perpétudlenaent au milieu d'inextricables difficultés f vos paroles gêneront tos actions ^ pandyserout tous vos projets , et tous donne* ront trop souvent k'occafion de regretter des élovrderies qu'une mère de foniilte ne devrait jamais se permettre.
Mais que n^aurais-je pas à dire, si je voulais signaler tous les incouvénk^nts qu'entraîne
— Tb" —
votre prétendue franchise, dans vos rapports avec vos domestiques, et même avec le monde ! Les inférieurs ont une singulière habileté, quand il s'agit d'exploiter les travers et les faiblesses de leurs maîtres; ils les découvrent avec une sagacité et une pénétration véritablement surprenantes. Ces sortes de décoo* vertes affaiblissent toujours l'autorité, en la livrant sans défense à des quolibets qui la discréditent et la compromettent. Mais quand les observations des domestiques ne suffisent pas à leur avide curiosité, ils essayent, à force de flatteries et d'habiles insinuations, d'apprendre tous les secrets de la famille, et d'augmenter ainsi leur importance dans la maison. Les femmes ont un besoin d'expansion tellement irrésistible , qu'on en voit beaucoup se laisser prendre à ces pièges grossiers, et transmettre peu à peu aux femmes qui les servait des renseignements qu'elles devraient toujours renfermer au fond de leur cœur. C'est ainsi qu'elles livrent toutes leurs antipathies, leurs
espérances, leurs projets, leurs querelles, en un nsot, toute cette vie intérieure que tant de raisons de prudence devraient engagçr à couvrir d'un voi^e impénétrable.
Il est vrai qu'en agissant avec celte fatale imprudence, on croit mettre de son coté les gens auxquels on donne ces marques d'une confiance extraordinaire. On est heureuse, quand il s'élève un de ces dissentiments qui ne sont point rares au sein des familles, d'avoir pour soi la majorité des domestiques de la maison , et d'enlever ce précieux appui tantôt à son mari, tantôt à sa belle-mère , tantôt à quelqu'un des adversaires qu'on se fait si facilement par ses caprices et son humeur tracas* sière. Malheureusement cette espèce d'auxiliaires nuit souvent bien plus qu'elle ne sert. I^ur zèle imprudent ou calculé envenime des dissensions qui, sans leur intervention, n'auraient pas la gravité scandaleuse qu'elles ont, hélas! trop fréquemment. C'est d'ailleurs donner au public une médiocre idée de
notre priideace et de nos procédés ^ que de choisir ostensiblemeat des coafidents ^m ne £»ot pas toujours beaucoup d'honneur à ceux qui les adoptent. Enfin ^ comment pouTez^voas espérer qu'ils montreront avec les personnes étrangères à k famille une discrétion dcmt vous n'avez jamais su leur donner l'exemple? Vous deviendrez, grâce à eux, l'objet des en-* tretiens du monde, de ses diseussions maivôl* lantcs^ et finalement de ses jugements les plus sévères. Vous ne manquerez pas, sans doute, de vous plaindre alors de la mauvaise voloolé qu'il vous témoigne; mais, franchement^ ne serez-votis pas pour quelque cliose dans votre mallieur ?
Ces observât i<Mfis conservent toute leur tm*
pofiance, s'il s'agit des rappo»'ts que vous avez avec les personnes qui foi^ment votre société. Sans doute ^ vous devez constamment leur faire voir la loyauté de votre caractère , et montrer cjans vos procédé» le goût que vous avez pour la franchise et la ^ncérké*.
Cependant, prenez garde, sous prétexte de zèle pour ces cjualîtës estimables et cbrétien* nes^ de tomber dans les écarts burlesques qui rendent cerlaines femmes déplorablemcnt ri* dicules. On dirait qu'elles se croicîDt obligées de faire, à tort et à travers, la correction fra* ternelle aux gens le moins disposés à en profiter, et de révéler a chacun le peu d'estime qu'elles font de son esprit et de son caractère. Elles ne laissent échapper aucune occasion de dire un mot blessant, de placer avantageu* sèment un mauvais compliment. Il est vrai qu'on prétend agir ainsi par passion de la sincérité, et qu'on croit pouvoir s'appliquer cette ' belle devise d nn ancien : — Sacrifier sa vie aux intérêts de la vérité (i). — « Pour moi, se dit-on, je n'ai pas le travers que je remar* que chez beaocoop d'honnêtes gens ; je ne flatte pas les faiblesses et les préjugés de ceux qui m'environnent. Je leur dis nettement ma Êiçon
(i) Fimm Unptmdere vero»
de penser; — je les avertis loyalement des dangers auxquels ils s'exposent, — du tort qu'ils font à leur réputation , — des bruits qui se répandent sur leur compte; — en un mot, je les remets toujours dans la voie droite, sans embarras et sans respect humain. Si tout le monde se conduisait ainsi, on ne verrait pas tant de lâches complaisances scandaliser le monde; on ne verrait pas le vice lever un front audacieux, et braver le courroux des honnêtes gens. C'est à nous, qui savons apprécier la grandeur de la vertu et la laideur du vice, à servir de champions à la vérité, et à nous exposer, s'il le faut, pour ses intérêts, aux ressentiments de la foule aveugle et corrompue. Ce rôle est beau, et, s'il entraîne quelques chagrins, quelques mécomptes, nous devons nous y résigner comme à une conséquence inévitable de la mission que nos convictions nous imposent. i>
Ces raisonnements sont spécieux, je l'avoue; mais ils servent cependant de prétexte à des
illusions qui ne peuvent supporter l'examen. £st--cc bien un rôle qui convienne à une âme toute pleine de Thuinilité de l'Évangile, de s'ériger en censeur du genre humain, et d'imposer ses corrections, j'ose dire mieux, ses brutalités, à des personnes qu'aucun motif chrétien n'oblige de les subir? Prenez-y garde, rien n'est subtil comme l'orgueil, rien n'est plus habile à se cacher sous d'ingénieuses raisons, et à se dissimuler les motifs véritables qui le font agir et le poussent en avant. Mais, si vous vous trompez vous-mêmes si facilement sur ce point délicat, le monde n'a pas de raisons pour adopter complaisamment les illusions qui vous séduisent. Ce qui vous semble du zèle lui paraît une pure malignité, une odieuse présomption , une intolérance outrageante. Il s'en faut beaucoup qu'il se trompe complètement, et vous pourriez profiter de ses observations pour l'examen de v^otre conscience. La malignité a sa part, autant que l'orgueil, dans ces interventions intempestives,
et claik& cetlt impétuoftilé à se n>^er de laol de choses qu» ne vous regardent pas.
Aussi les effets eu soi^-ils désastreux. Le monde, en vous voyant û peu traUable, si dégoûtée de rindulgencr, si facile à pi*endre feu, à lancer la foudre et les éclairs, le monde Si'éloîgne de plus en plus desi convictions relf« gienseSf dont râpreté de votre caractère douac une idée foi*l désavantageuse^ Si vous prétendez le convertir par vos corrections, qui ont grand tort de s'intituler fraternelles , vous vous trompez beaucoup : vous l'irritez gratuitement, vous le blessez sans profit, vous aggravez ses préjugés, vous fortifiez ses antipathies. Si vous avez un zèle sincère , un zèle éclairé, un zèle chrétien , prêcliez d'exemple , et laissez là tous vos sermons^ Nul n'aura le droit de vous reprocher d'être miséricordieuse, patiente, charitable, dévouée, sacrifiée aux intéréta de ia vérité et de la vertu. Cette prédication, qui n'est pas tumultueuse, portera toujours ses fruits. Cependant, comme elle exige une ré*
forme totale de son caractère , un soin perpétuel à veiller sur ses caprices^ à contenir son humeur, peu de personnes se soucient d'en prendre l'initiative. Elle est d'ailleurs modeste et peu brillante, ne flatte jamais Vamour-propre^ ne satisfait aucun des mauvais penchants de la nature humaine. Malgré ces difficultés sérieuses, les âmes vraiment chrétiennes, celles qu'anime un amour pieux et sincère pour leurs frères en Jésus-Christ, continueront de faire aimer l'Évangile par leur modeste douceur^ leur angélique résignation, leur abnégation de toute pensée d'orgueil, par leur vie tout entière.