LE GROUPE TT
Dans les cas où un élément morphologique se termine par une dentale et oîi le suivant commence par un /, on observe deux traitements différents suivant les langues : ss en italique, celtique et germanique, st dans les autres langues, y compris l'albanais (v.Pedersen, K. Z., XXXIX, 429 et suiv ), Tillvrien (v. Johansson, /. F., XIV, 267 et suiv.), le thrace et le phrygien (v. ib. 269). Pour l'arménien, on n'a pas d'exemples sûrs (faut-il rapprocher xist « dur » de xii <( serré, pressé », et de skr. khidàti « il déchire, il serre y> ?). Le sanskrit doit être discuté isolément. On citera par exemple : zd hastô en face de lat. -sessns, irl. sess « siège » — lit. -estas, gr. (apt-)jT;v : lot. èsns, v. h. a. as, irl. ess.
Ici l'italique, le celtique et le germanique ont une même innovation assez imprévue, et par suite caractéristique. La concordance des autres langues est moins instructive, bien qu'encore notable : le grec concorde avec les langues orientales, et non avec le groupe occidental constitué par l'italique, le celtique et le germanique.
Lorsque le second élément morphologique considéré commence par une dentale sonore ou sonore aspirée, le résultat est -^(/;) dans les dialectes où l'on a st ; pour les dialectes occidentaux, aucun fait clair n'est attesté, et le traitement est difficile à déterminer ; on verra ci-dessous la discussion de lat. crêdô. v. irl. oc/////. Exemple : ^ï\i\i.vôi:^dyâi<<- pourconnaître », lit. vci:^di »< vois », '^v. fÎTO-.. En iranien, dans les conditions
r>8 DIALECTES INDO-EUROPÉENS
définies par la loi de M. Bartholomae, on a aussi ^d. ainsi, de la racine *hheiiâh- avec le suffixe *-ter- au féminin, zd bao~cJri (( femelle qui apprend à connaître le mâle » ; le grec répond par -ŒT- naturellement : ttjstiç.
Un mot enfantin garde tt (ou le simplifie en /) dans les deux groupes dialectaux: occidental, lat. aila, irl. aite (/ supposant //, puisque / aurait donné ici th), got. alta, v. h, a. atto — oriental, gr. a—a, alb. al, ossète âda, v. si. otkï. Le mot fait difficulté; dire que ce traitement particulier est dû à ce que le mot appartiendrait au langage enfantin ne résout rien parce que le langage enfantin est propagé par les personnes qui ont atteint leur développement linguistique complet. En réalité, les règles relatives au traitement de *// (resp. *ddh) ont le caractère de règles d'alternances morphologiques ; ces règles reposent sans doute sur une transformation phonétique très ancienne en indo-européen ; mais la règle d'alternance en question ne s'appliquait pas aux géminées du langage enfantin, qui pouvaient du reste avoir une autre prononciation que celles amenées par des rencontres morphologiques.
Il peut dès lors paraître surprenant que le sanskrit présente régulièrement tt dans les conditions où les autres langues ont, les unes st, les autres ss : sattâh, vittâh, âiti, véttha, etc., ou avec ddh : viddhi, buddhih, boddbar-, etc. Mais, à regarder de près, on s'aperçoit que le sanskrit a éliminé les traces d'une altération de *tt et *ddh parallèle à celle des autres dialectes orientaux.
La chose est très nette en ce qui concerne le groupe sonore : à côté du traitement attesté parskr. viddhi, buddJjiJ}, oneniroiwe en effet un autre qui repose sur *-~dh-., dans les quatre impératifs suivants en -dhi :
dJjehi « pose », forme existant dans le Rgveda, en face de dhattat, dhatià, dhatsvà.
dcin " donne », 10 fois dans le Rgveda, tandis qu'on y lit daddhi, H fois; cf. zd da:^di. Le J a été parfois restitué sous Tinfluence de dattà, dadinasi, dàdati; pareille restitution n'a pas eu lieu pour dhehi, parce que les formes dadijiiiasi, dàdhati, ayante/? intérieur, et par suite d initial, étaient plus éloignées
I>E GROUPE // o9
de dhehî de dh de dhchî, qui n'est pas phonétique, est dû à l'influence des autres formes de la racine dhâ-^ et s'est généralisé parce qu'il permettait de différencier dhehi « pose » de dehî « donne »).
hodhi « fais attention », forme athématique isolée dans la racine skr. budh-; cf. toutefois les 3*"* plur. âbndbram, àbudhrau.
yodhi <» combats », 1 fois dans le Rgveda ; cf. le participe yodhânàb, aussi athématique.
Ces quatre impératifs sont a peu près seuls à représenter le traitement phonétique *-~dh- en sanskrit : les autres exemples invoqués sont au moins douteux. Mais partout où l'on trouve skr. -ddh-, c'est-à-dire dans à peu près tous les cas, c'est l'analogie qui en doit rendre compte. Si l'on admet que la 2*'pers. plur. impér. attâ est phonétique, on conçoit très bien comment addhi a pu être refait, et de même viddh'î, cikiddhi, mamaddhi ; et si le type sattâh est phonétique (en regard de zd hastô), la réfection de tout le type huddhih, huddhàh s'explique aisément.
Le skr. çraddha « foi )i, en face de zd :^ra~dâ- fait au premier abord difficulté : mais en védique, le premier terme de ce juxtaposé avait encore une existence isolée : çrâl te dadhùmi ; ceci suffît à justifier la forme avec ddh. Le lat. crêdô et le v. irl. cretim (où le / est la graphie d'im d occlusif) sont des mots uns au point de vue latin et au point de vue irlandais ; mais on n'en saurait cependant déduire le traitement de *-ddb- dans ces langues, puisque, au moment où s'est établi le traitement de la dentale géminée, les deux éléments pouvaient être encore — et étaient même sans doute — autonomes. Le mot lat. crêdô ne prouve pas plus pour le traitement de *-ddh- en latin que la S'" personne est pour le traitement de *-//- (la forme phonétique est fournie par êsus).
Le mot addhâ « en vérité », cf. v. perse et gâth. a:(dà est embarrassant; si l'on en connaissait exactement la formation, qui est obscure, la solution apparaîtrait sans doute.
M. Johansson, /. F., XIV, 310 et suiv., s'est efforcé de prouver que le traitement phonétique de *-//- en sanskrit est
-5/- comme dans les autres dialectes orientaux. Sauf peutêtre une ou deux, les étymologies qu'il apporte à l'appui de sa théorie ne sont pas de nature à l'établir; il s'agit détymologiesplus ou moins douteuses, portant pour la plupart sur des mots rares et mal attestés ; or une étymologie n'a d'intérêt que si elle est évidente; il est toujours possible démultiplier, autour d'une théorie quelconque, une série de rapprochements à peu près plausibles ; ces rapprochements deviennent admissibles si la théorie repose sur quelques faits sûrs ; là où tous sont plus ou moins dénués d'évidence, ils ne sauraient, malgré leur apparence de possibilité, rien prouver et n ont aucune valeur.
Un fait est certain : l'indo-iranien n'a pas reçu *-st- et *-~db- ; car on sait que *s et *:( deviennent toujours "^s et *^ après */, *u et *r en indo-iranien. Or, en iranien *-itt-, *-utt-, *-rtl- aboutissent à -isl-^ -iist-, -rst- : zd visfô, -hrdsiô, etc. La même observation s'applique à *-ddh- ; car le védique a bodhi, yodhi, et non *hodhi, *yodbi, et le zend a hao::^dn'. C'est donc *-ft-,*-d^dh- qu'a reçus l'indo-iranien.
Or, en sanskrit, une sifflante ou chuintante comprise entre deux occlusives tombe : en regard de àbhahsi, on a âbhakla, cf. gâth. hàxstcL ; en regard de âchàn, âchântsuh, on a àchântta ; et *ut-sthitah aboutit à iitihitàh. Dès lors le tt de skr. ïiîtarah = gr. JîTepoç peut représenter *Vt ; et comme en tout cas le stade *st n'était pas encore atteint au moment de l'action de /, m, r sur s suivant, c'est bien *Vt qu'il faut poser comme forme indo-iranienne. Et l'aboutissement historiquement attesté // de ce */7 est ce qu'on doit attendre en sanskrit.
Le fait que phonétiquement *-d'dh- a abouti à skr. *-~dh- (d'où dhehi, dehi, bodhi, yodhi) n'est pas une objection : la sonore d a une articulation moins intense que la sourde t, et *d^dh a pu passer à *:^dh, sans «pion soit obligé d'en conclure que */'/ devait donner *st.
La conclusion de ^L Johansson ne s'impose donc pas a priori. Et en fait, elle doit être repoussée, car si l'on admet que l'ancien */7 donne ph()néli({uement skr, st^ on ne conçoit pas
LE GROUPE tt 61
pourquoi ce traitement aurait été éliminé par l'analogie ; toutes les autres langues ont conservé le traitement phonétique -stou même le traitement plus singulier et obscur -ss- ; le sanskrit seul aurait entièrement aboli le type phonétique dans tous les cas où il est si bien conservé par ailleurs. Une fois donnée la 2^ pers. plur. attâ (^ mangez », on conçoit que la forme addhi. " mange » soit créée par analogie ; mais aucune analogie n'imposait de substituer attâ à un ancien *aslâ. Là même où le système des formes a amené quelques innovations, comme en latin, la forme -f^ n'a pas été restituée, bien que la langue eût /; dans certains cas : otta, attingO, etc., et l'on a est, êstis. (la valeur des témoignages de grammairiens sur lesquels repose raflimiation de la quantité longue dans est: êstis est du reste contestée maintenant par M. Vollmer, Glotla, I, 113 et suiv.)
Un seul des exemples de M. Johansson est propre à susciter un doute, c'est skr. âsthi (gén. aslhnâh) « os «, en face de zd ast-, pers. asî, gr. cjtéov, arm. oskr{àe *ost-w-cr-']), etdelat. os [ossis) et os su, ossiim (le mot n'est pas attesté dans les autres langues à traitement -ss-). En partant de *orth-, on expliquerait la forme latine qui est autrement très obscure, et d'autre part le skr. âsthi ne peut être que phonétique. Mais l'hypothèse de M. Johansson devant être écartée pour les raisons indiquées, il faut expliquer le lat. os autrement : de même que l'on trouve en slave le thème en -es- oJxV, ocese (cf. skr. àksi) en face du thème à suffixe zéro ok- du duel oti, on peut poser *osth-spour expliquer lat. oss-, comme M. Johansson lui-même l'a fait autrefois.
On conclura donc que le traitement indo-iranien de *-//-, *-dd h- est *-tH-, *-d^dh-; et c'est sans doute sur ces mêmes originaux que repose le -si-, -:^ih- des autres dialectes orientaux. A ce traitement s'oppose le -ss- de l'italique, du celtique et du germanique.