‹ Les "Dicts" du passantChapitre 8 sur 34 · PROPOS. . . .LOINTAINS · texte numérisé non relu

PROPOS. . . .LOINTAINS

teurs sans conscience, les politiciens véreux, les meneurs exécrables, fomentateurs de désordres sociaux : ils volent, pillent et assassinent leur prochain pour remplir leur bourse et pour faire régner leurs passions.

Il n'y a guère qu'une légère différence entre les peuples civilisés et ces primitifs des Antilles: ceux-ci mangent les enfants, les sociétés plus raffinées se contentent de n'en plus avoir.

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Apôtre et Martyr

Né de parents pauvres, mais voleurs.

Népomucène Latrogne montra dès sa plus tendre enfance une vive passion pour les arts décoratifs. Durant ses primes années, son intelligente silhouette faisait l'admiration de ses camarades d'école, qui s'étonnaient de sa persistance à demeurer à la queue de sa classe. Déjà, son âme d'artiste devinait que tout la beauté d'un tableau tient dans le dernier coup de pinceau, que toute la vie d'un poème se réfugie dans le derniers vers: il voulait être le mot de la fin.

Lorsque l'adolescence vint, Népomucène était la décoration la plus connue des parcs publics, et le plus bel ornement des buvettes. Sa constance lui gagna de nombreux amis, et il vit enfin ses efforts couronnés de succès le jour où il fut élu, à l'unanimité de voix moins une, (le propriétaire de la dite voix ne pouvant plus la faire fonctionner) secrétairecorrespondant de la Société des buveurs d'eau (de Floride).

Cette reconnaissance solennelle de ses vertus civiques alluma en son âme la flamme des grands dévouements. Un beau matin,

il se réveilla apôtre, parce que martyr: il avait passé la nuit au poste de police.

Les misères de l'ouvrier, son frère, jetaient sur son esprit un voile épais de tristesse; il résolut de consacrer sa vie au relèvement du prolétariat. Fort en gueule, le verbe haut et le geste facile, par les rues et les places publiques, dans les endroits où Ton flâne et dans ceux où l'on s'altère en se désaltérant et où l'on se désaltère en s'altérant, partout l'on voyait Népomucène et surtout on l'entendait, vociférant les anathèmes contre la société, anéantissant le capital, pulvérisant les patrons; il prêchait l'Evangile des temps nouveaux.

N'ayant jamais travaillé, et ayant toujours mangé et surtout bien bu, il promettait à tous une félicité perpétuelle sous l'aile protectrice de la fainéantise. Les bourgeois étaient des voleurs, les patrons étaient des bandits, se nourrissant des sueurs des misérables, et se tressant des couronnes avec le sang du peuple.

Il n'y allait pas par quatre chemins, et le chef de police lui mit à cinq reprises la lourde main de la loi au collet, pour propos délibérément attentatoires à l'ordre public. Rien ne décourageait le vaillant martyr des doctrines nouvelles; il ne travailla jamais, et il but et prêcha toujours.

Le jour de la fête du travail, devant toute

APOTRE ET NMÀRTYR 61

la foule assemblée pour venir boire sa parole, comme dirait notre maire, Népomucène Latrogne fit une harangue à l'emporte-pièce. Dans l'emportement de son talent oratoire, il était à mettre les aristocrates, les curés et les exploiteurs dans le même sac (et quel sac, mes enfants!), il les précipitait au fond de la mer avec une meule de moulin au cou et les faisait ensuite dévorer par les hyènes et les chacals du désert, lorsque, soudain, il eut un coup de sang, sur la cause duquel les médecins ne purent s'entendre. Coup de soleil, dit l'un; coup de trop, prétendit l'autre. Malgré les soins les plus empressés de la docte faculté, il revint à la santé, et reprit sa vie d'exemples et de bonnes œuvres.

Malheureusement ses jours étaient comptés, et la mort le guettait. Un matin qu'il promenait sa méditation solitaire sur la rive enchantée de notre beau fleuve, (en langage vulgaire: les quais), sa tête, lourde de pensées et d'esprit, l'entraîna soudain, et il tomba dans l'onde perfide.

Longtemps il lutta des pieds et des mains; de tout son corps il se débattait contre l'étreinte du flot. Les minutes s'écoulaient et devenaient des heures, et Népomucène nageait toujours. Soudain il sortit de son gousset sa bonne montre de Tolède, directrice et régulatrice de sa vie; un sourire joyeux, satisfaction du devoir accompli, illumina l'intelligence d© ses traits: il y avait huit

heures qu'il nageait, sa dernière journée de travail était terminée.

Il cessa de lutter, et le fleuve roula dans ses flots puissants le corps de Népomucène Latrogne, exemple des prolétaires, pilier des travailleurs, apôtre de l'Union, martyr de la journée de huit heures.

Le Pauvre Job

Vous vous souvenez de Job ? Oh, je ne veux pas insinuer, mesdames que vous êtes nées de son temps, et je vous froisserais, messieurs, en laissant croire que vous avez été de ses amis ; il était vraiment et trop vieux et trop pauvre. Mais, tout de même, vous vous rappelez les récits que vous avez lus de sa vie accidentée, vous le plaignez, vous compatissez à ses malheurs et par-dessus tout, vous louez sa patience dans les épreuves dont il a eu sa large part.

S'il faut en croire les moralistes et les sages, Job est le modèle de la patience. Sans cesse ils nous le mettent sous les yeux, couché sur son lit de fumier; ses amis se moquent de lui, et sa femme le délaisse. Il avait de quoi exercer sa patience, il faut bien l'avouer, et Job était sûrement patient.

Mais j'ai beau admirer ce saint homme, je ne puis m'empêcher de me demander ce qu'il ferait aujourd'hui. S'il vivait de nos jours, pourrait-il encore être aussi patient ?

Sans doute, il a souffert toutes sortes de maladies, mais Hippocrate n'était pas né et il n'en coûtait rien encore pour être ma-

lade. Il n'en menait pas large sur son grabat, mais il n'est jamais resté en panne, en pleine nuit loin de toute habitation, par l'entêtement d'une machine aussi moderne que perfectionnée. Il tirait du feu du silex, mais il n'a jamais essayé de faire brûler des pierres qu'on lui avait vendues sous le nom de charbon.

De son temps, les taxes ne sévissaient point, on ne voyait jamais un enfant réclamer dix sous pour aller aux vues animées, personne ne lisait les journaux, pour la bonne raison qu'il n'y en avait pas, et les échevins étaient encore dans le néant.

Job n'a pas connu les coiffeurs doublement raseurs, les tailleurs à la coupe savante et aux doigts prestes à enfiler les dollars, les épiciers aux notes fortement épicées, les bouchers qui salent proprement leurs clients et les journalistes gâteux qui se croient spirituels. Il a connu la faim, la soif et la nudité, nous dit l'Ecriture, mais c'est qu'il n'avait pas un sou, tandis qu'un sou et même cent sous dans notre gousset nous laissent aussi nus et aussi affamés que les naufragés de la Méduse.

Wilson a fait la Ligue des Nations, et on l'a proclamé grand homme; si Job veut se réhabiliter aux yeux des humains qu'il revienne sur notre pauvre terre, qu'il voie nos estomacs et nos bourses, et nous le saluerons bien bas, s'il consent à se mettre à la tête de la nouvelle "Ligue des Rations"..

Les Oies

Cahin-caha, la charpente remontée brusquement d'un côté, puis subitement abaissée, la patte aux doigts palmés s'appuyant lourdement sur le sol, en un tangage maladroit dame l'oie s'avance.

Les pattes ont l'air soudées au corps, tant la marche est cahotante et tant le corps fait de soubresauts; elle n'a pas le déhanchement provocateur de la jeune élégante, mais plutôt l'allure d'un vieux beau qui a ses rhumatismes et qui n'en veut rien laisser voir. Pour ceux qui n'ont pas fait la grande guerre et pour qui le cinéma n'existe pas, je me permettrai de dire que la démarche de l'oie figure assez bien le cheminement ardu d'un "tank" en pays accidenté.

Cette masse est surmontée d'un long cou qui a l'air de se demander pourquoi il est là. Le canard n'est pas un modèle d'élégance, il s'en faut, mais personne n'a jamais médit de cet honnête animal dont la seule occupation est de faire coin-coin tout le long du jour; c'est que le canard a un cou modeste qui ne cherche nullement à dominer ses contemporains, tandis que l'oie, voulant en im-

poser à son entourage, dresse ce monument qui nous laisse rêveurs.

Et le corps a beau être projeté de côté et d'autre, le cou ne bronche pas ; il est toujours rigide et ne laisse pas bouger d'une ligne la tête pleine de suffisance qui le couronne. Oh! la tête de l'oie, avec ses deux yeux ronds à fleur de plume et ce bec jaune qui a toujours l'air tout neuf!

Invectivez une oie à pleins poumons, elle ne vous regardera même pas; passez près d'elle sans mot dire et elle peut détaler à toute vitesse ou vous sauter dessus et vous prendre une bonne pincée. Vos oreilles vont être assourdies d'un concert d'imprécations et d'une avalanche de menaces et vous reculerez tout ahuri, fort de votre innocence, mais décontenancé devant l'attaque subite de cet énergumène emplumé. Il ne faut pas lui en vouloir; pensez au proverbe: "Bête comme une oie", et consolez-vous avec cela.

Puis l'oie s'arrête, elle se rive au sol, immobile "comme un factionnaire au port d'armes" dirait un de mes amis qui cultive les effets de déclamation. Elle se plonge sans doute en de profondes rêveries, mais à quoi peut bien penser une oie ?

Il est peut-être des gens qui savent à quoi pensent les oies, car s'il est permis de chercher des analogies entre le roi de la création et ses sujets, il nous faut avouer que bien des

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