CHAPITRE III
L'ITALO-GELTIQUE
Les deux groupes de l'italique, à savoir le latin et Toscoombrien ont passé par une période de communauté postérieure à l'unité italo-celtique. Ceci est prouvé par une série de concordances de détail dont le caractère de singularité est frappant :
L'interrogatif-indélini a fourni le relatif : le nominatif du relatif est v. lat. quoi (lat. qui) = osq. poi, ombr. poi, en reg-ard de l'indéfini lat. quis = osq. pis, ombr. pis-i; de même lat. qiiid, osq. pîd d'une part, lat. qitod et osq. pod de l'autre se correspondent à la fois pour la forme et pour le sens.
Le pronom personnel osco-ombrien est mal connu ; mais "on a les datifs, et le parallélisme y est complet :
tcfe
La I'' personne du singulier du verbe <> être » est lat. suiii, osq. siim.
Les formations d'adverbes sont toutes pareilles :
lat.
osq.
ombr.
mi ht
iiiehe
tib'i
t(i)fei
tefe
siln
sifei
prohè{d)
aiiipnifid
prufe
cxtràid)
ehtrad
si(prn{d)
subra
DIALIJCTIJS I.NDO-KLIKJPKENS
Le présent de la racine *dbc a une même forme, dont voici par exemple la 3'" personne du subjonctif :
faciat i" a k i i a d f a ç i a
Le type deskr. dàdhâiiii, gv. -i(ir,[j.'., lit. desti n'est pas représenté pour ce verbe, non plus que pour iaciô en face de lr,\u.
L'existence des mêmes formations de dénominatifs, comme dans osq. ùpsannam, ombr. osatuei lat. operâiî, oudansosq. pr iif atted et l&t.prohâre, suffirait à dénoncer une parenté intime du latin et de Tosco-ombrien.
Il y a aussi des faits sémantiques, comme le passage de la racine * deik\- « montrer» au sens de (■ dire » ; lat. dlcerc, osq. deikum, deicuDi, ombr. deitii <■ dicito ».
Ces menues coïncidences établissent la période d'unité italique; c'est aussi cette unité qui explique le parallélisme complet des grammaires latine et osco-ombrienne : de même qu'on a fait la grammaire iranienne ancienne k l'aide de la grammaire sanskrite. c'est à l'aide du latin qu'on a réussi à déchiffrer les textes osco-ombriens, tous épig-raphiques, etdont aucune traduction ne donnait la clé. Les coïncidences des deux troupes sont multiples : les voyelles longues sont fermées ; les anciennes sonores aspirées sont représentées par des spirantes sourdes, puis la spirante *^ est remplacée par / (toutefois ce fait n'est pas italique commun, comme le montre la dentale de lat. incdia en face de 1'/ de osq. niefiiï; il y a eu développement parallèle); s intervocalique devient sonore; la nasale finale est -/// et non -n comme en grec, en celtique et en germanique ; les voyelles brèves en syllabe linalc tendent à tomber; la syntaxe est pareille.
Néanmoins, à la date où ils sont attestés, les parlers oscoombriens, déjà très distincts entre eux, dill'èrent du latin beaucoup plus que les anciennes langues iraniennes ne diffèrent du sanskrit : jamais en transcrivant [)urement et simplement de l'osque ou de l'ombrien en latin, on n'obtiendrait du latin correct ou même intelligible ; il résulte de là, pour le dire en passant, <pic le remplacement de ces langues |)ar \r
l'italo-celtique 33
latin a été un véritable changement de langue, et non une adaptation réalisée par voie de substitutions partielles, comme l'est par exemple le remplacement des patois français par le parler français littéraire commun qui s'opère actuellement dans toute la France du Nord.
Avant l'unité italique, il y a eu une unité plus lointaine encore et plus malaisément saisissable, l'unité italo-celtique. Cette unité n'est pas attestée par la conservation d'un nom propre commun comme l'est celle des Indo-Iraniens, ou Aryens. Mais certaines institutions particulières en sont peut-être encore la trace (v. l'article posthume de Julien Havet, Revue celtique, XXVIIl, p. 113 et suiv. avec la note d'introduction de M. d'Arboisde Jubainville). Et en tout cas, il ne manque pas de coïncidences caractéristiques au point de vue linguistique. 1« Le passage de p...k^'' à t^.-.h'', qui est constant : lat. quinque, irl. côic, gall. pimp, bret. peinp, gaul. r.e'j.rJ- (-oouXa) « quinte-(feuille) » en regard de gr. tuévts, skr. pânca, arm. hing, lit. penkî, etc.
lat. coquô, gall. pobi, en regard de skr. pâcati, v. si. peka, gr.
lat. quemis, querquêtum, en regard de v. h. a.foHm, v. angl. furh. Le nom propre 'Ep/.uvia, qui est celtique, n'est pas nécessairement en contradiction avec la loi ; le passage de *t''u à *ku peut être antérieur à l'assimilation de p initial à t'' intérieur ; de là le maintien de p qui a disparu ensuite comme tout p celtique commun. Au surplus, l'étymologie d'un nom propre n'est jamais sûre.
La loi est invérifiable en osco-ombrien : on n'a pas le moyen de déterminer si le p de osq. p lï m p e r i a i s « quinturns » , lloix-Tis; Pùntiis « Quintius » et de l'ombr. pumperias et puntes (( pentade » repose immédiatement sur p ou sur /c"' ; la seconde hypothèse semble certaine a priori. La même observation s'applique au mot popJna (= lat. coqnlnd), que le latm a emprunté à l'osque.
2» Le traitement ar, aide i.-e. *«;-,*«/, alors que i.-e V et *| donnent ital. or, ol et celt. n, //, c'est-iVdire autre chose; Diulecles indo-européens. "*
toutes les langues A^oisines ont un même timbre vocalique dans les deux cas (gr. ap et pa [ou ap], germ. ur, lit. /V ou ur, etc.) :
irl. scaraim « je sépare », gall. ysgar « séparation », ombr. kartu « distribuito », karu « part, chair », lat. carô, cf. V. h. a.. SCO r an, lit. [at-)ikirai\ c'est la racine de v. h. a. sceran, gr. -/.s'ipo), arm. khereiii.
lat. liants = lit. î'/r^j.
britton. garait « grue », gaul. Qri-)garaiiiis « (aux trois) grue(s) »; cf. serbe ^dràl et ^drào de *:^?mi7'i; gr. -^'ipavzç, lit. o'^Vt'é, V. si. ^eravî, etc.
gall. malaf « je mouds », ombr. (ku-)maltu « commolito », cf.arm. malem, et, avec vocalisme c, irl. ineJiin, v. si. melja\ avec vocalisme o, got. niala, lit. /«A'/zi , et, avec vocalisme (? ou o, lat. inolô.
lat. salix, irl. 5rt/7 (gén. sailcch) n'est un exemple probant qu'autant qu'on rapproche gr. sA'//.y] ; si, avec M. Solnasen, l'on sépare le mot grec, rien ne prouve que l'a de sali.x, sail et de V. h. a. salaha ne soit pas un ancien *a.
De même *°n donne an en celtique et en italique dans divers exemples (déjà indiqués pour la plupart dans Meillet, De radice *men-, p. 7, et depuis, par M. Hirt, I. F., XXI, 167 et suiv.), notamment dans :
lat. maneô, en regard de gr. ;j,£va), [j.£;j.£vr//.a ; irl. anaini, bret. {eh-)anajf sont assez énigmatiques.
lat. inaniis, ombr. manuv-e (( dans la main », osq. manhn] cf. V. isl. niiind.
irl. tana, bret. tanan, cf. gr. -xvj-, -ravaiç ; le lat. tennis a un e radical, comme lit. tenvas.
lat. canô, ombr. kanetu, irl. canini, gaW. canaf\ on n'a pas le degré e de cette racine ; mais on en a le degré o dans gr. xivx6:ç (et got. hana v coq », lit. kaùMùs, sorte d'instrument à cordes, v. Leskien, Bildnng der Noniitia, p. 498), et le degré ô dans lat. ci-cônia, prénestin cônea, v. h. a. /;//()//.
Toutefois ce traitement an de *°n prouve peu, parce que, d'une part, an est le traitement de *w en celtique dans la plu-
L ITALO-CELTIQLE do
part des cas (seul Tirlandais a in en certaines positions), et que, d'autre part, le traitement n'est pas constant en latin : *°ni aboutit à lat. /;//" :
sine, cf. irl. sain « séparément », et skr. sanutâr, got. sniidro.
cinis, cf. gr. y.ôviç.
3** Génitif en -î des tiiènies en -o : lat. u'irî=- v. \v\. fir \ irl. ogam. maqi ; gaul. Segoniari, génitif de Segomaros. Les dialectes brittoniques n'ont pas conservé le g-énitif. L'osco-ombrien a remplacé la forme en -î par une forme en -eis empruntée aux thèmes en -/- ; mais c'est sans doute à -î que ce -eis a été substitué. — Le génitif en -/ est extrêmement caractéristique de l'italo-celtique, parce qu'il ne se retrouve d'une manière sûre nulle part ailleurs (l'hypothèse sur le thessalien proposée par J. Schmidt,iir. Z., XXX VIII, 29 etsuiv. a cependant été repoussée récemment par M. Kretschmer [Glotta, I, 58 et suiv.] qui maintient son rapprochement avec certaines formes messapiennes) et parce que, ne présentant pas la voyelle thématique ejo qui se trouve dans tout le reste de la flexion, il est entièrement isolé dans la déclinaison de ces thèmes.
4" Passif en -r ; sur le détail des formes, v. G. Dottin, Les désinences verbales en -r- ; le prétérit est obtenu au moyen dune même forme nominale, l'adjectif en -to- : lat. cantâtus est, v. irl. (j-o)cèt « il a été chanté », osq. teremnatust « terminata est».
Les verbes à désinences ordinairement moyennes ont rec^u \r du passif, ce qui a constitué le déponent ; cette forme, qui est une combinaison des désinences moyennes et de la caractéristique -r, est une innovation strictement propre à l'italoceltique. — Fait très remarquable : les 1''^* personnes telles que lat. loquor et v. irl. labntr se ressemblent de près. — Le type lat. loquitur et le type v. irl. labrithir, -labratbar ont aussi même structure ; nulle part, ni en italique, ni en irlandais, il n'y a au présent trace des désinences primaires en *-fai, du type skr. sàcate, gr. ï-z-7.1 (et got. bairada) ; le latin a, il est vrai, la l""" personne du singulier en *-ai auperfectum indicatif: tiitudl = skr. tutnde, mais c'est une désinence de parfait ; on a
36 DIALECTES I.NDO-ELROPÉENS
constaté que le parfait a généralisé en quelques cas des désinences moyennes, qui peuvent n'être pas conservées par ailleurs ; le slave, qui n'a rien gardé de toutes les désinences personnelles moyennes au présent, a -è dans l'unique forme personnelle de parfait qu'il présente : vèà'e « je sais » ; et, comme les autres langues ont, pour ce parfait, la forme active (skr. véda^ gr. FsCîa, got. luait) , le v. si. vcdè indique une généralisation de la forme moyenne dans tout le parfait slave à une époque préhistorique ; le vieil irlandais ne connaît de même que les désinences du déponent aux 1'"'' et 3^ personnes du pluriel de certains de ses prétérits. — La 1'"'' personne du pluriel, lat. Joquimur, v. irl. lahrimniir, -labraiinnar, n'a rien à faire avec la désinence moyenne skr. -niahi, gath. -iiiaidt, gr. -[j.eOa, et est faite sur la l''" personne active; et la 2® personne du pluriel, qui est en latin empruntée à une forme nominale {hqiiimini) , ne se distingue pas de la forme active en irlandais : v. irl. labrithe, -lahraid. La coïncidence de l'italique et de l'irlandais pour le déponent va donc jusque dans le dernier détail. Il y a ici une innovation commune décisive (cf. Pedersen, K. Z., XL, 170).
S" L'irlandais et le latin ont en commun deux formes de subjonctif qui leur sont propres ; la concordance de lune de ces formes serait déjà caractéristique ; la concordance des deux a une valeur comparable à celle de l'innovation du déponent :
a. Formation en -à- : loi. fer am, v. irl. hera (et formes correspondantes en osco-ombrien). Sur l'irlandais, v. J. Vendry^s, Grain m. du v. irl., § 331, p. 173.
3. Subjonctif en -s- : v. irl. tJasii, têis (v. J. Vendryes, Graiiiiii. du v. irl., § 332, p. 173; et § 336, p. 176 et suiv.) ; lat. dlxim, faxim (et dixô, faxô). Le type faxiiii n'a évidemment rien k faire ni pour la forme ni pour le sens, avec le système du perfectum, où l'on lente souvent à tort de le faire figurer; et dîxiiii est tout autre chose que dlxeriiii. Ces subjonctifs en -s- ne présentent pas les caractéristiques des présents correspondants et constituent des thèmes autonomes, ainsi hd. fûxitii, faxô, en face de faciô ', ausiiii, en face de aiidcô, ci
l'italo-celtique 37
de même v. irl. -ges, en face de gitidiin « je prie ». — C'est un subjonctif en -s- qui fournit le futur osque, type fust. On peut être tenté de rapprocher le futur du type faxô du futur grec, par exemple dJxô de oîi;oi; mais il y a là sans doute une coïncidence fortuite, car tout l'ensemble du futur latin se compose d'anciens subjonctifs, et d'autre part les faits latins sont visiblement inséparables des faits irlandais. D'ailleurs le futur indo-européen n'apparaît que dans les langues où il y a un participe futur, à savoir l'indo-iranien, le baltique (et un peu le slave), le grec ; à en juger par le védique, le participe était la principale forme du futur indo-européen.
Le futur latin des verbes dérivés tels que aiiiâbô, uwnèbô, audïbô, fa], carefo, pipafo a son correspondant exact dans le futur irlandais en -b, -/- ; le rapprochement a été contesté, mais pour des raisons qui ne semblent pas entièrement valables, ainsi que Va reconnu M. Vendryes qui se réserve d'examiner la question en détail.
6" Formation du superlatif : lat. maxiimts \ osq. nessimas « proximae », ombr. nesiniei, v. irl. nessam, gall. nesaf ; et type lat. facilliniiis, gaul. O-j'^'.gxixt,, v. irl. dileni. Les autres langues ont une autre formation : skr. svadisthafp, gr. y-c'.ttcç, v. h. a. suo^isto.
7° Le suffixe * -fci- est élargi par un suffîx:e nasal ; lat. itâtiô, ombr. natine (ablatif), v. irl. toimtiu (gén. toimten) « pensée ». L'arménien a de même une forme -uthiwn (gén. -uthean), il est vrai; mais il y a ici un suffixe complexe, proprement arménien, tandis que les faits italiques et celtiques sont exactement pareils les uns aux autres.
8" Le vocabulaire est en partie identique ; il y a coïncidence pour quelques mots très importants, notamment pour des prépositions et préverbes :
lat. de =: irl. dî, britt. di
ciuji = com (et co- = co) ou encore :
imiis
, cf. irl. ïs (' en bas » et îsel., gall. iscl\
et certains substantifs :
\at. pectus, irl. ucht (gén. ochîa).
terra, irl. tir (thème en -es- ; v. Vendryes, M. S. L., XIII, 384).
lat. uerii^ ombr. berusfabl. plur.), v. irl. /;//-, britt. ber (les mots des autres langues qu'on a rapprochés [v. en dernier lieu Lidén, /. F.. XIX, 325] n'ont exactement ni le même sens ni la même forme).
L'adjectif lat. crispus, g"all. crych (même sens), gaul. Crixos (nom propre) est propre à l'italo-celtique.
Les anciens noms du (- fils » et de la « fille » ont disparu et ont été remplacés par de nouveaux mots : lât.fîlius etfilia, irl. iiiacc (gén. ogam. maqqi et maqi), britt. map « fils » et irl. ingen (ogam. inigena) « fille ». Lat. fïJiiis et fllia sont tirés de l'idée de « nourrir », et le mot celt. ^mah^'k^'o- a l'air d'un mot du langage enfantin, ainsi que l'indique sa consonne géminée.
Le démonstratif de l'objet éloigné est caractérisé par /- en italique et en partie en celtique seulement (v. Brugmann, Demonstrativ-pronomina, p. 83, dans les Abhandliingcn de l'Académie saxonne, vol. XXII).
Toutefois, il ne faudrait pas exagérer l'importance de ces concordances de vocabulaire. Par exemple, la liste des verbes forts de l'irlandais (v. Vendryes, Gr. dit v. irl.^ § 400, p. 210 et suiv.) ne coïncide que pour une très petite partie avec la liste des verbes forts latins.
La ressemblance générale de la grammaire italique et de la grammaire celtique est encore assez sensible, bien qu'elle soit dissimulée par les altérations très fortes et très nombreuses que chacun des deux groupes a subies de son côté. La grammaire irlandaise à laquelle on en est réduit à comparer la grammaire latine est du reste celle d'une langue attestée un grand nombre de siècles après le latin et parvenue à un degré plus avancé de développement, ce qui rend la comparaison malaisée et peu précise.
Pas plus que l'unité indo-iranienne n'exclut le passage de
l'italo-celtique 39
lignes d'isoglosses entre le sanskrit et l'iranien, l'unité italoceltique n'exclut le passage de lignes d'isoglosses entre l'italique et le celtique ; ainsi plusieurs particularités communes au grec et à l'italique ne se retrouvent pas en celtique, comme on le verra par la suite.
11 y a une ressemblance particulière entre l'osco-ombrien et le celtique, dans le traitement des labio-vélaires : * g^'-' donne également b en osco-ombrien et en celtique. Mais, si le fait se présente identique dans les deux groupes, c'est presque évidemment par suite d'un développement indépendant ; car le k"^ est d'abord demeuré q (attesté dans les inscriptions ogamiques), puis est devenu k en gaélique. D'ailleurs le traitement labial des labio-vélaires est un phénomène tout naturel, qui se retrouve d'une manière indépendante en grec, et que d'autres langues présentent à diverses dates : on le constate par exemple en roumain, parmi les langues néolatines.