‹ Les "Dicts" du passantChapitre 4 sur 34 · LA TRIBU D'ORANGE · texte numérisé non relu

LA TRIBU D'ORANGE

l'âge; plusieurs autopsies ont démontré que l'intérieur de tous leurs organes est d'une belle couleur jaune orange. Il semble que cette maladie mine de plus en plus la race et que celle-ci est menacée de destruction, brûlée de sa propre bile.

En fait de religion l'orangiste est l'adepte le plus fervent du "christianisme commercialisé." Il se fait gloire de la pureté de sa vie privée et il clame à tous les vents qu'il ne boit que du "grape-juice", qu'il ne manque jamais un service divin et qu'il ne joue pas aux cartes le dimanche. Il est en général monogame et n'a pas beaucoup d'enfants; il leur préfère les chiens.

J'ose croire que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir donné ces quelques notions sur une peuplade aussi intéressante. Vous me permettrez bien d'y ajouter un conseil: faites-vous sacrer iroquois par les Indiens de Caughnawaga, si vous le voulez, devenez membres des Beni-BoufTetout, ou chevalier du Béri-Béri, mais de grâce ne demandez pas votre admision dans la tribu d'Orange.

Vous en verriez de jaunes!

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Le Journal

Aujourd'hui, tout le monde lit le journal, car tout le inonde y trouve un intérêt, un aliment. Le journal a besoin de tout le monde, et tout le inonde a besoin du journal.

Le monsieur sérieux lit l'article de fond, dans lequel, soit dit sans malice, ô La Fontaine, c'est souvent le fond qui manque le plus. Le politicien y savoure, revus et corrigés, les discours dont il a naguère chloroformé de malheureux auditeurs; la ménagère y découvre des recettes de cuisine qui feront le désespoir de son mari; le gendarme se renfle à la lecture de ses hauts faits accomplis aux dépens d'un pochard fourvoyé sur le sentier de la guerre, et le propriétaire tremble d'effroi lorsqu'il voit, encadrés de grasses manchettes, les récits terrifiants de crimes et de vols commis par des bandits dont l'audace l'épouvante.

La petite bonne dévore avidement le feuilleton et sanglote à cœur perdu à mesure que se déroule la longue série des malheurs de l'héroïne; le collégien lit le sport et rêve, en se tâtant le biceps, de devenir champion lutteur ou de réduire en chair à saucisse tous les boxeurs présents et futurs, alors qu'au cou-

vent, la pensionnaire se fait apporter en cachette le coin de page où s'étalent les dernières créations de la mode et admire la toilette qu'elle portera à la vacance prochaine. Les gens mélancoliques pleurent les chiens écrasés, les débiles se fortifient dans la chronique municipale et les gais font leurs délices des petites annonces. Le dyspeptique se promène de pilule en pilule, le gros monsieur ronfle sur le titre, tandis que Bébé s'obstine à reconnaître son papa dans une caricature du Kronprinz et que madame grignote une tranche du "Carnet mondain" et déguste son œuvre.

Ça devait être un psychologue génial que celui qui comprit l'universelle nécessité du journal et qui en dota le genre humain. M'aiderez-vous à lui élever un monument ?

Malentendu

Quelle est longue la liste des malheurs qu'ont engendrés les malentendus. On en retrouve un à la source de presque toutes les calamités qui ont dévasté cette pauvre vieille terre. Dans tous les domaines, dans toutes les conditions, à tous les âges, le malentendu frappe en aveugle qu'il est; peu importe ce qu'il détruit.

Prenez les manuels d'histoire qui dorment au haut de votre bibliothèque et feuilletez, cherchez, fouillez, (je vous aiderais bien dans vos recherches, mais je n'en ai guère le temps) vous serez vite édifiés et vous n'aurez pas besoin d'autres preuves pour me croire. Et pourtant, je vais vous en donner une autre, de preuve.

Après un début aussi solennel et aussi majestueux, vous vous attendez sans doute à une histoire terrible, à un mélodrame compliqué dans le genre des "Deux Orphelines" ou du "Martyre d'un père", qui ont ému aux larmes tant de cœurs sensibles et tendres.

A votre impatiente question, je réponds oui et non. D'abord, non, mon histoire n'est pas compliquée, et elle est brève. Ensuite,

oui, elle est pathétique: j'en pleure moimême. Pour ménager votre émotion et la mienne, je vais vous la raconter telle quelle, sans commentaire; si vous en voulez tirer une morale, vous n'aurez qu'à vous reporter au premier alinéa de ce billet, ou à lire attentivement le chapitre le plus psychologique de Paul Bourget.

Excusez mon style; je vais essayer de le dramatiser le plus possible, mais comme je n'y suis guère habitué, ayez pour moi de l'indulgence.

Je mets pour titre: Rupture, ou Elle et Lui.

Elle était au printemps de sa vie: vingt ans. Lui était en plein épanouissement, trentecinq étés l'avaient mûri. (O poésie des mots!)

Elle était douce et sentimentale, adorait les roses et roucoulait de tendres choses; lui était plutôt massif, soignait ses cheveux et entretenait son ventre. Comment s'étaient-ils aimés ? Mystère. Mais ils s'aimaient et s'ingéniaient à se plaire.

Ils y réussissaient et la joie et le calme étaient leur partage, lorsqu'un jour le malheur plana sur eux et les obscurcit de son ombre. Ils croyaient se connaître, se comprendre, mais ce n'était qu'une illusion; un malentendu terrible de ^conséquences dévoila la vérité.

L'automne était revenu; ils se promenaient tous deux, leurs pas froissaient les feuilles

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