EVOLUTION
En littérature le futurisme s'appela décadence, et c'est là que tu en vis de belles, ô langue française. Hélas, le mal me frappa, et j'ai toujours à la mémoire, comme le boulet du forçat, cette phrase que j'écrivais alors, dans les affres de la dégénérescence: "Les exacerbations périodentes de la quintessence lénifiée de mon intellect ont pétrifié les candeurs albes avec lesquelles je chantais guerrièrement les tintamarresques échos de nos exploits sur des ivoirins luths!!! Vous n'y comprenez rien; moi non plus. Il fallait écrire comme cela pour être dans le train. Il y a un jeune homme (ô illusions de la jeunesse, vous êtes toujours vivaces) qui écrivait comme cela, dernièrement encore, dans un gros et épais journal. Paix à ses cendres.
C'est démodé, maintenant, tout cela. Le siècle marche vite et il nous faut marcher avec lui. Tempora mutantur, écrivait Cicéron , les temps changent et nous changeons avec eux.
On a trouvé beaucoup mieux. J'ai appris qu'un nouveau cénacle est formé, dont les adeptes portent le nom de superréalistes. Le nom déjà n'est pas banal, mais qu'est-ce donc à côté de la chose. Las de peinture, de musique, de sculpture et de tout le tremblement, on fait maintenant de la lecture. On se rassemble en petit comité, et ce sont les maîtres de céans qui font les frais de la séance.
Au milieu d'un profond silence, en un re-
cueillement général, Monsieur, d'une voix grave et forte, scande vigoureusement et noblement les phrases savamment agencées des funambulesques réclames pour les Pilules Vertes que publie l'Almanach Populaire, et Madame, d'un fausset suraigu, l'accompagne en récitant à perdre haleine l'annuaire du téléphone!!!
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La Rosse
Je suis la rosse étique qui trime du matin au soir sur le pavé de la grande ville. Je trame une voiture qui n'est peut-être pas extraordinaire au point de vue esthétique de la forme, mais dont les belîs roues toutes rouges, aux bandages fortement caoutchoutés, et la caisse bien vernie et les brancards arrondis ont un air qui plait, malgré la pointe de cocasserie qui s'échappe de l'ensemble.
Je suis une rosse étique, mais mon maître est gras à plein col. Il est gros, plutôt court sur jambes, et il a le teint fleuri. Sa tunique aux boutons d'argent dessine les contours gracieux d'une proéminence abdominale suffisamment accusée, et sur le chef rubicond trône un tuyau luisant qui ne craint rien des saisons et- de leurs rigueurs. Et moi, je sui^ maigre, décharnée, ma peau se colle à mes os, mes yeux voient à peine, de fatigue, mes genoux noueux s'ankylosent, et j'ai l'air tout bête avec ce moignon de queue que l'on m'a fait en coupant mes longs crins noirs.
Mon mai Ire a le verbe haut et le coup de fouet facile. Il aime engueuler tout le monde,
surtout sans motif ni prétexte. Il vitupère contre l'état des rues, (il a bien raison) il cingle de quolibets les cochers, ses confrères, plus maladroits que lui, et il voue à tous les diables et à tous les tourments les voyageurs qui lésinent un peu sur le pourboire. Il ne craint que les sergents-de- ville.
Et alors, c'est moi qui écope. Le fouet me mord et me blesse, et si mes genoux ne peuvent se mouvoir plus vite, si mes sabots buttent sur les pavés inégaux, je dois endurer la correction sans rien dire, la tête basse et trottant de mon mieux. Je ne suis qu'une pauvre rosse, et alors, que voulez-vous ....
Lorsqu'il pleut, c'est encore pis. Le pavage est glissant et mes pieds y cherchent en vain un solide appui. Le fer ne peut se poser avec sûreté sur la pierre humide et je glisse. Bien souvent alors mes genoux se fendent et saignent et je puis à peine marcher ensuite, et je boite. Mais les gamins se moquent de moi; sur le trottoir, ils guettent les étincelles que le fer tire de la pierre, lorsqu'il la frappe ainsi, en glissant.
Je ne mange pas souvent à ma faim. Le foin est cher et l'on y mêle de la paille. Le picotin d'avoine semble être devenu une institution du passé, comme l'arbalète ou même le fusil à pierre.
Les voitures à chevaux, les fiacres à rosses, ou les sapins, si vous aimez mieux (cer-