O FORTUNATOS
vraiment. Elle est la force, elle est la vie et c'est avec la plus grande générosité qu'elle dispense ses inappréciables dons. Elle fait descendre en nous la grande paix du cœur, elle détruit en notre âme les germes nuisibles, elle protège le froment contre l'ivraie, elle nous débarrasse de cette couche factice dont notre pseudo-civilisation nous recouvre. La nature nous fait plus parfaits, car elle nous ramène près de la grande et belle simplicité.
Le Soir
De la rive haute et abrupte, la rivière paraît toute étroite. Le soleil baisse lentement derrière le rideau de nuages qui tamisent sa pâle lumière. L'eau est rose là-bas, et violette à mesure qu'elle s'avance. Elle se couvre en frissonnant d'une moire de rides; on dirait qu'elle grelotte au vent du soir.
Les arbres se balancent, décharnés; ce sont des squelettes qui geignent leur misère et sanglotent leur dénuement. Ils sont malaheureux de n'avoir plus de feuilles, et leurs branches tortueuses sont laides, maladroites, misérables, sous l'étreinte du froid.
Quelques feuilles tourbillonnent encore et s'en vont couvrir le sentier qu'elles comblent peu-à-peu ; elles assourdiront le bruit de nos pas.
Les nuages se sont ramassés à l'horizon leur troupe sans cesse grandissante étouffe les derniers flamboiements du soleil.
Le soleil est descendu bien loin derrière la falaise qui surplombe, et il semble que les nuages font la garde pour l'empêcher de revenir, car le vent est cessé maintenant, et
les nues demeurent là, immobiles, mornes et mélancoliques, géants au repos.
La nuit s'avance à pas feutrés; sournoise, nul ne l'entend venir; elle laisse tomber sur toutes choses les lourdes draperies de ses ténèbres et la lumière, vaincue n'essaie plus de lui disputer le ciel. Les bois sont silencieux; ils sommeillent, patients et résignés, en attendant le jour, en attendant le renouveau.
La route dort sous son manteau de poussière; elle est lourde du poids du jour, la bonne route qui se fait accueillante à tous et elle a prié les étoiles de briller là-haut, pour guider en son chemin le passant attardé. C'est l'automne, c'est la nuit.
La Pose
La pose est maîtresse du monde, et quoi que vous en puissiez croire, sa conquête n'a pas été pacifique, son règne ne va pas sans misères, sans deuils, sans massacres. On peut «ans doute se gaudir du spectacle toujours renouvelé que nous offrent la stupide vanité et l'effréné désir de paraître qui possèdent nos contemporains: Molière ne mourra jamais.
Mais il ne faut pas oublier que Molière a créé Alceste et que, tout extrémiste qu'il est, Alceste n'a que trop souvent raison. Voyez ce que la pose fait de la société, ouvrez les yeux et jugez du sabotage qu'elle opère dans les mœurs. La morale ? Peuh! La pose exige que l'on pose à l'immoralité.
Le ridicule ne tue plus, et c'est probablement mieux, car il aurait à faire une hécatombe. Il lui faudrait pourchasser ses victimes partout: au théâtre, sur les rues et les places publiques, dans les foyers, dans toutes les classes, dans toutes les familles. On ne vit que pour poser et il semble qu'il faille poser pour vivre.
Le monde a connu l'âge de pierre, l'âge d'or, l'âge de bronze, l'âge de fer, et ainsi de
suite, comme vous le diront les historiens, les géologues, les archéologues et autres esprits érudits et diserts; nous en sommes maintenant à l'âge du clinquant, du toc, de l'épate, de l'esbrouffe (ne vous offensez pas des mots, ils sont du siècle, et ils le peignent bien) : c'est le triomphe de la verroterie.
Et dire que nous avons ri des sauvages, nos prédécesseurs, qui se laissaient éblouir et amadouer par l'étalement aussi rutilant que sans valeur des bibelots que leur apportaient nos ancêtres. Nous les traitons d'âmes simples de se laisser ainsi prendre à de vils appâts.
Sommes-nous plus sagaces qu'eux ? Notre œil sait-il discerner avec plus de justesse la vertu de ce qui n'en a que l'apparence, ce qui est bonté de ce qui n'en porte que l'habit, la véritable grandeur de ce qui n'est qu'enflure ? La Fontaine nous parle de ces bâtons que le flot apporte et que de loin on prend pour des chameaux. Cela nous arrive encore plus souvent qu'au temps du fabuliste.
Les siècles n'enlèvent rien à la sagesse des proverbes, souvent ils ajoutent à leur vérité; aujourd'hui plus que jamais, tout ce qui brille n'est pas or, car, s'il en était autrement, l'or serait à coup sûr le plus vil de tous les métaux.
Qui donc aime un poseur ? Personne assurément; tout le monde déteste le nom et encore plus la chose, et pourtant, tout le monde pose, moi tout le premier, qui veux vous la faire au critique et au moralisateur.
Les enfants classent tous les papas et toutes les mamans de la terre dans deux catégories: les papas et les mamans qui punissent, et ceux qui ne punissent pas. Inutile de dire à quel groupe va la préférence, et nos marmots ont tôt fait d'exprimr leur idée sur ce point.
Mais, quelle manière réussit le mieux; estce la douceur, est-ce la rigueur ? Voilà ample matière à débats.
Mon ami Lebourru est plutôt partisan de la manière forte, et il est toujours à semoncer sa femme sur ce qu'il appelle sa faiblesse pour les enfants. Il est vrai que les petits diables lui en font voir de toutes les couleurs à la chère femme, mais elle a tellement confiance en leur bon cœur et en leur repentir, qu'elle leur pardonne mille fois le jour.
L'autre matin, cependant, elle ne pouvait faire obéir sa petite fille, un lutin de cinq ou six ans qui ne tient pas une minute au repos, et elle entreprit de la tancer d'importance.
"Pourquoi es-tu si désobéissante, lui dit-
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elle, ne sais-tu pas que tu fais bien delà peine à ta maman ?
Et à force de lui faire de la peine, tu vas rendre ta maman malade. Je demeurerai au lit toute la nuit et tout le jour; le médecin viendra et me fera prendre des remèdes bien mauvais. Et peut-être que je ne reviendrai pas à la santé; je deviendrai maigre et pâle, et peut-être que je mourrai. Il viendra alors une grande voiture noire, attelée de plusieurs chevaux, et l'on m'emmènera bien loin de toi et de ton papa."
La petite était devenue peu-à-peu sérieuse, et elle regardait sa maman avec de grands yeux étonnés; mais, aux derniers mots un angélique sourire illumina sa figure, et lui jetant les bras autour du cou, elle laissa échapper ce cri du cœur:
"Dis donc, maman, me permettras-tu de m'asseoir à côté du cocher" ?
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O Crâne !
Comme crâne, c'est réussi. Je vous donne ma parole, et je vous prie de croire que je m'y connais en crânes. Ça ne peut jamais être plus crâne; ça vous a un air, comment diraisje, ça vous a un air . . . crâne, enfin, qui frappe l'œil et fixe l'attention.
C'est un jeune homme, un vrai jeune jeune homme, (il y a tant de vieux jeunes hommes aujourd'hui) alerte et plein de vie, œil vif et bon sourire, mais, (il y a un mais, un terrible mais,) il a un crâne, tout ce qu'il y a de plus crâne, qui s'empare de votre pensée, accapare votre esprit et chasse loin toute autre réalité pour s'installer confortablement, se faire voir sous tous ses angles, se faire admirer sous toutes ses faces. Et, petit-à-petit, l'homme disparaît, s'efface, on n'a plus devant soi qu'un crâne de bonnes et solides dimensions, large et long, s'arrondissant en arrière en magnifique rotonde: somme toute, l'idéal d'un pot-à-tabac, pour carabin.
Au temps jadis, à l'âge d'or de la prime jeunesse, une merveilleuse toison, exubérante de vitalité, s'embroussaillait sur ce chef hautain. Depuis, le malheur est tombé sur
cette tête altière; sous les coups du temps, elle est devenue semblable à cette "terre aride et sans eau" dont parlent les Livres Saints. Un à un d'abord, puis par centaines et enfin par milliers, les cheveux sont tombés, victimes inconscientes, laissant le pauvre jeune homme dénudé, sans recours comme sans espoir.
"Hélas, trois fois hélas, s'exclameraient de nouveau les frères de Joseph, (celui de l'opéra de Méhul) s'il leur était donné de contempler pareil spectacle, tous ces beaux lieux si riches autrefois, sont maintenant frappés de stérilité."
Absalon, de chevelue mémoire, en mourrait d'envie, lui à qui son système capillaire a joué un si vilain tour, et Charlemagne, s'il eût connu cette merveille, n'eût plus juré par sa barbe, mais bien par ce crâne.
Un étudiant en médecine, pour étaler sa science fraîche emmagasinée, nous expliquerait devant ce dénuement complet, que les follicules pileux se sont atrophiés et que la mortification des cellules a abouti à une desquamation du cuir chevelu. Un avocat nous parlerait de nue propriété, un arpenteur se frotterait les mains d'aise et trouverait le terrain magnifique pour ses opérations, un ingénieur-forestier serait pris de désespoir devant un tel déboisement, et Gavroche, les mains dans les poches, s'écrierait tout bonne-
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ment: "Le monsieur n'a plus de cresson sur la fontaine."
Nous tous, ses amis, nous l'appelons le crâne. Mais quel crâne aussi!
Poli comme un ivoire antique, sans la moindre ride, sans le moindre pli, il brille si bien au soleil! La lumière s'y promène, s'y joue en reflet capricieux, produisant des effets magiques et toujours nouveaux. Les mouches s'y ébattent en toute sécurité et elles s'y livrent à des exercices chorégraphiques à rendre jaloux les ballets de l'Opéra.
Il lui reste bien, à quelques coins, des vestiges de son ancienne splendeur, mais ils disparaissent peu-à-peu, et, demain, ce sera le crâne éblouissant, veuf de toute végétation, ce sera le crâne complet, le crâne parfait.
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Une bonne grève
Je ne suis pas unioniste, ni en politique ni autrement, et je suis en bonne position pour chanter bien haut mon indépendance; le chevalier errant que nous avons comme gardien du pays ne m'a pas encore requis d'enfourcher mon cheval de bataille et d'aller me placer à sa droite pour soutenir sa vaillance, et les unions ouvrières ne savent pas encore dans quel syndicat introduire mon moi raisonnant: on délibère là-dessus.
Je suis donc encore exempt de servage, je suis un "free-lance" comme dirait Shakespeare, et c'est justement grâce à cette liberté que je viens célébrer en ce jour un événement dont l'annonce m'a rempli d'une douce Il s'agit d'un conflit ouvrier; je viens er une grève et acclamer des grévistes.
e vous alarmez pas; l'araignée que je loge en mon étroit grenier cérébral ne me taquine pas plus que d'habitude, ma température est normale et mon pouls bat toujours bien innocemment. Mais laissez-moi vous expliquer la chose, et vous partagerez mon enthousiasme.
Les ouvriers en fourrures se sont mis en grè-
ve: le journal l'annonce en titres hauts comme ça. Puis vient la liste de leurs griefs, la litanie de leurs réclamations. Le bon public regarde cela d'un œil paterne et laisse faire. Mais tout cela, c'est de la bouillie pour les chats, et je vais vous dire, moi, pourquoi ils ont plaqué là peaux et poils. Je vous le donne en mille. Vous ne trouvez pas ? Eh bien! voilà.
C'est à cause de vous, mademoiselle, vous en êtes responsable, madame! Un boulanger consentirait-il à faire du pain qu'on jetterait à la mer ? Sa conscience répugnerait à un tel gaspillage. Un mineur piocherait-il tout le long de l'année pour extraire de la terre un charbon que l'on ferait brûler sur les places publiques ? Il se révolterait devant semblable folie.
Comment voulez-vous alors que des travailleurs intelligents continuent de peiner à des fourrures sous le poids desquelles ploieront les belles et les élégantes, ou celles qui croient l'être, sous l'ardent soleil de l'été. Les peaux de bêtes sont faites pour nous préserver du froid et vous vous en couvrez en plein juillet; elles doivent servir à conserver notre chaleur intérieure, et vous suez à grosses gouttes sous vos renards et vos loups plus ou moins authentiques.
Ces braves artisans se sont lassés de ne travailler que pour satisfaire des caprices et
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pour permettre à certaines d'imposer leurs ridicules et leurs travers; et ils ont jeté bas ciseaux et aiguilles.
Je leur souhaite en récompense, ne seraitce que pour faire la nique aux femmes, que chaque individu du sexe fort se paie le luxe, au prochain hiver, d'une pelisse dont les pans balaieront le sol: les salaires des unions doivent permettre cela à tous, excepté, bien entendu aux journalistes et aux employés civils.
Propos... lointain
Quel lien peut-il y avoir entre les Vaudois et deux œufs au miroir ? Mystère et télépathie!
Hier soir, journal en poche, j'entrais souper, tristement seul, dans une non moins triste gargotte. (O douceurs du célibat!). Ma maigre pitance me fît évoquer honteusement les ripailles antiques et de là, en une involontaire glissade, je tombai aux Vaudois. Pourquoi mon Dieu ? Télépathie, vous dis-je.
Pour charnier les ennuis de ma mastifîcation solitaire, je parcourais mon journal de l'allure la plus résignée du monde, lorsque je tombai en arrêt sur cette dépêche qui semblait venir de ma pensée même et qui s'étalait sur quatre lignes: "La police de Cuba est aux trousses des Vaudois, qui pratiquent encore le cannibalisme et offrent des enfants en holocaustes à leurs dieux."
Je pense aux Vaudois, souvenirs de vieilles lectures exotiques, et voilà qu'on m'en sert.
Les Vaudois forment une secte qui fleurit dans la perle des Antilles; ils adorent plusieurs dieux qui se nomment harmonieuse-
ment Elécua, Babagueye, Olurrum, Change et autres vocables du même poil. Mais c'est sans contredit Elécua qui est le plus puissant et le plus vénéré: il enseigne que le bien ne peut venir à une personne qu'en autant qu'elle cause du tort à son prochain. Inutile de dire que les Vaudois sont d'une ferveur exemplaire dans la pratique de cette religion. Ils ne se massacrent pas trop entre eux, mais ils commettent un tas de déprédations aux dépens des profanes et mangent les petits enfants qu'ils enlèvent ici et là.
Et dire que la civilisation éclaire le inonde et que la sainte démocratie fait le bonheur des peuples! Allez donc convertir ces intéressants cubains aux quatorze principes de notre éminent voisin! Je vous préviens que le courtier en assurances le plus audacieux ne risquera pas un quart de sol sur vos chances, et il aura raison.
Nous honnissons les Vaudois, et pourtant ils pourraient bien nous le rendre, car il y a en chacun de nous un cannibale qui sommeille. Sans doute, nous sommes bien vernis, bien frottés, bien polis, nous ne mangeons pas les oreilles ou le nez de nos ennemis à la croque-au-sel, mais, si nous nous fichons pas mal du dieu Elécua, nous chérissons ses principes dans un petit coin bien caché de notre cœur.
Regardez les profiteurs rapaces, les exploi-