‹ Les "Dicts" du passantChapitre 33 sur 34 · HIVER TRISTE · texte numérisé non relu

HIVER TRISTE

Mais la grisaille du temps n'attriste pas trop mon âme, car je reverrai l'hiver de mon pays, le bel hiver que je regrette; je reverrai la neige, le soleil, les joues rouges de froid, et le givre qui dessine de si jolies choses aux fenêtres de chez nous.

Bleus*. . Marins

Nous avons eu le bleu; je devrais dire les bleus, car ils étaient à la fois nombreux et foncés, les mélancoliques papillons qui voletèrent en nos esprits. Et pourtant, il n'y avait guère de bleu autour de nous. Le navire, peut-être? Mais ce n'est pas du bleu, cela, c'est du gris, et gris sale encore.

La mer est verte, toujours verte, désespérément verte. Le ciel est bas, le ciel est gris, le ciel est sale. L'écume met une frange blanche à la crête des vagues fouettées par le vent. C'est la seule chose blanche. Les mouettes sont gaies. Elles tournent et retournent à n'en plus finir; elles encerclent le naviie, puis elles piquent à tire d'aile vers l'eau glauque dont les vagues les bercent mollement. Un paquet d'écume se soulève, sournois, et va retomber lourdement sur leur tête, mais les mouettes se lèvent juste à temps et se moquent de la masse écumante qui siffle et claque en-dessous d'elles. Les mouettes sont la seule chose gaie.

Et c'est bleu, bleu foncé, en dedans de nous. Il fait presque noir en nos âmes. Nous voyons le bateau tapissé de longues

tentures noires sur lesquelles le roulis et le tangage font aller et venir de grosses larmes d'argent. Le commandant a l'air d'un ministre qui va prononcer une oraison funèbre et les garçons, waiters et stewards, comme l'on dit sur les bords de la Tamise, semblent des croquemorts en fonctions.

Tout cela parce qu'il est tombé quelques gouttes de pluie tout à l'heure; parce que le vent nous donne un concert à grand orchestre; parce que le navire tangue et roule comme un homme qui a son plein; parceque tous les dix pas nous allons embrasser le bastingage et parce que, à toutes les quarante secondes l'hélice bat quelques tours à vide. Ce ne sont pourtant pas là des raisons suffisantes, ni même des prétextes valables, du moins à ce que prétend quelqu'un qui en est à sa toute première traversée et qui se rit et se moque de tout. Il est vrai que le passager en question a six dents et huit mois, ce qui prouve que c'est un dur-à-cuire, car, avoir si dents à huit mois, c'est d'une précocité qui laisse entrevoir de larges horizons. On ignorerait à moins les affres du mal de mer.

Mon voisin de table (celui de droite ou celui de gauche, ils ont eu le spleen tous les deux, et moi aussi) est plongé dans de prof ondes réflexions, depuis avant-hier. Il se demande et nous nous demandons, et nous vous demandons comment les compagnons de Christophe Colomb ont pu attendre troii moii

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