LES GUTTURALES
La théorie des gutturales est trop connue pour qu'il y ait lieu de la résumer ici. Abstraction faite de toute question litigieuse, il est maintenant établi que, à une labio-vélaire telle que lat. qii, l'indo-iranien par exemple répond par une gutturale pure telle que k (resp, c devant prépalatale) et que, à une prépalatale mouillée et altérée par suite de la mouillure, telle que skr.y, zd -, arm. r, etc., le latin répond par une gutturale pure g. Appartiennent au type indo-iranien, à ce point de vue, outre lindo-iranien : le slave, le baltique, l'arménien (avec le phrygien et le thrace), l'albanais; appartiennent au type latin : le grec, l'italique, le celtique, le germanique (et aussi sans doute l'illyrien). On distingue ainsi, en ce qui concerne les gutturales, un groupe oriental et un groupe occidental. Les deux traitements considérés vont toujours ensemble ; et la ligne d'isoglosses qui les définit a par suite une grande importance, car elle résulte de la concordance parfaite de deux lignes distinctes. Sans doute la perfection de la concordance tient k ce que les deux faits sont connexes et se conditionnent en quelque mesure l'un l'autre, mais elle n'en garde pas moins une signification.
Aux deux concordances signalées, il en faut même ajouter une autre; en plus des correspondances déjà notées (lat. t: répondant à skr. ç, et skr. k [c] répondant à lat. qu\ on en observe une troisième :
skr. k (c) = lat. c.
Dialectes indo-eurtipéens '
oO DIALECTES INDO-ELROPÉENS
De quelque manière qu'où interprète le fait, qu'on pose une troisième série de g-utturales, ce qui est l'hypothèse simpliste de la plupart des linguistes, ou qu'on cherche à exjdiquer la correspondance par des faits particuliers, comme 1 ont tenté M. Bartholomae, puis l'auteur du présent ouvrage, et enfin M. Hirt, il y a en tout cas ici une troisième ligne qui coïncide exactement avec les deux premières. Le traitement des gutturales est un dans chacun des groupes considérés, et il n'y a pas de chevauchements.
Pour déterminer la signification de ces lignes, il est nécessaire de savoir de quel côté est linnovation. On conçoit aisément comment h^' peut perdre son appendice labio-\élaire et passer à ^ ; le fait se produit dans chacun des dialectes occidentaux en certaines conditions spéciales, et même l'un des dialectes celtiques, le gaélique, ne connaît que c (c.-k-d. k) comme représentant de l'ancien *^^-' occidental, et le celtique tout entier semble représenter i.-e. occidental *o^"7; par o^. De même on conçoit bien qu'une prépalatale prononcée nettement en avant subisse spontanément les altérations du type skr.y, arm. r, et zd ~, si. ~, lit. ~, etc. ; l'arabe par exemple représente par j le g sémitique ; le dialecte arménien du Karabagh présente une évolution analogue à son début (v. Journal asialique, 1902, 1, p. o62 etsuiv.) ; l'altération des prépalatales est déjà parvenue à un degré très avancé dans les formes attestées du groupe oriental, ainsi pour la sourde : skr. ç, zd s, V. si. s, lit. 5-, arm. s etc. ; mais on entrevoit encore des formes beaucoup plus archaïques ; le sanskrit représente par k l'ancienne prépalatale devant s qui devient i, ainsi la 2*' personne de véçmi est véhi ; en slave, quand le mot renferme à l'intérieur s, la prépalatale est dissimilée en gutturale : v. si. gasi en face de lit. '~as]s. Skr. j et arm. c pour la sonore simple, ;inn. j pour la sonore aspirée attestent encore, sinon le stade premier or' de la prépalatale, du moins le second stade, celui de la semi-occlusive, qui, par un hasard surprenant, n'est pas conservé pour la sourde. Enlin le (raitement perse 0 (spirante dentale sourde 1 et d remonte aussi nécessairement à la pro-
LES GLTTURALKS 31
nonciation semi-occlusive qui a dû être à un certain moment celle des anciennes prépalatales dans tous les dialectes orientaux ; il en est de même d'une partie des traitements albanais. — C'est donc du côté des dialectes orientaux qu'il y a innovation commune ; le groupement de l'indo-iranien, de l'arménien, du slave, du baltique et de l'albanais qui ont modifié en un même sens un état plus ancien est bien établi par là ; le groupement du grec, de l'italique, du celtique et du germanique est moins solidement prouvé, puisque, dans le cas des gutturales, le seul considéré dans ce chapitre, ces langues conservent en gros l'état préindo-européen.
Les dialectes orientaux tendent à conformer le point d'articulation de leurs gutturales pures à celui des voyelles suivantes : ko, mais Ik. L'aboutissement naturel de cette tendance est la prononciation semi-occlusive des prépalatales ainsi produites. On l'observe en indo-iranien et en slave d'une manière constante ; mais ce n'est pas un fait oriental commun, car, si le lette le présente, les deux autres dialectes baltiques : le lituanien et le vieux prussien, gardent l'occlusive prépalatale; et si l'arménien représente par je, ji le *g'h de "g'he, *g'bi orientaux, il conserve régulièrement kede *g'e (ainsi dans e-ker « il a mangé ») et klm de */ce (ainsi dans À'/jc/t;;; « je gratte, j'écorche») ; ç peut toujours reposer sur ky, ainsi dans açkh « yeux », cf. hom. sffae. A plus forte raison peut-on affirmer que l'opposition hellénique de tî issu de *k^^'e et t:o issu de *^"'o n'a rien à faire avec les traitements indo-iraniens et slaves : l'examen du grec même suffit à le montrer, car certains jiarlers grecs ont le traitement % devant les voyelles de timbre c, ainsi éol. -r^- Xui en face de x-^Xs des autres dialectes, éol. zsaffaps;, béot. zsTxapt? en face de dor. xeTspsç, att. Tsxxapsç, ion. tsaaepe;. Du reste le traitement dental des labio-vélaires n'a lieu en grec que devant les voyelles de timbre e, et non devant i (témoin ^li; « arc », ocpiç, etc.), ce qui établit entre le traitement grec et celui de l'indo-iranien ou du slave une dis.tinction essentielle. Enfin le passage à la prononciation semi-occlusive a lieu également pour les gutturales qui répondent à des gutturales pures et à
52 DlALliCTES LNDO-EUROPÉENS
des labio-vélaires occidentales ; or les correspondants grecs ■/., Yî •/ de gutturales pures orientales ne passent jamais à la dentale, soit gr. -^'épT/cq en face de v. si. ^eravi.
Si, avec l'auteur du présent ouvrage et avec M. llirt, on admet que le type de correspondances orient. *k, *g, *gb = occid. *k, *g^ *gh repose sur */c, *g,, *gib influencés par des phonèmes précédents ou suivants, on voit que la tendance à conformer le point d'articulation des gutturales à celui des phonèmes voisins est ancienne dans le groupe oriental. Et il est en effet très remarquable que des traces plus ou moins notables de la prononciation prépalatale des gutturales devant voyelle prépalatale se rencontrent dans tous les groupes orientaux, comme on vient de le voir.
Il y a une coïncidence curieuse de l'arménien avec le grec (et peut-être d'autres dialectes occidentaux). Après //, le grec n'admet pas les labio-vélaires, sauf intervention de l'analogie ; M. F. de Saussure a expliqué ainsi le contraste de a'.--i/w;, olz-7:i\zz, à;;.ç'>7:;/,:ç et de ^io'j-vS/.oç ; le grec a aussi cj/îaa',, en regard de lat. iioncô, ombr. vufetes « consecratis » et de gàth. aogJdâ « il a dit ». De même, après m, l'arménien n'a que les représentants des anciennes prépalatales, ainsi arm. iisanim « j'apprends », en regard de v. si. vykngti, ucili. Si frappante qu'elle soit, la concordance est peut-être fortuite. D'une part, en effet le traitement grec est contesté [\. Osthoff, 7. F., IV, 281); et, s'il est authentique, il semble s'être réalisé au cours de l'histoire propre du grec; car on a y.jy./.:; en face de skv.cakrâm, Vit. kàklas, v.angl. hiueogoJ^ huwhhol, c'est-à-dire qu'un y, créé en grec même, a exercé cette action sur un /c'^' suivant. D'autre part, l'arménien n an'canenK^ foins » en regard de skr. auàkti et de lat. imguô, et aiuj « serpent » en regard de lit. angis, lat. anguis, donc les représentants des anciennes prépalatales après une diphtongue en u, oùl'west issu — dans des conditions obscures — d'une nasale indo-européenne. Si néanmoins on admet le rapprochement du fait arménien avec le fait grec supposé, il en résulterait une ligne secondaire d'iscj^losses qui croiserait la grande ligne du traitement des gutturales.