APAISEMENT
sang. Mais l'ouragan a fui.
Et maintenant, mon âme, recueille-toi.
Regarde ces victimes qui jonchent le sol. Tu reconnais en elles des illusions jalousement choyées, Elles sont tombées, flétries; mortes, et plus jamais elles ne renaîtront.
Et voilà que tu en es plus forte, plus impassible, voilà qu'une plus grande, qu'une plus pure lumière t'inonde. L'apaisement vient chasser les derniers nuages; il vient oindre tes blessures du baume infiniment doux.
Recueille-toi, mon âme, dans la béatitude de l'apaisement. La paix te vient visiter; garde-la toujours en toi-même, et fais en sorte de vivre en un éternel apaisement.
Symphonie
O mon esprit, rejette ta gangue de chair, rejette ces oripeaux qui te souillent, sors de ton corps de fange et monte là-haut, plane un moment dans l'éther.
Vois le maître qui se dresse dans sa puissance. Regarde sa main prestigieuse qui tient la clef des harmonies. Les harmonies prisonnières vont voir s'ouvrir la porte de leur cachot, et elles s'épandront, libres, suaves, supra humaines.
Le geste a jailli de la main du maître; les corps sonores vibrent, les cordes vivent, pauvres cordes mortes qu'elles étaient; et tu sens ta vie, ô mon esprit, qui s'attache à la vie qui sort en frémissant de leurs corps grêles.
Magie divine des sons vivants, l'atmosphère alourdie se dissipe et la vague palpitante secoue les âmes qui s'y agrippent en un élan invincible du fluide de vie.
Et parce que le son est impalpable, parce ({lie sa beauté est incommensurable aux sens corporels, parce qu'il est vivant d'une vie dont le corps ne connaît ni l'origine ni la fin, l'âme n'est plus alourdie de son enveloppe,
elle n'est plus le paralytique qui traîne des membres onéreux. La musique n'est pas pour le corps, et l'esprit est heureux parce qu'il le sait.
Le corps a l'harmonie des muscles, l'harmonie de la force, mais l'harmonie de la beauté pure n'appartient qu'à l'esprit. Quelle beauté peut comprendre le corps, s'il n'a pas l'esprit pour lui en suggérer la notion ?
Génies les plus grands parmi les hommes, ô musiciens, vous que la gloire a couronnés ou qu'elle a dédaignés dans sa course aveugle, vous êtes les princes de l'esprit. Mais les hommes ne vous reconnaîtront jamais pour leurs rois, parce que c'est le corps de l'homme qui règne, et non son esprit.
Mais lorsque la baguette du^chef libère les harmonies, lorsqu'il brise les chaînes du torrent impétueux des sons, lorsque ces instruments faits de la main des hommes proclament les œuvres de son esprit, alors, rejette ta gangue de chair, ô mon âme, monte sans crainte, plane au-dessus de la terre et du monde.
Cp K^wZyè&^^W^m^ ^è>QTJ®
Hiver Triste
Mais où sont les neiges d'antan ? (François Villon)
Je te regrette, ô bel hiver de mon pays. Mes yeux pleurent le spectacle perdu de tes neiges éblouissantes et de ton soleil merveilleux. Mes joues blêmes s'offrent en vain aux morsures de tes brises absentes; mes mains protestent contre l'inutilité des gants où je les enfouis, et mes pieds sont las de frapper toujours le même asphalte monotone. Je te regrette, ô bel hiver de mon pays.
Je ne vois plus à mon réveil les arabesques fantasques dont le givre enjolive les fenêtres de nos demeures, là-bas. Je n'entends plus les fanfares joyeuses des grelots secoués au trot des chevaux fumants. Je ne sens plus le picotement sec et vif de l'air matinal. Les vitres de ma chambre sont ternes sans espoir, mes oreilles sont assourdies du vacarme rageur des tramways et des lourds camions, et l'humidité du dehors me transit et
me fait sursauter tout au fond de mes bronches.
Et le soleil, où s'en est-il allé ? Je le cherche en vain derrière la lourde muraille de nuages gris ou jaunes qui pèsent sur la ville. Le soleil n'aime pas l'hiver d'ici; il ne peut souffrir la brume sempiternelle et le vent aigre, toujours colère, Les rues sont sales d'une poussière mille fois soulevée et mille fois retombée qui, tout-à-l'heure lorsque s'effondrera le brouillard, sera agglutinée en une fange infecte, en un megma gluant où les pieds ne devront se poser qu'avec circonspection.
Tout-à-l'heure il pleuvra, sans doute.
Le ciel, en larmes fines, pleurera son ennui. Les pauvres humains grelotteront sous la douche. Les chapeaux se hérisseront de tous leurs poils, les épaules se courberont piteusement, et les semelles feront flic, flac de mauvaise humeur, dans les mares des trottoirs.
Hiver triste, il ne faudrait pas penser à toi. Il faudrait le vivre les yeux fermés, en un paysage intérieur tout de blanc et d'or. Est-il encore vrai qu'en mon pays il fasse clair et beau, que les sapins silencieux ploient sous leurs blancs festons, que la rivière soit gelée et que les traîneaux glissent, légers, sur sa blanche carapace ? Existes-tu, paysage blanc, tout blanc, dans une lumière d'or ? Où êtes- vous, neiges d'an tan ?