MANIFESTE ELECTORAL
blique, vous ne pouvez le juger par ses actes, mais vous pouvez peser ce qu'il vaut par les attaques vilipendieuses qu'il a faites contre vous et contre ma personne depuis l'ouverture de la lutte.
Soyez sûrs que je ne m'abaisserai pas à lui répondre. Vous m'avez toujours connu trop respectueux de la réputation d'autrui pour que je me permette d'user de semblables armes contre ce sanieux candidat. Je ne rends pas fange pour fange. Mais je vous demande simplement de faire la comparaison entre nous deux.
Je ne prétends pas me décerner un brevet de vertu; je veux le triomphe de la vérité. J'ai toujours eu l'intelligence tournée vers les plus grands progrès et on m'a répété souvent qu'il y avait en moi l'étoffe d'un homme d'état. Mon cœur vaillant de parfait honnête homme me fait sentir que je suis l'honneur du comté par mon noble esprit, par mon éloquence entraînante, par ma vive compréhension des choses publiques.
Pouvez-vous hésiter un instant entre moi et cette sinistre canaille qui ose se présenter devant vous ? Chassez avec dégoût ce boueux spécimen de brute avinée, débarrassez-vous de ce résidu infect de camelote électorale qui veut s'imposer à votre vote. Que feriezvous d'un homme qui deviendrait le servile valet du pouvoir et qui serait la honte de la
circonscription ?
I] faut réellement être rendu bien bas pour venir quémander par de telles flagorneries à l'adresse du peuple et de telles injures à son représentant, les faveurs électorales. Ne vous vous occupez pas davantage de cet irresponsable; il ne mérite qu'une chose: le dédain et l'oubli.
Soyez toujours nobles, soyez toujours dignes. Elisez des représentants qui sauront toujours porter bien haut en notre province l'étendard du progrès et l'oriflamme de la civilisation. Votre représentant humble et dévoué,
Aristodeme Clampin.
Fumée
Fine colonne bleutée, la fumée monte droit dans le ciel clair; pas un souffle de vent. La fumée ne s'enroule en aucune volute capricieuse, elle ne s'ébat en aucune spirale,elle monte toujours tout droit, à l'infini. Ya-telle rejoindre le ciel ?
Voilà qu'elle devient plus diaphane, elle n'est guère qu'une buée, puis rien. Il n'en reste rien, ni trace, ni souvenir. Où est allée la colonne de fumée qui montait tout droit a 1 mil m r
Elle s'est confondue avec l'espace immatériel, et jamais plus ses atomes dissociés ne se réuniront, jamais plus elle n'existera pour nos yeux.
Notre terre est trop grossière, trop lourde, trop matérielle. Elle ne sait gaver que les appétits brutaux, elle ne satisfait que les basses cupidités, elle ne sert que les tyrans à l'esprit pervers et à la langue menteuse. Elle ne sait pas reconnaître le beau ni se prosterner devant la vérité; d'instinct elle cherflic à briser qui veut s'élever au-dessus d'elle, elle aime salir ceux qui ne veulent pas de sa malpropreté.
Que peut faire sur la terre une fine colonne de fumée! Il lui faut monter bien vite pour ne pas souiller sa pureté, il lui faut monter bien haut, jusqu'à disparaître, voile invisible et impondérable.
L'espace n'est pas matière, il est sans limites, il est éternel; il embrasse tout de son étreinte que nul ne voit mais que nous sentons tous. Et nous, bornés, nous cherchons à nous débattre contre l'espace, qui contient tout. Toute la terre n'est qu'un point; que sommes-nous donc, des milliards sur ce point!
La fumée qui monte là-haut fait mieux que nous; elle veut se dépouiller de toute matière et de toute attache à la matière, et, de plus en plus légère, elle se hâte de monter, fuyant la grande misère de ce monde informe, triste et pitoyable, pour aller s'anéantir dans l'immensité infinie.
Empreintes
Nous sommes une cire molle, et par notre corps de chair où tout est sensation et par notre âme immatérielle où tout est sensibilité.
Notre chair se pétrit de toutes les jouissances et s'amollit à toutes les caresses; elle s'effondre sous la morsure de la douleur, et }a douleur la fait mourir. Notre esprit cède aux idées qui ne sont pas de lui, il reçoit et ressent toutes les langueurs comme toutes les tortures de la chair, et sa sensibilité se fait de toutes ces sensations la substance de sa vie.
Par nos yeux entre la lumière, et lorsque la lumière n'est plus, lorsque nous sommes perdus dans les ténèbres, la lumière rayonne encore en nous; nous en sommes imprégnés, elle illumine toutes les fibres de notre être. Et nous sommes heureux, car le bonheur est dans la lumière.
Mais si nous n'avons pas la lumière, si les ténèbres ont fait de nous leur proie, nous devenons nous-mêmes ténèbres, car l'ombre qui nous envahit désagrège toutes les puissances de notre esprit. L'obscurité étreint l'âme, qui ne peut même pas gémir, car elle
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n'entendrait pas sa propre plainte. Et nous sommes devenus ténèbres.
La parole nous dirige; elle commande et nous sentons qu'il nous faut obéir. Elle prie aussi, et nous accédons à ce qu'elle nous demande. La parole chantée nous fait frémir; elle nous émeut jusqu'au bouleversement.
Peu importe ce que nous pensons avant que le chant commence; dès que nous le percevons il devient notre maître et nous sommes l'esclave; nous sommes la cire, il est le fer chaud qui y laisse à son gré son empreinte.
Et si les cordes chantent, et si les bois soupirent et si les cuivres hurlent, rugissent, tonnent, nous devenons un sujet passif de changements multiples et de sensations ininterrompues. Notre substance à penser, qu'elle soit matière ou esprit, passe par d'innombrables transformations, change incessamment de mode. Tous les sentiments remontent des replis où ils étaient ensevelis, toutes les passions, dont on ne soupçonnait pas la véhémence, ensommeillées qu'elles étaient, se dressent et s'entrechoquent. L'esprit vit, l'âme palpite et bondit, toutes ses forces s'unissent, se heurtent, s'enchaînent, s'annihilent.
Nous ne vivons pas cela de nous-mêmes.
Nous sommes le sable où l'enfant trace ses informes dessins, comme nous sommes la falaise que la mer ronge peu-à-peu. Nous som-