LE PASSANT
me lui, si nous voulions bien savoir et comprendre que nous ne sommes tous que des passants.
Croquis
Je suis bien sûr que si vous la connaissiez, vous l'aimeriez comme moi. C'est un tout petit bout de femme, haute comme une botte, et ça a bien six ans. Vous voyez déjà l'importance !
Elle a un nez qui eût fait la joie de Forain ou de Poulbot, dont le crayon a saisi sur le vif tant d'inoubliables silhouettes d'enfants: tout délicat et mince à la naissance, il descend en s'épatant un peu, pour finir en un retroussement malicieux et victorieux qui a l'air de vouloir vous dire: "Pensez-en ce que vous voudrez, pour ce que ça me fait!"
Lorsqu'elle vous parcourt des pieds à la tête de ses petits yeux perçants, qui semblent toujours à la recherche de quelque chose, il n'y a point de souci ou de méchante humeur qui puissent tenir; il vous faut lui sourire, et elle vous paie aussitôt de retour. Mais c'est déjà coquet, vous savez, et elle essaie de cacher avec sa lèvre la terrible brèche que fait à son sourire la perte de deux dents. Oh, si elles peuvent repousser, ces dents!
Elle a été malade il y a quelques mois; la grippe, a dit le médecin, et on a dû lui couper
ses fins cheveux qui lui faisaient une rutilante auréole. Elle en semblait toute joyeuse, et comme je m'étonnais un peu, elle me dit tout bas à l'oreille: "Peut-être qu'ils vont repousser d'une autre couleur, et tu vas m'aimer encore plus, hein ?" Ses cheveux sont revenus, et ils sont toujours du blond le plus vénitien. Mais, jamais je n'ai vu pareil buisson, c'est à faire le désespoir du démêloir le plus déterminé.
Elle s'est vite consolée, la petite, de voir que ses cheveux persistaient à demeurer roux, et elle porte plus glorieusement que jamais la capricieuse chevelure qui va toujours s'emmêlant de plus en plus.
Elle s'ennuie beaucoup lorsque je suis absent, et elle me l'écrit. Si vous voyiez les magnifiques arabesques et les riches pâtés qui enjolivent ses lettres; ce qu'elle s'y applique, aussi! Et de mon côté, je l'avoue bien humblement, j'ai quelquefois autant de plaisir à griffonner quelques mots à ce petit lutin, qu'à écrire de longues lettres à de grandes demoiselles.
Je l'aime bien cette petite, et je suis sûr que si vous la connaissiez, vous l'aimeriez comme moi.
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Souvenirs
Il est des figures que l'on n'oublie jamais; le temps n'y peut rien, notre mémoire les conserve sans y rien changer. Que de souvenirs nous avons ainsi de notre jeunesse; que de silhouettes notre cerveau a photographiées et conserve vivantes, fidèles.
Je me rappelle toujours un professeur que j'ai connu, si typique, et à qui tant d'élèves doivent le bagage d'histoire universelle dont le collège a charge de nous meubler le crâne.
Je le vois devant ses élèves, tout menu derrière son grand pupitre; peu de cheveux et très courts ceux qui restent, les yeux un peu loin dans les orbites, le nez aminci, les joues pas du tout replètes, lèvres minces et court menton; un vrai rat de bibliothèque, quoi, le "bookworm" d'Irving.
Un professeur d'histoire doit avoir comme première qualité le physique de l'emploi; autrement, on ne le prend pas au sérieux. On traite comme sornettes ce qu'il nous raconte avec le plus grand sérieux du monde.
A voir un homme gras et joufflu à plaisir, on ne peut jamais, avec la meilleure bonne volonté de la terre, se le représenter courbé
sur de vieux parchemins poudreux, scrutant les textes bizarres et naïfs des paroliers et avant-parliers du Moyen-Age, ou encore feuilletant, l'air grave et compassé, d'immenses bouquins relatant en toute vérité et conscience les faits hauts ou vilains de la gent humaine, d'Adam jusqu'à ce jour.
Mais lui, quel idéal de professeur d'histoire! Quelle bonne binette nous prenions lorsqu'il franchissait de son pas mesuré et distrait le seuil de la classe. Et il prenait place au pupitre; un peu de pose, vous savez, là, deux doigts à la joue, et cette petite moue des lèvres; mais combien il était facile de n'y pas voir d'affectation. Puis il nous parlait, il expliquait, il commentait de sa voix plutôt grêle; comme c'était drôle, les premières fois, d'entendre sortir les mots de cette façon, de cette allure précipitée, se bousculant, se mêlant entre eux. Mais l'on s'v faisait vite et au bout d'une semaine nul n'y prenait garde.
C'est déjà loin tout cela et les cheveux tombent si vite que ce n'est pas pour nous rajeunir, mais il est un coin de notre âme où nous conservons précieusement nos meilleurs souvenirs et ce n'est jamais sans émotion que nous y revenons de temps en temps; c'est peut-être ce qu'il y a de meilleur en nous.
Nous n'oublierons jamais ceux à qui nous devons tant; nous leur garderons cette reconnaissance et cette admiration pour la tâche, souvent ingrate, qu'ils ont choisie.
Féminisme
Le siècle où nous vivons est le siècle de la plus éclatante lumière, de la plus haute civilisation; c'est le siècle du plein épanouissement de l'intelligence humaine.
Jamais notre substance cérébrale n'a connu pareil travail, n'a donné semblable rendement. Chaque homme s'est fait, pour son usage personnel, ses principes, sa doctrine, et ne suit rien autre chose. Ainsi, mon voisin est socialiste, j'ai un ami qui est communiste, deux qui sont anarchistes, et trois bolshévistes, et j'ai dîné hier entre un nihiliste et un spirite qui se sont traités de la belle façon.
Moi, j'étais féministe. Pourquoi ! Ma foi, je n'en sais rien, mais j'étais féministe. Atavisme, instinct, impulsion, accident ? Peu importe. J'aurais eu honte de n'avoir pas, moi aussi, ma théorie, ma thèse, ma doctrine à défendre et à répandre; le féminisme me plut, je devins féministe.
La femme est l'égale de l'homme, pourquoi vouloir la faire son esclave ?
Pourquoi les femmes ne voteraient-elles pas, pourquoi n'auraient-elles pas le droit
de faire elles-mêmes les lois qui les doivent régir ?
Les hommes sont médecins, notaires, avocats, que sais-je; qui d'entre vous hésiterait à confier à une femme la garde de sa santé, de sa vie, de ses biens, de ses droits ?
Qu'en dites-vous malades, qu'en pensezvous Honorables Juges ?
Je vous ai dit que j'étais féministe c'est que, hélas, je ne le suis plus.
En ouvrant le journal, l'autre jour, je lus l'entrefilet suivant: "La compagnie des tramways a décidé d'ajouter une marche au marchepied de toutes ses voitures, afin d'en faciliter l'accès aux femmes. La nouvelle mode des jupes étroites est cause de cette décision".
Une déception n'arrive jamais seule. Quelques minutes plus tard, je sortais juste à temps pour voir s'écrouler une demoiselle qui, en voulant monter de la rue sur le trottoir, avait oublié l'entrave que la mode lui imposait.
La thèse que je m'obstinais à prouver est intenable, la doctrine que je m'entêtais à défendre n'est plus à mes yeux qu'une hérésie.
Pardonnez-moi de m 'être ainsi fourvoyé, et plaignez-moi.
Je croyais aider à l'avancement du genre humain, je travaillais à la libération de la
FEMINISME 17
femme, convaincu qu'elle serait ma première et ma principale alliée, mais la dure réalité s'est imposée à mon esprit.
La femme ne veut pas être libre; si elle n'entend pas être l'esclave de quelqu'un, elle le sera toujours de quelque chose. Il est une servitude qu'elle accepte, plus encore, qu'elle recherche; servitude qui sait si bien dorer son joug que toujours il est plus attrayant. La mode parle, courbez-vous. •
O femmes, qui voulez émanciper votre pensée, et qui vous liez les jambes!
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La tribu d'orange
Je vous avouerai que l'anthropologie m'était une science totalement inconnue jusqu'à ces derniers jours, et c'est par un pur hasard que je l'ai frôlée d'un peu près. Toutefois, elle m'a révélé des choses si intéressantes, que je ne puis résister au désir de vous en faire part.
Avez-vous jamais entendu parler de la peuplade d'Orange ?
Voici ce que les anthropologistes, (faites comme moi, prenez votre dictionnaire) après d'interminables recherches, de laborieuses compilations et des discussions à l'emportepièce, ont réuni de documents sur ce peuple si peu connu. Je condense en quelques paragraphes la substance de plusieurs gros infolios.
L'orangiste est un très curieux spécimen de l'espèce "homoquaternarius" ? (refaites comme moi, reprenez votre dictionnaire); son extérieur est celui de tout le monde, il parle, il rit, il chante à peu près comme vous et moi.
Il naît avec une tare héréditaire devant la-
quelle la science a dû s'avouer impuissante et dont la guérison est impossible: il a une haine congénitale de tout ce qui est catholique et français et cette haine est soigneusement entretenue dès l'enfance par cette devise que l'orangiste inscrit partout, sur le berceau comme sur le journal: "No popery, no french."
Le jeune orangiste reçoit une formation soignée, dans des établissements spéciaux, où des professeurs d'un talent transcendant lui enseignent à chanter "Rule Britannia" avec toute la sonorité et l'ampleur qui sont essentielles à la bonne exécution de cette pièce, et lui font crier jusqu'à épuisement complet: "Down with Québec".
Les orangistes vivent dans une immense réserve que leur a concédée le paternel gouvernement du Canada, et dont la capitale porte le nom harmonieux de Toronto. Ils y jouissent d'une liberté civile et religieuse complète et c'est toujours un grand sujet de curiosité et d'étonnement pour l'étranger que le spectacle de leurs cérémonies et de leurs réjouissances publiques.
Des explorateurs, dont plusieurs médecins, se sont hardiment enfoncés dans le pays et l'ont parcouru dans tous les sens; ils ont découvert qu'il y règne à l'état endémique une certaine maladie du foie qui fait que tous les indigènes ont, par résorption de bile, un teint safrané qui se fonce de plus en plus avec