‹ Les dialectes indo-européensChapitre 24 sur 38 · L'AUGMENT · texte numérisé non relu

L'AUGMENT

L'aug-ment n'est attesté que dans trois langues : indo-iranien, arménien, grec ; il manque entièrement partout ailleurs.

L'absence daugment dans la plus grande partie du domaine indo-européen ne saurait surprendre ; car, même dans les langues où il existe, les plus anciens textes en révèlent un emploi facultatif. S'il est de rig-ueur dans les inscriptions achéménides, il fait défaut presque constamment dans l'Avesta ; dans les anciens textes védiques il manque souvent ; et , aussi longtemps que les formes à aug"ment ont persisté en pâli et dans les prâkrits, ce caractère facultatif se maintient. En g'rec ancien, l'augment est de rigueur dans tous les dialectes ; seule, la langue homérique a encore la faculté de n'en pas user, conservant par archaïsme littéraire, ici comme ailleurs, des habitudes abolies dans la langue parlée. En védique et dans les prâkrits, comme chez Homère, c'est surtout l'étendue du mot qui tend à régler la présence et l'absence de l'augment, comme l'a montré M. Wackernagel , Worlum faille iiiid Wortfonn, Nachrichkn de l'Académie de Goetlingue, I !)()(). Ce qui n'est qu'une tendance dans ces vieux textes est, en ancien arménien, une règ'le absolue : reçoivent l'augment les formes verijales commençant par une consonne qui, sans cette addition, seraient monosyllabiques : cher « il a porté — = gr. Ëçîsps », skr. âhharaL en face de /'<■// x j'ai porté »; i'iii « j ai donné » en face de luakh « nt)us a\ons donné '■: et. comme le monosyllabisme dune forme telK' cpie arni. */>(■/ ou Dinlerles inflo-europpcns '

ac « il a conduit » est dû à une chute de voyelle finale proprement arménienne, cette règle atteste indirectement le caractère facultatif de l'augment en arménien préhistorique, c'est-à-dire un état pareil à celui que présentent en fait le védique et le grec homérique.

L'augment n'est pas un élément essentiel et constitutif de la forme ver]:»ale: on l'a prouvé depuis longtemps en invoquant le fait hellénique suivant : de même qu il ne peut reculer audelà du préverbe qui précède immédiatement le verbe, le ton ne peut reculer en grec au delà de l'augment ; on a T:ap-£-(7ysv comme ff'j;j.--pi-£ç.L'augment est donc traité comme un préverbe, c'est-à-dire comme un mot qui, en indo-européen, était rigoureusement autonome. — Et, en effet, si l'augment faisait partie de la forme verbale, il serait un préfixe; or, il n'y a aucun autre préfixe en indo-européen, et l'augment serait Tunique exemple de préfixation dans le système grammatical indo-européen tout entier.

Dans les trois langues où il figure, l'augment a très longtemps persisté. Le grec moderne en fait encore usage régulièrement, malgré les chutes fréquentes de voyelles initiales qui caractérisent éminemment cette langue. Tout altéré qu'il soit à la date relativement liasse où il est attesté, l'arménien l'emploie d'une manière constante dans les conditions indiquées, et, s'il ne le possède plus au moyen âge et à l'époque moderne, c'est qu'il a progressivement éliminé les formes où figurait l'augment et a obtenu le poly.syllabisme de toutes les personnes de l'aoriste par d'autres procédés. Dans l'Inde, l'augment a duré autant que les formes d'imparfaits et d'aoristes où il était en usage : le pâli et les prâkrits le possèdent encore. En iranien, la substitution des foi-mes participiales aux formes persoimelles a entraîné naturellement la perte de l'augment déjà en pehlvi ; mais, dans un dialecte éloigné où l'aoriste s'est maintenu par exception . k' Vaghnobi. l'augment s'est maintenu aussi jus({u'à présent (Geiger, Gniiidr. d. iraii. Phil., I, 2, p. 3i0 et suiv.). En dépit de son caractère anciennement facultatif et accessoire, l'augment est donc un lUiMuenl

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stable dans les trois groupes de langues indo-européennes qui le possèdent.

11 est dès lors très significatif cpie laugment ne se rencontre absolument pas dans toutes les autres langues indo-européennes.

Puisque l'augment n'est jamais un élément essentiel et nécessaire de la forme verbale — ou du moins nest devenu nécessaire qu'au cours du développement du sanskrit, du vievix perse, du grec, de l'arménien — il n'y a pas lieu de s'étonner qu'il manque tout à fait sur un vaste domaine continu.

Et cette absence de l'augment n'est pas due à une chute relativement récente. Car, d'une part, même dans des conditions où, à en juger par l'indo-iranien, le grec et l'arménien, on s'attendrait à trouver trace de l'augment, il n'en subsiste rien dans les langues en question, pas même dans des formes isolées. Et d'autre part, l'absence d'augment a déterminé ou contribué à déterminer le développement pris par les formes verbales.

L'absence totale d'augment dès les plus anciens textes et dans tous les dialectes de l'italique, du celtique, du germanique, du baltique et du slave est caractéristique. L'italique est connu à une date un peu moins ancienne que l'indo-iranien et le grec, mais aussi avant l'époque chrétienne ; et il l'est par plusieurs dialectes bien distincts ; or, dès l'inscription de Duenos, on trouve un prétérit latin sans augmeni feced , et ni le latin, ni l'osque, ni l'ombrien n'ont un seul reste d'augment. Les autres langues sont connues plus tard, mais les unes, comme le gotique, le norroisrunique, l'irlandais, à peu près à la même date que l'arménien, d'autres, comme le vieux prussien, le lituanien, les dialectes slaves, sous des formes très archaïques: et pour toutes, on possède des dialectes divers eu [)lus ou moins grand nombre ; nulle part, il n'y a trace d'augment. On a parfois cherché un augment dans got. iddjû « je suis allé » ; mais maintenant on a presque universellement renoncé h le faire (cf. Trautmann. Geniuviische Laiiigesel:^c, p. t8). 11 sullit d'opposer ce manque constant d'augment dès

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la date la plus ancienne et dans tous les dialectes de ces lang-ues à la longue persistance de l'augment en grec, en indo-iranien et en arménien pour conclure à l'absence initiale de ce procédé morphologique sur tout le domaine considéré. Et c'est ce que confirme l'examen des formes du prétérit dans ces mêmes langues. Les désinences secondaires ne suffisent pas à opposer clairement l'imparfait au présent ; des formes comme hom. 9Épo[j.cv. oipt-t sont même entièrement ambiguës à cet égard. Le système de l'imparfait et du présent, skr. àhharam à côté de bhâràmi, gr. è'çspcv à côté de <fipo), ne s est donc maintenu qu'en indo-iranien et en grec, dans les langues où existait l'augment, par lequel se caractérisaient les formes trop peu nettes. Le slave a encore des traces d'imparfait ; mais ces formes servent d'aoriste, et ce ne sont que des restes isolés : les quelques aoristes radicaux tels que padil « je suis tombé » à côté de pnde, et les 2*^ et 3' personnes du type ncse qui remplissent une lacune des aoristes en -s-, tels que nèsu. Le slave et le latin ont remplacé par des formes nouvelles : v. si. nesêaxù, lat. ferêbaiit, l'ancien imparfait qui, sans augment, n'était pas assez caractérisé. En irlandais, les désinences secondaires ont été affectées à un emploi tout particulier : distinction de la flexion conjointe et de la flexion absolue (cf. Revue celtique, XXVII, p. 369 et suiv. ) ; et il a été créé une forme nouvelle, dite souvent présent secondaire, qui ne continue pas l'ancien imparfait. Le lituanien a formé un imparfait d'habitude , tout aussi nouveau que ferêbaiii et iicsèaxû, le type sùkdavaii. Le germanique n'a rien qui tienne la place de l'imparfait. Les mêmes langues ont constitué un prétérit qui tient de l'aoriste et du parfait indo-européens, et qui présente des caractéristiques très nettes et bien définies, en grande partie spéciales à chaque langue : lat. probant, osq. prùfatted, v. irl. ro cants " j'ai aimé », got. salboda " j'ai oint », \\i. pàsakojau « j ai raconté », v. si. dèlaxû « j'ai fait » sont autant de formations originales, où le prétérit a une expression indépendante des désinences secondaires, et où niènie, comme en irlandais et en lituanien, la distinction

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des désinences primaires et secondaires peut n'aAoir plus aucun rôle. Ainsi la manière dont l'italique, le celtique, le germanique, le Baltique et le slave ont éliminé l'imparfait et exprimé le prétérit suppose qtie l'absence d'augment est ancienne dans tout ce groupe de langues, donc de date 'indoeuropéenne.

Il y a par suite lieu de poser ici deux groupes dialectaux indo-européens distincts ; et ceci montre que des lignes d'isoglosses peuvent être tracées à l'intérieur de l'indo-européen aussi bien en morphologie qu'en phonétique. C'est ce que confirme l'examen d'un certain nombre de cas, où la répartition dialectale est un peu moins évidente.

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