MALENTENDU
mortes; elle se sentait défaillir avec la nature. En un mouvement impulsif de son âme, elle se tourna vers lui et clama: "Oh! n'avezvous jamais senti une oppression terrible et horrifiante, comme si le poids de la vie était un fardeau trop lourd pour notre esprit pantelant, gémissant et soupirant vers la liberté ?'
Il la regarda de ses bons grands yeux et répondit bien simplement: "En eflet, cela m 'arrive quelquefois, et ce matin même je sentais un poids, comme vous dites, et j'avais la tête grosse comme cela, d'avoir trop mangé de tête de veau à l'huile hier soir!"
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Si La Bruyère ....
Si la Bruyère revenait, lui faudrait-il se remettre à la tâche ? Je le crois, car le monde s'enlise de plus en plus dans tous les travers, se complaît dans toutes les insignifiances, se pavane sous toutes sortes d'oripeaux.
Le fond est toujours le même; ce que Théophraste a écrit de l'ancienne Grèce, ce que La Bruyère a observé avec tant d'acuité chez ses contemporains, nous pouvons encore le trouver aujourd'hui chez ceux de notre siècle. Il n'y a qu'une nuance, et elle n'est pas à notre avantage: les hommes ne se sont pas corrigés, le temps ne les a faits ni plus sages ni moins ridicules.
Si La Bruyère revenait, il reprendrait sa tâche et, comme disent les éditeurs, il pourrait publier de son œuvre une édition revue et augmentée. Dans bien des chapitres, il n'aurait guère que le décor à changer. Il pourrait tout comme autrefois, nous entretenir du grand parleur, de l'impertinent, de la flatterie, de la sotte vanité.
A ses pages sur la société et la conversation, il n'aurait qu'à ajouter les fadaises et les impertinences nouvelles à celles qui de
tout temps ont eu droit de cité, et qui s'engraissent et font boule de neige en cours de route. Que trouverait-il à dire sur les grands de notre pays, sur les jugements, sur les biens de la fortune, sur l'ostentation, sur la mode ?
Si tu ne peux revenir, ô La Bruyère, envoie nous quelqu'un qui puisse tenir ta plume; mets dans l'esprit d'un sage que les prétentions d'autrui ne désarçonnent pas et qui ne se laisse pas éblouir par tous les faux soleils, ton don inimitable d'observation et ton droit et sain jugement des individus et des choses.
Il nous faut l'exécuteur impitoyable qui montrera à tous le monde tel qu'il est, car le monde s'est tellement enlaidi et tellement avili qu'il a bien mérité de se voir.
Réformes
De tous côtés, à cor et à cris, on réclame des réformes. Un monsieur qui veut nous épater clame à tous les échos qu'il nous faut remettre à neuf notre système d'enseignement, tandis qu'un autre qui ne peut écrire deux mots sans faute se pose en champion de l'orthographe simplifiée.
Le mari aux abois soupire après la réforme de la mode, qui a un effet plutôt délétère sur sa bourse; madame, à chaque pas, peste contre sa jupe ou ses fourrures et supplie le ciel de lui donner un jour la liberté de s'habiller (ou de se déshabiller) à sa guise.
Le député qui a eu la frousse l'autre jour se propose de faire abolir les élections; notre maire, afin de s'épargner tout tracas futur, va se faire déclarer inamovible; de meuble qu'il était, il va devenir immeuble, propriété civique, non imposable, mais imposant; et tandis que j'écris ceci je songe que le typographe, dans une crise aiguë de désespoir, me conjure de dompter mon écriture, si je veux qu'à son tour il éloigne de moi ses coquilles.
On veut nous donner l'instruction obligatoire, le mariage obligatoire, la richesse obli-
gatoire, et un tas de choses du même genre. Sans doute, j'approuve tous ces bons mouvements, mais il manque une chose à laquelle personne n'a pensé.
Pour vous prouver que je suis dans le train, moi aussi, je vous confie ce projet qu'aucune perspicacité n'avait pu mettre au jour. Je veux le bain gratuit, neutre, laïque et obligatoire. Il y a vraiment trop de gens qui ne se débarbouillent pas.
Afin de ne pas trop effaroucher les timides, la douche serait d'abord annuelle, pour se donner ensuite à des époques graduellement rapprochées. Il faut qu'au moins une fois l'an nous pratiquions la vertu de propreté. Ce sera une occasion pour les politiciens de se laver la conscience; les journaliste tremperont leurs articles de l'année, les ivrognes viendront rafraîchir leurs bonnes résolutions, nos pompiers, casqués et bottés, s'habitueront à affronter l'élément liquide et les cerveauxbrûlés (poètes, musiciens, écrivains, journalistes) calmeront un peu la rage de l'incendie qui les consume. Ce sera un grand jour que celui-là, où nous pourrons admirer, sans fard et sans apprêts, les grâces féminines !
Heures Passées
L'aube lutte contre les ténèbres; lambeau par lambeau elle leur dispute le ciel. Et les ténèbres, reployant les voiles qu'elles ont étendus sur le sommeil de la terre, s'enfuient devant la victoire du jour. Du fond de la large faille tortueuse où coule la rivière monte une brume qui, arrivée au haut de la falaise, s'épand en nuages que l'on dirait palpables tellement leur blancheur opaque semble matérielle.
Mais la brume ne peut monter bien haut. Le soleil se hâte au-dessus de la forêt, ses premiers feux irradient la coupole blême et, tout-à-1'heure, son fulgurant globe d'or montera sur l'horizon et régnera sur le monde. Déjà l'air est un peu tiède, et la brume se désagrège. Une fine buée me couvre la figure et les mains, et les pages du livre ouvert sur mes genoux sont moites de la rosée matinale.
Je demeure immobile, je retiens presque mon haleine, car j'entends de sourds piétinements à un détour du petit sentier qui sinue devant moi. Il est tout étroit ce sentier battu et durci, et j'aurais peine à y mettre l'une à côté de l'autre les larges semelles de mes bottines ferrées. Le soleil qui est là dans mon
dos y projette l'ombre de ma tête, et cette ombre déborde de chaque côté du sentier. Je vois mon menton de ce côté et mes cheveux s'embroussaillent avec l'herbe de l'autre côté.
Je ne fais pas plus de bruit que mon ombre, car les piétinements se rapprochent. Ils contournent le petit sapin, et voilà les moutons qui s'avancent à la file. Ils me connaissent, pour me voir chaque matin, et ils n'ont pas peur de moi tant que je ne bouge pas.
Le chef de la bande s'arrête et me regarde un instant, une seconde, puis il s'en vient, suivi de toute la troupe. A trois pas de moi, tous s'arrêtent, puis par des mouvements lents et mesurés, d'avant, de gauche et de droite, ils m'entourent d'un cercle floconneux, gris sale.
Un tout petit mouton bêle et, bousculant sa mère, vient frotter son nez au bout de mes bottes. Il se tord un peu le cou, pour voir ce qu'est cette chose étrange sur mes genoux, et qui m'intéresse si fort que je ne fais aucun mouvement.
Je mets deux bonnes minutes à prendre une cigarette et à me la glisser entre les lèvres. Tout doucement, je frotte une allumette avec laquelle je grille l'extrémité du fin cylindre de tabac. Mes compagnons semblent s'intéresser infiniment au filet de fumée
eutée qui s'étale en arabesques diaphanes.