LES MT'TATIONS CONSONANTIQUES DU GERMANIQUE ET DE L'ARMÉNIEN
Le germanique et rarménien présentent des mutations consonantiques de tout point semblables. Cette symétrie des deux langues, signalée pour la première fois, M. S. L., VII, 161 et suiv. (cf. depuis A. Meillet, Esquisse d'une gramm. conip. de Farm, class., 7 et suiv.) est encore mise en doute par Htibschmann,^;w. Gramm.. L iOT et suiv., mais elle a été entièrement confirmée par l'étude détaillée de M. Pedersen, K. Z., XXXIX, 334 et suiv. et par les nouveaux rapprochements de M. Lidén, Arm. Stiid. (Goteborg, 1906^. Elle sera tenue ici pour acquise.
Sur les anciennes sonores aspirées, on ne peut presque rien dire. Pour le germanique, on enseigne d'ordinaire, à la suite de M. H. Paul, quei.-e. V^, *db, *bb y seraient représentés par des spirantes sonores -;, d, o ; mais les preuves sur lesquelles repose cette doctrine n'ont rien de décisif. On s'appuie sur le fait, qui semble en effet certain, que entre voyelles, le germanique commun avait -;, â, h : mais les consonnes intervocaliques tendent en général à s'ouvrir, et la prononciation spirante des sonores intervocaliques trouve en iranien, en arménien et en irlandais des pendants exacts ; c'est du reste un des traits les plus curieux du parallélisme de développement (autonome) de chacun des dialectes occidentaux (autres que le grec que ■« l'ouverture >• des consonnes intervocaliques),
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ouverture dont la prononciation spirante des sonores jj^ermaniques entre vo^'elles n'est (|u'un cas particulier; ces phénomènes d'ouverture des intervocaliques se manifestent dans des cas divers et de manières diverses en latin (et ensuite à des degrés divers dans chacune des langues romanes), en osque et en ombrien, dans les dialectes celtiques (sous des formes très différentes en brittonique d'une part, en gaélique de l'autre) et dans les dialectes germaniques (notamment sous forme de sonorisation des sourdes intervocaliques) ; au contraire le grec et surtout le baltique et le slave conservent en g-énéral aux intervocaliques le même traitement qu'aux initiales, et c'est l'une des particularités les plus originales de ces trois langues que la consvrvation des consonnes intervocaliques; il n'y a donc rien à conclure, pour le cas de l'initiale, du traitement spirant intérieur des sonores représentant en germanique les sonores aspirées indo-européennes. — On s'appuie d'autre jiart sur ce que certains dialectes germaniques occidentaux, notamment le vieil anglais, ont, même à l'initiale, un g spirant : mais a est, d'une manière générale, sujet à devenir spirant en des cas où les autres occlusives sonores demeurent, ainsi en tchèque et en petit russe, ou en arabe. 11 n'y a donc pas de raison de croire que */?/;, *db, *gb sont représentés par des spirantes en germanique commun ; là où Ton rencontre des spirantes, des faits connus de phonétique générale permettent de les expliquer aisément en partant de b, d, g germaniques communs. — Les consonnes arméniennes qu'on transcrit par A, d, g, y, / sont des sonores ; elles possédaient sans doute quelques particularités de l'émission glottale qu'il n'est pas facile de définir (cf. Pedersen, K. Z., XXXIX, p. 336 et suiv.). Le /; intervocalique est devenu la spirante qui est notée v ou w suivant la voyelle qui précède.
Si on laisse de côté les sonores aspirées qui n'olîrent pas d'intérêt spécial, et les sourdes aspirées dont il a déjà été question, on voit que l'arménien et le germanique s'accordent à présenter deux innovations :
1° Les anciennes sonores simples */;, *d, *g sont représentées
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par des sourdes, soit ^ot. p, t, k, q : arm. p, t, c, h. Ces sourdes arméniennes devaient être des douces, et non des fortes, à en juger par les dialectes modernes, dont les uns ont des sourdes douces (type « oriental ») et les autres des sonoi^es (type « occidental »).
2*^ Les anciennes sourdes simples sont représentées en arménien par des sourdes aspirées douces : //;, hh\ le *ph doux a déjà passé à /.)à l'initiale, àîy, v entre voyelles; la prépalatale */', donne s. — Le germanique commun n'a plus les sourdes aspirées douces que l'arménien a encore en partie, mais déjà les spirantes sourdes qui en sont issues : .v (d'où got. /;), ^, /; la différence est la même, on le voit, qu'entre gr. cp, 6, ^ et lat. /, h (qui répondent à skr. /?/;, dh, gh, h) ; en position intervocalique, les spirantes sont devenues sonores ; la sonorisation est empêchée après la voyelle de la syllabe initiale quand celle-ci porte le ton (loi de Verner, qui n'est prouvée que pour ce cas tout particulier du commencement du mot) ; après les autres voyelles, les conditions de la sonorisation ne sont pas définies dans la plupart des dialectes; en gotique, il n'y a pas sonorisation quand une sonore ouvre la s^^llabe précédente (loi de Wrede-Thurneysen).
Le principe du fait arménien et du fait germanique est le même : seulement pour le germanique, on ne trouve attestée qu'une phase relativement avancée du développement dont l'arménien présente encore presque le début. Le changement essentiel des sourdes et des sonores se laisse ramener à une formule unique : les vibrations glottales sont retardées par rapport à l'explosion de l'occlusive (cf. /. F., X, p. (VA et suiv.). Dès lors, les sourdes qui, au témoignage de toutes les langues indoeuropéennes autres cpie le germanique et l'arménien, étaient fortes et non aspirées, deviennent des aspirées : les vibrations glottales, au lieu de commencer aussitôt après l'explosion, sans aucun intervalle, comme il arrive aujourd'hui dans la plup;irt des langues romanes et slaves par exemple, ne commencent que plus tard, et un souflle sourd s'insère entre l'explosion et le commencement de la voyelle : */ devient th et
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*k derientkh, ce qui est l'état de l'arménien ancien; ces aspirées sont des douces articulées sans intensité, à peu près comme des sonores ; par suite elles sont sujettes à devenir sonores en de certaines conditions (après n et r en arménien, ou aussi dans des mots accessoires comme le démonstratif arm. dû « iste » et le pronom arm. du « toi ») ou spirantes, ce qui a eu lieu en germanique. Quant aux sonores indoeuropéennes, les vibrations ^lottales commençaient sans doute au moment même de l'implosion, ce qui est l'état présenté aujourd'hui par la plupart des langues romanes et slaves ; retardées en g-ermanique et en arménien, elles n'ont plus commencé qu'au moment de l'explosion ; les sonores devenaient ainsi des sourdes douces, état représenté par l'arménien ; ces douces sont devenues des fortes par la suite en germanique (sur le principe physiologique des développements supposés ici, V. /. F., A7i~., XV, p. 216 et suiv.),
La concordance des faits arméniens et germaniques est complète, et il est très tentant d'en reporter le point de départ à une innovation dialectale de date indo-européenne, les premières objections qui se présentent tout dabord se laissant lever à la rigueur. — 1° L'arménien et le germanique sont parlés en des régions assez éloignées, au moment où l'un et l'autre apparaissent dans l'histoire ; mais l'arménien a sûrement été transporté loin de son centre d'origine et a pris la place d'une langue antérieure tout autre, dont on possède des inscriptions en caractères cunéiformes, les inscriptions vanniques ; et un témoignage historique, que les faits linguistiques ne confirment pas entièrement, mais n'infirment pas non plus, fait descendre les Arméniens des Phrygiens, et ceux-ci des Thraces (v. Kretschmer, Eirikiîiing,]i. 2U8etsuiv., et Hirt, Die hidogeiinanen, p. 600). (Toutefois, les restes du phrygien et du Ihrace que Ton possède n'ont rien qui indique même un commencement de mutation consonantique). — 2" Certains mots enqjruntés ii des langues voisines ont sul)i la mutation consonanticjue; ainsi le nom de peuple gaulois Volcae est représentt- par v. h. a. JFnInh, v. angl. JVealh \ le mot
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achéménide *paridai:;^a-'( jardin » [zd pair idaê:(a-,gT. 7:apââc'.aoç) a fourni arm. partè:;^ (avec t et non d) ; mais on conçoit que, à un moment donné, *kh ait été le phonème germanique préhistorique qui rendait de la manière la moins inexacte un k g-aulois; de là est sorti le .v germanique, d'où /; ; on conçoit de même que la douce sourde / ait été le phonème arménien qui rendait le moins mal l'occlusive sonore iranienne d en certains cas. Ces emprunts n'établissent donc pas que le commencement des mutations consonantiques de l'arménien et du germanique ne soit pas de date indo-européenne. — L'alphabet runique, dont la constitution est très ancienne, atteste déjà un achèvement total du premier stade de la mutation ' v. Hempl. hvini. genn. phiL, IV, p. 70 et suiv.).
Toutefois, il n'y a pas de raison décisive qui oblige à reporter les deux mutations à un fait dialectal indo-européen. Tout d'abord, il ne s'agit que de deux langues, et par suite la force probante de la concordance est le plus faible possible. En second lieu, les mutations consonantiques ne sont pas des faits rares ou particuliers aux deux langues en question ; les dialectes bantous en offrent de tout pareils; l'araméen représente par des aspirées (devenues spirantes entre voyelles) les sourdes sémitiques non emphatiques. Et surtout, les deux mutations, celle du germanique comme celle de l'arménien, n apparaissent pas comme des restes de transformations phonétiques très anciennes, dont les effets subsistent, mais dont l'action a cessé, ce qui est le cas de tous les faits phonétiques étudiés dans les chapitres précédents. Les tendances dont les lois de mutation consonantique arméniennes et germaniques sont 1 expression ont commencé d'agir avant l'époque historique, mais elles sont encore en pleine action à cette époque même et persistent en partie jusqu'à présent. Une seconde mutation a eu lieu en effet en haut allemand. Et la prononciation aspirée (ou aifriquée) des sourdes p, t, k, la prononciation en partie sourde des sonores b, d, g en anglais et en danois constituent aussi en réalité une seconde mutation, qui pour être moins évidente {|ue celle ihi haut allemand, n'en
est pas moins réelle. En allemand même, la prononciation aspirée des sourdes, et la prononciation assourdie des sonores que décrit très bien M. Rousselot, Principes de phonétique experimentale, p. 497 et suiv^, constituent une troisième mutation consonantique. Certains dialectes arméniens offrent de même une seconde mutation consonantique, dont les expériences de M. Adjarian, consignées dans la Pa;o/f, 1899, p. 119-127, et analysées dans les Principes àe M. Rousselot, p. 502 et suiv., donnent une idée. La persistance de la tendance à la mutation jusqu'à l'époque présente n'indique pas une date très ancienne pour le phénomène.
11 y a donc de g^randes chances pour que la mutation ait eu lieu de manière indépendante en arménien et en germanique. M. llirt [Die Indogernianen, p. 616) a supposé que la mutation consonantique est une conséquence immédiate du développement d'un accent d'intensité ; mais des langues qui ont un fort accent d'intensité comme l'irlandais ou le russe moderne n'ont pas de mutations pareilles ; et le passage de p, t, k k ph, th, ^/; n'est qu'une des parties de la mutation. Les faits toscans relevés par M. Josselyn dans son travail sur la phonétique italienne (paru dans la Parole, et séparément comme thèse de l'Université de Paris) montrent comment peut se produire un phénomène de ce genre : M. Josselyn a observé k Sienne une prononciation aspirée des sourdes (prononciation qui explique la forme spirante prise par les sourdes intervocaliques en toscan) et une prononciation assourdie (à la manière allemande) des sonores; or le toscan est du latin parlé par des descendants d'hommes dont la langue était l'étrusque, et l'on sait que l'étrusque n'avait pas d'occlusives sonores. M. Schuchardt {Slaioodeiitsches und Slmuoitalienisches [1885], p. 12 et suiv.) a déjà indiqué l'hypothèse que certaines particularités de la prononciation des consonnes en toscan résulteraient du maintien de prononciations étrusques. Au moment où les dialectes indo-européens qui sont devenus l'arménien et le germanique ont été assimilés par des populations (pii aspiraient les sourdes et n'avaient pas de vraies sonores, la mutation a pu commen-
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cer, et la tendance a persisté dès lors, produisant pendant un temps illimité, et aujourd'hui encore, des effets nouveaux. Si, comme le croit M. Hirt, les Germains occupent en partie le domaine qui était le domaine indo-européen commun, il n'en résulte pas qu'ils aient occupé la région sans interruption, ni qu'ils n aient pas subi d'invasion étrangère tout en préservant leur langue, ni qu'ils n'aient pas absorbé des populations voisines qu'ils auraient soumises. Les faits sont inconnus, mais il ne manque pas de possibilités qui rendent légitime l'hypothèse présentée ici de l'influence d'un substrat étranger.
Dans ses Grondbeginselen der psychohgische Taalwetenschap, II, p. 240 et suiv. •, le P. Jac. van Ginneken a exposé en détail une hypothèse analogue pour le germanique ; mais il a eu le tort d'attribuer k une influence celtique le point de départ de la mutation consonantique. Sans rechercher si le celtique a pu exercer sur le germanique une influence aussi profonde — quelques emprunts de vocabulaire en (partie contestables en l'espèce) ne prouvent jamais une forte influence linguistique — , il suffit en effet de constater que le celticpie lui-même n'a aucune trace de mutation : il présente une ouverture des consonnes intervocaliques, comme ^I. Pedersen l'a montré ; mais cette ouverture, qui a evi lieu séparément dans chacun des dialectes celtiques, n'a rien de commun avec la mutation consonantique, dont le principe est tout entier dans un retard des vibrations glottales par rapport à l'explosion des occlusives ; d'autres phénomènes sont consécutifs à ce premier changement et en résultent directement ou indirectement ; de là proviennent quelques coïncidences partielles, tout accidentelles, avec des faits irlandais; mais toutes les complications ultérieures ne doivent pas faire perdre de vue le fait initial. M. Bréal a aussi supposé que la mutation consonantique du germanique est due à une influence étrangère, mais sans pou-
I. \'oir maiiitcnanl réclilion française de co romarcjuable ouvrago, l'iim-ijirs 'If lingiiislit/iie psyfholo(ji(jue, p. W)[y cl suiv. Note de corii'clioii .
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voir déterminer cette inlluence qui demeure énigmatique (v. Revue de Paris, XIV, 6 [année 1907], p. 59 etsuiv.).
Il convient donc sans doute de séparer les faits arméniens des faits germaniques : les possibilités phonétiques sont en nombre très limité, et la réalisation d'une même possibilité dans deux langues indo-européennes ne suffit pas à autoriser l'hypothèse d un rapprochement dialectal àlintérieurde 1 indoeuropéen.
L'arménien et le germanique appartiennent du reste à des groupes assez différents et ne présentent aucune autre particularité qui ne serait propre qu'à ces deux langues. Il y a entre les deux des ressemblances de structure assez frappantes, mais qui tiennent à des développements indépendants. Ainsi le germanique et l'arménien s'accordent à former leur participe passé et leur infinitif au moyen d'un même suffixe ; mais ce suffixe est *-iio- en germanique (got. haiiraiis et hairan)^ *-loen arménien (arm. hcreaJ et herel). L'infinitif est unique et tiré du thème du présent, ce qui s'explique facilement en germanique : seul le thème du présent a conservé son participe actif, tandis que le thème du prétérit n'en a aucun ; la même explication doit s'appliquer à larménien, bien que à date historique le participe présent actif se trouve n'y èlre pas plus attesté que le participe prétérit actif. De pareils parallélismes de développement n'établissent pas une parenté dialectale.