LE SUFFIXE DE PRÉSENT * -YE
L'indo-iranien a un suffixe de présent -ya- dont les fonctions sont très multiples, mais dont la forme est toujours la même : qu'il s'agisse de dénominatifs, comme skr. naniasyâti , de déverbatifs, comme skr. dediçyâtc (à côté de dédiste), de verbes exprimant un état, comme skr. iiiâiiyafe, ou de passifs, comme skr. chidxàte, le sufïîxe est constamment -ya-.
Le suffixe correspondant est toujours -y tjo- en g-rec, quel que soit l'emploi : t£A£(oi, ;j,ap;j.aîpoi, 7yÇo), ij,a(vs[;.a'., etc. La forme du suffixe grec coïncide donc exactement avec celle du suffixe indo-iranien.
On sait que le baltique et le slave présentent, en regard de ce suffixe en apparence unique, deux types distincts : celui des verbes indiquant un état qui ont pour caractéristique du présent si. -/- (intoné doux), lit. -/- (bref) h toutes les personnes autres que la première, par exemple v.sl. ininitu, lit. tiûni \ V" plur. mïn'uiie), en regard de skr. mdnyatce.t de gr. ;j.atv£Ta'. ; et celui des présents généralement dérivés, dénominatifs, comme v. si. dèhja, lit. pàsakojii, déverbatifs, comme v. si. daja, lit. jùngiii, ou anciens dérivés ayant pris le caractère de présents primaires, comme v. si. //~(Z, lit. Ic^iù ', ce second type a, en slave, pour suffixe -je-, en lituanien, -ja- [c(. M. S. L. , XI, 297 et le suiv.) à toutes les personnes.
La distinction des deux suffixes * -/- et * -ye/o- attestée par le slave et le baltique se retrouve sans doute en arménien. Les verbes exprimant un état et les passifs que ce type a fournis
110 DIALIXTKS I.MJQ-EIROPÉK.NS
comme en indo-iranien sont caractérisés par un -/-, et les consonnes précédentes ne semblent pas subir les altérations que provoque la présence d'un ancien y. Ainsi le verbe primaire n-slim «je suis assis » (aor. ii-stay) semble avoir le même-/- que V. si. 5«///m« il est assis ». En aucun cas, les passifs tels que /^mm «je suis porté », en face deberein « je porte », n'ont trace d'une action de^'. Il y a donc lieu de croire que le suffixe était *-l-, comme en baltiqueet en slave. Au contraire, le suffixe des dénominatifs et déverbatifs était *-ye-, avec -y- consonne ; ainsi dans goceni « je crie », de * wok'^'-ye-, cf. skr. vak g-én. vacâh, zàvàxs instr. vaca^ gr. (f'-ÔTra (ace), (f)c-i (dat.), lat. uôx, et pour le sens, v. pruss. ivackis « geschrei » (voc.) ; koh'iii «j'appelle )> (de *gwot-ye-yCÎ. got. qifau, d'après M. Lidén); aceni «je croîs » (cf. lit. ftga « pousse », d'après M. Lidén) ; canaceiii « je connais » (où -ce- repose sur i.-e. * -skc- élarg^ipar * -vf-, soit * -sh-ye- : cf. gr. YvoWxw, lat. (g)nôscô), etc.
Le slave, le baltique et l'arménien forment donc un groupe de dialectes qui, distinguant *-/- d'une part, * -ye- (* -yo-) de l'autre, s opposent à cet égard à lindo-iranien et au grec, où * -ye- \*-yo-) est la seule forme attestée pour les deux types.
En germanique et en italique, le type qui présente*-;- en slave, en baltique et en arménien n'est guère représenté à ce qu'il semble.
S'il en reste trace en latin, c'est surtout dans les dérivés pourvus du suffixe secondaire *-ske-, ainsi lat. {re-)mini-scor, {com-)mini-scor, en face de v. si. iiniii-lû, lit. mïn'i\ et ces formes n'ont rien de caractéristique, car le grec a aussi des dérivés en -i-7y.oi, tels que z'j^ît/m) (à coté de z'j^r,-/.y.) par exemple; l'iranien même a, comme on sait, 7x1 ';ri-sa-. La forme en * -è- qui existe souvent à côté de ces présents subsiste seule d'ordinaire ; ainsi le latin a sedère, sedeô en face de v. si. sèditû,sèdèti\ tiidêre, iiideô en face de v. si. viditi'i, vidèli ; etc.
En revanche, au moins dans les cas où le suffixe suit une consonne, les présents répondant au type slave, baltique et arménien on * -ye- ,- yo - oui en germani(jue et en italique mie all(M liante de * -)w- (dans Its foniu's, ou dans une partie des
LK SUFFlXi: DE PRÉSENT *-ye- 111
lormes où le vocalisme prédésinentiel du type thématique est -c)-) et de * -/-, la quantité de 17 étant déterminée en partie par celle de la syllabe précédente. Les formes latine et gotique se répondent exactement, sauf à la l''' personne du pluriel, où Ton n"a pas le moyen de décider lequel des deux, du germanique ou de l'italique, représente le type ancien :
^ lat. sâgiô sâgJs sâgif sâgliinis sagJtis sa g i mit
} g'ot. sokja sokeis sohcif sohjaiu sokei'f' sohjaiid
l lat. capiô capis capit cap'uiiiis capitis capiiuit
{ got. hafja hafjis hafji^ hafjani hafjif hafja>id
x\insi que l'indiquent v. h. a. hevis, bevif, v. sax. de bejis, hejîii, etc., le j de got. hafjis, hafjif provient d'une innovation analogique proprement gotique iv. Streitberg, Urgenii. Graiiiiii., § 206, notamment, p. 30")). L'oscoombrien tend à généraliser -7-, type ombr. heris, heri\ toutefois quelques formes syncopées, comme ombr. herter, osq. factitd garantissent l'existence d'une forme à -/- en osco-ombrien i v. Buck, A graiJiiii. of Ose. and Uiidu\, §216, p. 16oj. Le type qui a constamment * -ye- en slave, baltique et arménien a donc -f- en italique et germanique, au moins dans toutes les formes où la règle générale du vocalisme du type thématique demanderait e. Et il ne s'agit pas ici de verbes d'état ; c'est le lat. babère, le got. baban qui répondent à lit. //);■/, iiirêti >^ avoir » pour le sens, et lat. capiô, got. bafja répondent de même à lit. tvèria, tvérti <■ prendre ».
Dans la mesure, très restreinte du reste, où le irermanique a des formes correspondantes à celles en * -1- du baltique, du slave et de l'arménien, le type se confond entièrement avec le type précédent, celui de got. hafja; deux exemples surs (non attestés en gotique, ce qui est à noter» sont : v. h. a. ^7^^//, sit:^is et liccit. ligis : v. sax. siftia, si fis et liggiti, ligis: v. angl. sillc, silcsl et licgc, Jigcsl : v. isl. silja cl ligja : cf. v. h. a. sè^dg, sî'disi et Ic^g, lc~isi ', seul, le gotique a les formes silttii et ligaii, cjui peuvent être aussi anciennes, cf. gr. 'kÎ'/z-x'.: (U' plus, le vieux liaut allemand a les formes de pré-
112 DlALKCTKS 1 .Mj( (-KriiOl'I'iliiNS
seul hi'his ibebisl!. hchit, libit, sci^it de hah['}i, Icbêii, sagâi cf. le type lit. tiiri : liirl'ti^ ; et lu I'" personne du singulier est v. sax. hebbiii. v. angl. hacbbe, la forme commune du pluriel, v. sax. hebbiiid, v. angl. babbaâ, haebbaâ \ il subsiste donc des restes notables du présent en * -yc- '. -/-, à côté de la forme ;i *-c- qui tend à se généraliser. — En général, le germanique élimine le type correspondant au type slave en -/- ; ainsi le prétérito-présent got. ))ian, etc. tient la place du présent correspondant à si. niinitû ; c'est qu'en effet le prétérito-présent est parfois substitué à un type de présent non conservé en germanique ; cf. par exemple got. ga-ilars, etc., en face de skr. dhi'sijôti, V. si. àrfi-iiq (et traces de iiru~nav-).
Les faits italiques et germaniques sont évidemment inséparables ; dès lors, on en doit retrouver l'équivalent en celtique ; malheureusement, l'état de dégradation phonétique et morphologique où sont les plus anciens dialectes celtiques dont on ait les formes grammaticales rend la détermination impossible dans la plupart des cas. Il y a néanmoins quelques formes décisives en vieil irlandais. Les 3®* personnes conjointes du singulier -gaib « il prend », d'une part, et -lêici k il laisse », de l'autre, reposent en effet sur des finales * -it i après syllabe brève) et * -ït après syllabe longue; et -gaib exclut * -\et qui aboutirait à v. irl. -/'. Les 2'^^ personnes du singulier d'impératif gaib« prend »et lèic « laisse » n'indiquent rien sur la quantité de -i final, puisque * -î et *-/ devaient aboutir au même résultat en irlandais, mais excluent * -ye ; ce sont donc des formes du même type que lat. cape (de * capi) et sâgï. Ces formes irlandaises appartiennent à des verbes qui répondent ^au type si. -yt'-, lit. -ja- type lit. Ivèria « il j)ren(l »). On a en irlandais des présents qui répondent au type si. -i-, lit. -/- ; mais ils sont déponents, et ne présentent par suite pas de fornuîs telles que gaib qui soient instructives; les principaux sont moiniur « je pense » et gainiur v je nais » ; tout se passe comme si les deux types étaient confondus, de même qu'en germanicpie. Kt le latin n fîô. fis, qui appartient à ce type et se compoi'tc cxactcMicnt comme sâgiô, sûgis.
ia: suFPiXK \)i-: l' ai'; s km- *-vc- I IM
Il y a ainsi concordance pai'f'aite du g-ermanique, du celtique et de 1 italique, et, par suite, on est en droit de poser trois groupes distincts: I" g'rec et indo-iranien, avec un seul suffixe *-VÉ?/-yc)-, servant pour les présents qui indiquent Tëtat et pour les présents dérivés ; 2° slave, baltique et arménien, avec un suffixe * -J- des présents indiquant l'état, et un sufiixe * -ye/'-yo- des verbes dérivés; '.V' germanique, celtique et italique, avec un suffixe *-yo-/-l- des dérivés; dans ce troisième groupe il y a une tendance à éliminer le type qui correspondrait au type slave, baltique et arménien en *-ï-; et, dans la faible mesure où il subsiste, ce type se confond ici, pour la forme, avec celui des présents dérivés si. -je-].
hiiilcclcs inil()-ciiri)jH'f'ns .