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CHAPITRE XI

LES SOURDES ASPIREES

La question des sourdes aspirées est difficile, parce que ce type de phonèmes est relativement peu abondant en indoeuropéen, et que par suite on a très peu d'exemples pour déterminer les traitements. Les faits qui semblent certains sont les suivants :

1" Il y a en indo-iranien une série de phonèmes nettement distincts des sourdes simples, et qui se présentent en sanskrit comme des sourdes aspirées, en iranien comme des spirantes :

skr. kh = iran. .v th 0

ph f

Après s et n, l'iranien n'a que les occlusives sourdes, soit st cl Ht = skr. 5//; et nth. Il n'y a pas de série prépalatale ancienne parallèle à skr. ç = zd s, skr. y r= zd ~ et skr. h = zd :(. Le kh sanskrit n'est pas sujet a devenir mi-occlusif devant les voyelles prépalatales et devant y, ainsi khyàti « il voit » ; l'alternance de skr. h et c, g et y, gh et h n'a donc pas non ])lus de parallèle pour kh ; le cJ) sanskrit, qui du reste est en principe une g-éminée, ne représente jamais ni un i.-e. *kj} de la série de skr. ç , /, /;, ni un *kh mouillé devant une voyelle prépalatale,

2" A ces phonèmes indo-iraniens, l'arménien répond par .y, //;, ph. Les traitements x ei ph, ne se rencontrant pas povu" i.-

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e. *kei *p, caractérisent éminemment les sourdes aspirées indoem'opéennes. Au contraire le traitement arm. tb de i.-e. *th se confond avec le traitement de i.-e. *f; mais une différence apparaît après r: tandis que i.-e. *;/ donne arm. rd, i.-e. *rth donne arm. rth. Cette différence est très importante; si en effet les anciennes sourdes simples donnent des sonores arméniennes après ; et après nasale, c'est que la mutation consonantique qui a transformé les sourdes simples en sourdes aspirées les a transformées en même temps en douces, susceptibles de devenir sonores; au contraire, les anciennes sourdes aspirées sont demeurées fortes, et c'est ce qui fait que i.-e. *p a abouti à /;, tandis que i.-e. *ph] est représenté par arm. p/;; si le rapprochement de <^r. ïp^oc et arm. erphn (v. Pedersen, K. Z. XXXIX, 363) est exact, il montre que ph subsiste après r, comme //; issu de i.-e.*//?. Seule, la gutturale i.-e. *kh est représentée par une spirante arménienne, x ; mais c'est que les gutturales sont sujettes à devenir spirantes dans des cas où les autres occlusives restent des occlusives : g devient ainsi une spirante en tchèque et en petit russe, g en arabe ; le traitement de g est aussi tout particulier dans une partie des dialectes germaniques ; il y a donc ici un traitement propre aux gutturales et qui n'intéresse pas d'une manière spéciale la question des aspirées sourdes indo-européennes. — A en juger par l'arménien, les sourdes aspirées indo-européennes auraient été tout autre chose que les sourdes aspirées douces qu'on observe actuellement dans la prononciation de beaucoup de parlers germaniques et arméniens modernes. Ceci concorde avec la conservation de kb devant *l, *y et e en sanskrit. — Pas plus que l'indo-iranien, l'arménien n'atteste l'existence dune sourde aspirée dans la série prépalatale indo-européenne représentée en arménien par 5, r, /, b.

3" Pour le grec, deux équivalences sont certaines :

y = skr. kb, iran. .v, arm. .v

Il n'y a pas de sourde aspirée attestée dans la série des labio-vélaires.

80 biALKcTics i.mj()-i;l:h(>1'i';i;ns

A regard de *//;, ou ii a pas la même certiludi', une st'rie d'exemples garantissant :

T = skr. th, iran. 6. arm. ih [mêniQ après r). mais quelques autres exemples tendant à indiquer le traitement 0, que ferait attendre le parallélisme. Les principaux faits seront examinés ci-dessous.

t" Le slave confond i.-e. *th et *ph avec */ et *p dans slave t ei p. On a supposé que i.-e. *kb donnerait si. .v; mais cette hypothèse a été combattue par M. Lhlenbeck, /. F., XVII, p. 95 et suiv. et 177. M.Uhlenbeck croit que *M est représenté par À', comme *ph et *th le sont par si. p et /; mais étant donné qu'il s'ag-it d'une gutturale, une rupture du parallélisme ne serait pas surprenante. 11 n'y a malheureusement d'exemple tout à fait décisif en avicun sens ; on ne connaît aucun cas sûr de i.-e. *kh donnant si. k, et il y a plusieurs étymologies satisfaisantes qui engagent à tenir pour probable le traitement si. X de i.-e. *kh; v. Pedersen, K. Z., XL, 173 et suiv.

S" Le baltique, le germanique, le celtique et l'italique confondent entièrement les sourdes simples avec les sourdes aspirées. Le traitement latin a été établi par M. Uhlenbeck, /. F., XIII, 213 et suiv, (v. cependant un doute de M. Pedersen, iT. Z., LX, 178).

Les sourdes aspirées tendent donc à se confondre avec les sourdes simples, et la confusion est totale dans une série continue de dialectes. On est ainsi réduit à très peu de langues pour l'étude de ces phonèmes.

Les exemples relatifs à *pb et *kb sont connus et assez clairs pour n'avoir pas besoin d'être énumérés ici. On notera seulement les deux qui appuient le plus fortement l'hypothèse d'un traitement x en slave :

skr. çâkhâ « branche », pers. kix, arm. (ax, lit. s^^akci ; le rapprochement de lit s:(akà et dev, si. soxa « bâton, fourche » semble s'imposer, quoi qu'il soit contesté par tous les savants qui ont examiné ces mots récemment (voir en dernier lieu, Strekelj, Arch. f. slav. PhiL, XXVIII, 488 et suiv.).

skr. kàkbali " il rit aux éclats ». arm. xaxtuihb. gr. y.xyiL'o),

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V. si. xoxotu ; c'est une onomatopée comme Test pour *pb, skv. phitt-karoti « il souffle », arm. phukh « souffle », g'i\ çiiîa. lit. pnsti^ V. si. pyxati,\iii. pustula; mais ceci ne change rien à l'application des lois phonétiques.

Le rapprochement de v. si. plesî, r. pléxdn, etc. et de lit. plikas ne s'explique bien qu'en supposant *kh représenté en slave par .v (cf. A. Meillet, Études, p. 174).

Il y a lieu d'examiner de plus près les exemples qui peuvent illustrer le traitement de i.-e. *th en grec.

skr. prthukah « petit d'animal », arm. orth « veau » (^Z; après r), gr. zipit;, zôpTai;. Cet exemple est très important parce qu'il est le seul où i.-e. *th soit attesté d'une manière certaine par l'accord de deux langues ; dans tous les autres cas, le *th n'est attesté que par le seul indo-iranien.

gr. TïAaTjc ne peut être séparé de skr. pytbi'ih " large », zd pdrdHns, ni z.'Kiioz, (avec le vocalisme de zXaTjç) de skr. pràthah, zd fradô « largeur » (arm. yahh'~<- grand, énorme », yaithcm « je l'emporte sur, je triomphe », avec th, conviendrait phonétiquement; mais le sens fait difficulté); le nom propre IlXa- Taïaîest inséparal)le de skr. prthivi « terre » et de gaul. Litavia, V. gall. Litaii, gall. Llydaw « Armorique »; luXaTaiJ.tôv rappelle skr. prathinu'm- ; -'lx-t, »■ extrémité plate d'un objet » est isolé (cf. cependant lat. planta « plante des pieds », et le masculin skr. prthàh '< plat de la main », comme gr. -\y.iv.y). mais (ofjLS-TrXâr/; rappelle v. si. pleste « épaule »; zAixaviç (nom d'arbre) est identique à gaul. litano-, v. gall. litaii, v. irl. lethan. On a, avec 0, -XaOavûç « planche à préparer des gâteaux » ; mais ce mot isolé ne peut en aucun cas prévaloir contre les rapprochements précédents ; le *dh pourrait être un élargissement, auquel on comparerait d'autres élargissements de */)o/-, par exemple v. isl. flat)\ v. h. a. fla:^ (avec*^) ; d'ailleurs TcXaOavsç admet une étymologie différente (v. Lagercrantz, Z. Griech. Lautgesch., p. 69 et suiv.).

7:£-:âvvû[M, TTSTaia et ttétocXoc, Tii-y'Ko^/, r.x-x-^r, ; cl. zd paOana,- « éLendu », oss. fàtàn {t intervocalique est représenté par d en ossète ; v.V. Miller, ^pr. d. Ossetcn, p. 30). pers. pahni ; cette

Diult'clfs imlo-curopéens 'j

S2 DIALECTES INDÛ-ELROPÉENS

lamille de mots n'étant pas représentée en sanskrit, le*//? n'est attesté qu'en iranien ; ailleurs, on ne peut avoir que / : lat. pateô, lit. petys « épaule », v. angl. /(2f^m « extension des deux bras », etc.

-a-oç « chemin » et r.bv-oz « mer » ont été rapprochés de skr. pànthàh, patbâh, pathibhih, zà pantâo^ pa%ô « chemin », v. si. patî, V. pruss. pintis^ lat. pons [pontis), arm. hun (avec chute de la dentale).

-STpx-iç, cf. skr. caiurthâh « quatrième » ; mais ici le suffixe pourrait être *-io- en grec; de même, on n'a pas le moyen de déterminer dans quelle mesure le suffixe grec d abstraits tels que GâvxTo; répond au suffixe skr. -tlm- = zd -Oa-, ou au suffixe skr. -ta-^ zd -ta-.

7-â- (dans ïc7f/;;j,i, k'a-r/;, etc.), cf. skr. sthâ- \ le / des autres langues est ambigu : zd stâ-, lat. j/rt-, germ. stô-., lit. sto-, v. si. sta-. On pourrait se demander si le t grec ne tient jias au 7 précédent ; mais le a n'exerce pas pareille action ; un aç,répond à skr. spJ)-, arm. spb- dans ^sapayso), cf. skr. sphûrjati et lat. spargô, et dans j^upiv, jsjpa, cf. skr.i-^/;«ra//et arm. sph'rem.

G-i-(M et -ÉY^ç, cf. skr. sthàgati, et lit. slôgas, lat. /i'trô et ^o^a, V. isl. fak.

r,zi7-o:. cf. skr. svadisfhah et v. h. a. sito:{isto.

Là où gr. 0 semble répondre à skr. //;, zd 0, on est en présence dune de ces alternances indo-européennes de sonores aspirées et de sourdes aspirées, dont skr. nakhdm etpers. nâxtin -en regard de v. si. nogutï, v. h. a. nagal. kit. ttnguis, etc. sont un exemple certain.

On a ainsi gr. fct^-Oa, en regard de skr. vct-tJm., got. ivais-t et zd dadâ-M. kit. (liiludis-)tï. On admettra ici une alternance de dh et //;, pareille à celle que l'on observe entre la 2'" plur, act. skr. -tha- = gâth. -Oâ et 2'' j)kir. moy. prim. skr. -dl.we = gath. -duyê, Hec.-dbvam==^Mh. -diliir. on lit même 2* plur. moy. zd -<nue, mais il n'est pas certain que le -0 ne soit pas une graphie approximative au lieu de 0.

Un exemple d'alternance *dh : *//.' moins surprenant est foiiriii [)ar gr. y.-zY:r,<)r,: en face de got. shafis " domniiige »,

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irl. scathaim « j'endommage ». On notera que le th n'est pas directement attesté puisque la sourde ne se rencontre que dans le groiipe occidental.

Enfin il faut écarter les étymologies fausses, comme gr. ;x66c; « tumulte de combat » en regard de skr. mathnati, mânthati,\. si. meta, lit. inentiirè, v. isl. mondull\ la racine attestée par rindo-iranien, le slave et le baltique a le sens technique de « brouiller, remuer lui liquide » ; mais elle n'arrive pas, dans ces langues, au sens de « tumulte de combat » ; d'autre part, le grec a un -o-, sans nasale ; or la nasale est un élément constitutif de la racine ; l'hypothèse, proposée par M. Ehrlich, K. Z., XLI, 288, d'une contamination entre * [^.ovGsç et *').yMzq est en l'air, car les noms thématiques n'ont pas d'alternances vocali(|ues présuftixales au cours de la flexion ; des autres mots cités par M. Ehrlich, /. c, un seul sertiit embarrassant pour la thèse soutenue ici : [j.ovOjaeùs'.V -c [./.csAÛvov-cocTapaTter.v, Phrynichus ; mais ce mot isolé, dont la formation est peu claire, n'a rien de décisif; le Q peut d'ailleurs reposer sur *dh alternant avec *lh\ aucun exemple de 6 grec n'est probant .dans ces conditions. Quant à la forme manfar de l'italique (v. Walde, Et. ivôrt. sous maiiiplmr ), f suttii à avertir que le mot doit être écarté ; et le vocalisme a n'est pas moins inadmissible.

Les sourdes aspirées ne sont donc complètement attestées qu'en indo-iranien et en arménien ; le grec confond déjà */ et *//r, le slave distingue tout auplus *k de *kh. Les dialectes occidentaux confondent entièrement. On aperçoit ici un dével«>ppement commun des dialectes occidentaux, y compris le baltique et même le slave, mais à l'exclusion, au moins i)artielle. du grec, qui conserve nettement deux des trois sourdes aspirées établies par l'accord de l'indo-iranien et de l'arniénien.

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