CHAPITRE XV
Le piirfait est en indo-européen une formation singulière à tous égards : il a des désinences qui lui sont jjropres, à l'actif et peut-être même au moyen, et un suflixe de participe actif (surtout au singulier) qui lui est aussi particulier ; le vocalisme prédésinentiel du singulier actif est le vocalisme -o- (et non -e-), contrairement à ce que l'on observe dans la plupart des autres formes athématiques (toutefois v. ang-l. et v. sax. dôm, V. h. a. tiioiii « je fais », et arm. ulcni « je mang-e » montrent que le timbre o n'était pas entièrement exclu du présent radical atliématic|ue) ; le redoublement est régulièrement en e (gr. '/.OsO'.-y.) ou reproduit un / ou un u de la racine (skr. tiitiide = lat. tutiidï, skr. riréca) ; enlin le ton, au lieu de se mouvoir entre la syllabe initiale du thème et la désinence, comme au présent {\éd.bibbariiii.bibl}r))iàsi \ gr. o'.oouva',, oiâouç,mais oiootjGai) se meut entre la syllabe prédésinentielle et la désinence (skr. jajâna, jajùi'ih ; gr. 'kzkv.<D^œ., X{Kv.\).\i.v>oz, comme AcAoi-évat, \z.hoiT.Mz). Aussi le parfait n'est-il conservé qu'en grec et en indo-iranien à l'état de formation autonome, c'est-à-dire seulement dans les deux langues connues à la date la plus ancienne et .sous la forme la plus archaïque. Cette circonstance compli([ue l'étude delà situation dialectale; néanmoins, si l'on examine l'ensemble des langues indo-euro j)éennes, il apparaît des concordances qui semblent indiquer des distinctions de dialectes à ce point de vue.
l^]n grec; et en indo-iranien, le parfait se maintient d'abord
tel quel, sans altération essentielle. En grec, il s'est même 1 irg-ement développé ; tous les verbes, y compris les dénominatifs, ont reçu un parfait du type ■zz-:t[j.r,y.x (création purement grecque). Puis la forme a été éliminée : les dialectes modernes indiens, iraniens et helléniques n'en ont rien gardé, ou à peu près rien. L'arménien est connu à date trop basse pour que le parfait y soit conservé ; mais il coïncide avec les dialectes indo-iraniens et helléniques de basse époque en ceci que l'élimination a été totale, et que le parfait n'y subsiste pas même à l'état de traces isolées, ou de restes dans d'autres formes.
Au contraire, dans les autres langues, dès le début de la tradition, le parfait n'existe plus à l'état de forme autonome ; mais ses débris ont contribué, dans une mesure plus ou moins large, à la formation du prétérit.
Les langues où le parfait s'est ainsi fondu avec l'aoriste pour fournir un prétérit sont, on le voit, les mêmes que celles où laug-ment fait défaut dès le début : l'augment disting-uait profondément du parfait les diverses formes de prétérit et rendait toute confusion impossible ; car, sauf dans son prétérit (dit plus-que-parfait), qui est d'emploi assez rare, le parfait ignore l'augment. La distinction entre l'indo-iranien, l'arménien, le grec, d'une part, et les autres langues, de l'autre, est donc en partie une conséquence du fait dialectal examiné au chapitre précédent.
Mais il y a sans doute une autre cause. En grec et en indoiranien, remploi du redoublement au parfait est à peu près constant. En grec, le redoublement a même été étendu à tous les verbes dérivés, si bien qu'il n'a plus le caractère qu'il avait en indo-européen d'une réduplication partielle de la racine, mais qu'il est devenu simplement la répétition de la consonne initiale du verbe suivie d'une voyelle t : -so<Xr,y.x, -.t-.v^.r,v.y., c£OY;Aor/.a, etc. ; cette transformation, qui a d'abord conduit à étendre le rôle du redoublement, en a entraîné par la suite la perte, en lui enlevant sa signification profonde : la répétition d'une consonne initiale n'a un sens qu'en tant qu'elle est un redoublement abrégé de la racine. Les cas de
104 DIALKCTES INDO-KIROPÉKNS
parfaits indo-européens communs sans redoublement sont isolés et peu nombreux. Les principaux se rencontrent dans les racines commençant par lu; il y a ici l'exemple indo-européen g-énéral : skr. véda. grith. vaêdà, gr. foîox, g-ot. wail, v. si. vèdc [et venu), v. pruss. ivaidifnai, arm. giteni ; l'ionien a dv.x en face de hom. (f)£(f)sf//.a ; le védique &viçmui\ l'arm. gom « je suis » (verbe indiquant l'existence) ne saurait s'expliquer mieux qu'en partant d'un parfait correspondant à <(ot. zuas (cf. sur ces formes et quelques autres, Brugmann, Griindr., IP, p, 1212 et suiv.) ; le groupement de ces exemples suggère l'idée que l'absence de redoublement serait en raj)port avec la forme spéciale de redoublement, sans voyelle, qui est de règle en sanskrit dans les racines kv initial, type uvaca, ûcûh. Les autres exemples cités (v. Whitney, Skr. gramni., §790 /; et c) sont peu clairs ; ils s'expliquent en partie par des circonstances particulières, et tous ne sont pas des parfaits; le nombre en est d'ailleurs négligeable par rapport à celui des formes sanskrites à redoublement.
Au contraire, dans la mesure où le slave, le baltique, le germanique, le celtique et l'italique ont des restes de parfaits, le redoublement y manque souvent.
En baltique et en slave, il ne subsiste du parfait que le participe actif, lequel est indépendant du prétérit à formes personnelles, qui repose sur l'aoriste. Et ce participe, qui a le suffixe du participe parfait et un vocalisme qui s'explique par celui du parfait indo-européen, est toujours sans redoublement : lit. mires, nilnisi, v. si. -niïrù, -iiilnlsi^ en regard de skr. umiurvan^ iiianirnsJ. Ces participes ont pu conserver parfois un vocalisme radical particulier, distinct de celui du thème de l'infinitif et de l'aoriste, et même de celui du présent, ainsi v. si. vlnkû et hrugu, mais ils n'ont jamais de redoublement. Les formes baltiques et slaves sont liop isolées poui- prouver 1 existence de formes sans redoublement : les ])arlicipes grecs modernes tels que ^Axy.-j.Évc; reposent sur 3^3/ J'-yy^viç ; toutefois des formes comme vlnkii et hrngû du vieux slave sont assez archaïques pour donner au moins une indication.
l.K PARFAIT
Le prétérit g-ermanique est, en grande partie, tiré du parfait indo-européen, comme le montrent le vocalisme et les finales du singulier, type got. Dian, war'f>, etc. ; mais en règle générale, le gotique (presque le seul dialecte germanique où les formes à redoublement aient d'ordinaire gardé leur clarté) n"a de redoublement que là où le prétérit n'est pas caractérisé par un vocalisme a (ancien o) particulier : s1aitta,*staistauî \ balda, haihaJd \ etc.; seuls font exception quelques verbes à vocalisme è^ comme saia, saiso ; tiéa^ taiiok ; mais slepa, sai:(lep est conforme au principe général. On voit mal pourquoi le germanique, où le vocalisme du parfait est si bien conservé, aurait éliminé le redoublement, s'il n'avait eu des modèles anciens sans redoublement, — On pourrait alléguer que le prétérit germanique résulte d'une combinaison de parfaits et d'aoristes radicaux : got. budiin peut être une 3*" personne plur. d'aoriste radical athématique, et v. h. a. Hivi est sûrement une 2*' personne sing. d'aoriste radical thématique. Mais il y a une catégorie qui, par son sens, exclut tout mélange d'aoristes et qui a en efTet à la 2'' personne du singulier la désinence -t de parfait en germanique occidental, et non la forme d'aoriste du type v. h. a. lizci qui a été généralisée au prétérit dans un groupe germanique ; ce sont les prétérito-présents. Or, les prétérito-présents, qui sont de purs parfaits pour la forme et pour le sens, n'ont jamais de redoublement ; got. })ian, v. angl. niau (2" pers. manst), en regard de gr. ;x£;j,;va; got. fa;-/, v. h. a. darf {2" pers. darft): etc. Ceci indique clairement que le germanique repose sur un dialecte où, dès l'époque indo-européenne, le redoublement manquait ou pouvait manquer.
I.e latin emploie le redoublement du parfait dans la même mesure et de la même manière que le gotique : il y a redoublement là où le vocalisme du perfectum est le même que celui de l'infectum : cacdï, cecldî \ tango, tetigi; cauô, cecinl\ tundô, tiitud'i\ iiiordcô, nioiiiordl; etc. Les formes telles que memini ont un vocalisme ambigu. Mais, quand le perfectum est caractérisé parle vocalisme, il n'y a pas de redoublement : lim/iiô, Uqitl'.
106 DIALECTES INDO-ErnOPÉENS
nincô, ulci\ fiiglô, fûgJ; frMigô, frègt; eiiiO, êml\ etc; rien ne permet du reste de déterminer si ces formes reposent sur d'anciens parfaits ou sur d anciens aoristes. Les coïncidences entre le latin et le germanique relevées par M. Hirt, /. F., XVII, 270, résultent donc de l'application d'un principe général, et ne prouvent rien individuellement ; mais la coïncidence de principe est plus importante que ne le serait telle ou telle coïncidence de détail; et, dans son AbJaut, p. 190, M. Hirt a eu grandement raison d'attirer l'attention sur l'importance des formes de parfait sans redoublement dans les dialectes occidentaux.
L'irlandais emploie le redoublement dans les mêmes cas que le latin et le g-otique (voir les listes de verbes forts, Vendryes, Gr. diiv. irJ., § 400, p. 210 et suiv.) : caniiii, cechain] goniiii; gegon ; rladiin, ccchladatar (3'' plur.") ; iiiaidiiii, -memaid ; iiascim, -neiiasc ; tongu, -tetag ; litilim, tctol, mais aussi dans quelques autres où le vocalisme du parfait se maintenait : rigiiii reraig] dingini, -dedach; greiiiiiiii. gcgraÏHu; shiniiii, sefainn\ cf. à ce point de vue le type got. taitok. Toutefois, là où le vocalisme est () (devenu à en irlandais), c'est-à-dire là où il est hautement caractéristique, le vocalisme doit être celui de la 3*^ pers. sing. véd. jajàna, par opposition à \^''' i^ers. jajàna, mais il n'y a pas de redoublement : giiidiin, ro gàid\ techim, ro tàich ; scuchim, ro scàich . Le germanique n'a de formes de ce genre que dans la mesure où le présent a le vocalisme a (issu de *o), V. h. a. faru, fiior ; got. graha,grof; etc.; mais il en a peutêtre eu un grand nombre; en effet il conserve le redoublement dans des cas où le singulier du prétérit est caractérisé par le timbre, mais ne pouvait en aucune manière l'être par la quantité, comme got. teJca, faifok; on peut soupçonner que le germanique a d'abord opposé I''' pers. bar, 3'" pers. *bôr, comme véd. jabhàra : jabhara ; puis, d'après le type band, luarf, il aurait généralisé bar ; on entrevoit ici un moyen (très douteux et hypothétique) d'expliquer le contraste entre bar et laitok. Quoi(pi il en soit, l'absence de redoublement qui caractérise le germanique se retrouve partiellement en irlandais. — II est
probable que la voyelle loncrue des types v. irl. o-^^ et got. grof n'a rien à faire avec IV' du type goi. setiiiii, lat. sêdî ; got. qemiim, lat. itêni : v. h. a. brâhhiim, lat.frègt, et des prétérits lituaniens tels que émé, véré, etc. Ce qu'enseigne sur ces formes M. Loe'we. K. Z., XL, 289 et suiv., est évidemment erroné (sans parler di\skr.sedii)iâ, qu'on est surpris de voir citer k côté de formes à c indo-européen). Comme les prétérito- présents ont le vocalisme zéro au parfait, ainsi dans got. niiinun, skiilidi, en regard du degré c des prétérits ordinaires tels que got. qemim, bermi, ces formes à è radical sont très suspectes d'être d anciens aoristes; nulle part en effet, elles n'ont valeur de parfaits proprement dits, et partout elles servent de prétérits; le contraste de got. mitnun «• ils pensent » et de qemitn « ils sont venus » semble décisif. Et dès lors lat. uêni, -lêgî etc. doivent passer aussi pour être issus d'anciens aoristes, de même que v. irl. ro mldar.
M. Loewe, K. Z., XL, 28ietsuiv., essaie de rendre compte des parfaits sans redoublement par une perte du redoublement due à l'haplologie ; l'explication est arbitraire et peu probable puisque les langues occidentales ont à la fois des formes à redoublement et des formes sans redoublement, et elle est surtout inutile ; car il n'est pas établi, et l'on n'a pas le moyen d'établir que le redoublement ait jamais été universel dans le parfait indo-européen.
Une seule chose est sûre ; c'est que, par contraste avec le grec et l'indo-iranien, on trouve en certains cas normalement — et non pas dune manière accidentelle — des formes sans redoublement représentant des parfaits indo-européens en slave, en baltique, en germanique, en celtique et peut-être en italique. On s'explique par là que le parfait a été moins stable dans toutes ces langues qu'il ne l'a été en indo-iranien et surtout en grec. — Les formes sans redoublement sont évidemment de date indo-européenne, comme l'a indiqué M. llirt ; il est oiseux de rechercher ici si elles n'ont jamais eu le redoublement, ou si. l'ayant eu à l'épocjue préindo-européenne. eUes l'ont perdu par chute de *e.
108 DIALECTKS IXDO-EUROPÉRNS
Un rapprochement du pariait et de l'aoriste radical, surtout athématique, — déjà facilité par l'absence de Tau^ment — a été ainsi provoqué dans ces dialectes par l'absence de redoublement au parfait, et s'est en effet réalisé. Le perfectum latin est une combinaison de parfait et d'aoriste dont le détail est bien connu : il suffît de rappeler des formes comme d'ixistU tutuih'sli. En germanique occidental, la 2*^ personne du singulier du prétérit est empruntée à l'aoriste radical, tandis que la 1''- et la S"" proviennent du parfait : v. h. a. 1'" et 3'^ /^/j, 2'' liu'i. Et dans tous les dialectes germaniques, on n'a pas le moyen de déterminer si le pluriel du prétérit représente un parfait sans augment ou un aoriste radical : got. biidun est entièrement ambigu et peut répondre soit au thème de parfait de véd. biibiidbé (moins le redoublement), soit au thème d'aoriste de véd. biidhânâb; seules les formes du type got. qeiiiun se laissent reconnaître pour des aoristes d'une manière probable. En irlandais, certains verbes ont pour prétérit un ancien parfait, d'autres un ancien aoriste ; mais un même verbe n'a en général qu'un prétérit, et, quelle qu'en soit l'origine, ces prétérits sont équivalents pour le sens et l'emploi. Le germanique, le celtique et l'italique présentent donc cette innovation commune d'avoir constitué leur catégorie générale du prétérit ou du perfectum au moyen dune combinaison de formes de parfait et de formes d'aoriste tandis que le baltique et le slave ont un indicatif aoriste et un participe actif parfait.