CHAPITRE IX
— Tu t'en es donné ! Absente trois jours ! De quel bouge reviens-tu avec cette figure enluminée? Et cette bague? Qu'est-ce que cette bague? D'un geste instinctif, Djemel voilait son visage pour le préserver des coups. Voyons, tu l'as dérobée quelque part?
La Grande Vestale accueillait Djemel par ces dures paroles, plus dures encore au cœur rempli de tendresse et de gratitude, tandis que l'esclave la saluait humblement à l'arrivée. On eût dit qu'un vent glacé ravageait l'arbre en fleurs, jonchait le sol des pétales trop frêles.
— Laisse-lui mes cadeaux, dit Arria Claudia
qui, mue par une pitié secrète, entrait aux accents de cette voix irritée.
— Tu as fait mes commissions aux Domitillœ? demanda-t-elle à l'esclave.
— Oui, Domina. Les princesses vous attendent quand vous pourrez leur promettre un temps un peu long.
— Au fait, dit Cornelia qui sembla subitement radoucie, pourquoi n'irais-tu pas aux « fériés latines »? Sabinus est nommé Consul ; tout le palais sera en fête.
— Djemel, tu ne m'en disais rien? interrogea Claudia.
— Je ne le savais pas ; je crois qu'on ne le savait pas encore chez Flavius Clemens...
— Alors, comment sais- tu? demanda Claudia à la Grande Vestale.
— Une esclave devrait être aussi renseignée que moi? repartit Cornélie avec un suprême dé-' dain... Les parents de César informent peut-être cette créature de ce qui leur arrive d'heureux?
— Comment sais- tu? répéta une seconde fois Claudia, toujours calme.
— Par le Divin lui-même. Elle congédia Djemel d'un geste, et parla presque joyeusement.
— Enfin ! Je suis mieux en cour que jamais ! Il me restait un malaise réel depuis les courses ; j'avais attiré la foudre sur ma tête à la Bona Deâ! C'est passé. J'ai vu César. Il nous a invitées aux Jeux ; il lui manquait des sujets ; je lui en fournis pour achever de le gagner. Il s'est informé de tes amies, de toi. Il t'appelle a la vertu antique ». Je crois que l'ombre de Thraséas et d'Arria le terrifient. Quant à moi, j'ai fait défiler tous les Comelii dans ma réponse. Il ne me déplaisait pas de confondre ce parvenu ; s'il ne m'a pas tuée l'autre jour, il ne le fera jamais.
— Que tu es imprudente, reprit Claudia. Que tu l'étais aux Ludi romani! Aucun avertissement de ma part ne pourra-t-il te convaincre? Crois au moins à ceux des Dieux... Je ne te parle pas de ton attitude aux fêtes du Palatin. Tu jouais ta vie, mais avec grandeur... Le reste... à quoi bon? Tu te déconsidères, observa-t-elle tristement.
— Dis que je brave. J'aime mieux ce mot. L' Au-
guste ronge son frein... mais il marche au pas. Si tu avais vu ces remerciements, ces sourires !...
— Mais enfin, ces remerciements de quoi?
— De l'aider à ces Jeux, je te l'ai dit. Je suis riche, grâce aux Dieux, et il est pauvre. Il s'appauvrit chaque jour par ses prodigalités. Il fallait quelque considération de cet ordre pour le faire réfléchir. Il finit par être honteux de ses deux couples de gladiateurs quand le peuple réclame. Ne me crois pas une enfant. Je sens bien que le sol tremble. Oh ! pas pour moi seule ! Je n'imagine pas que tes Flavii, son propre sang, soient très en sûreté. Il les comble d'honneurs. Mauvais présage ; plus redoutable que notre feu éteint.
— Ne seras-tu donc aveugle que pour toi même? interrompit Arria Claudia avec impaticDCP Tu connais Domitien comme bien peu le font, et tu te fies à lui, après tant de signes de défaveur, après que tu l'as cruellement offensé?
- — Je ne me fie pas. Je l'empêche d'oser, voilà tout... Si tu venais aux Jeux plus souvent, tu comprendrais mieux. Tu n'as jamais vu un fauve rampant jusqu'au poteau arrêté par le
fer rouge? C'est passionnant. Notre Auguste est ainsi devant moi. Il a peur. Rome est avec moi, par les miens et par mon passé, je le lui rappelle assez souvent pour qu'il le sache. Quand vas-tu chez les Flavii?
— Mais... je suis sortie il y a peu de temps.
— Sommes-nous des prisonnières? Vas-y dès demain. Sabinus doit être proclamé le matin. Il portera la trabée chez son frère. Je ne t'accompagnerai pas. Lui m'intéresse, ne serait-ce que par cette course qu'il a menée comme un Dieu; mais ces gens-là m'ennuient... m'ennuient ! Ils ont l'air de vivre sous la pluie... Tu prendras Lydé, veux- tu? J'ai besoin de Djemel.
— Encore une robe nouvelle?
Et Arria Claudia partit le lendemain, joyeuse, pour aller porter les féhcitations de son amitié à la maison en fête...
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Elle trouva une maison en détresse.
L'atrium regorgeait d'amis, ceux que nous connaissons déjà, et tous les utilitaires que, alors comme aujourd'hui, la faveur attirait. Ceux-là ressortaient en flots plus pressés et plus rapides qu'à l'arrivée, sans pudeur et sans honte. Rien qu'à croiser ces hommes à la figure effarée, Arria comprit que quelque catastrophe se préparait. Flavia Domitilla l'attendait sur le seuil :
— Tu peux entrer, dit-elle avec une ironie sévère, toi que le malheur ne fait pas fuir.
Flavius Clemens savait, comme sa femme, porter la douleur sans fléchir; très froid, très grave, il expliquait au groupe pressé autour de lui :
— Comment cela s'est-il fait? C'est inexphcable. Depuis sa victoire aux courses, Sabinus était l'idole de la multitude. Il ne pouvait pas sortir sans être entouré comme César luimême... Ses portraits et ses bustes étaient partout... Nous nous inquiétions de cette faveur; nous sommes trop près du trône pour qu'elle
fût sans danger. Mais Sabinus n'a aucune ambition ; cette popularité devait s'éteindre et tomber d'elle-même. L'annonce que l'Auguste le nommait Consul a échauffé toutes les têtes ; est-ce un hasard? Est-ce à dessein? Le héraut, dans les comices, au lieu de le proclamer Consul l'a proclamé Imperator, aux cris de joie de la foule... Domitien y voit un crime de lèse-majesté. Nos amis s'emploient à lui prouver la fausseté d'une pareille accusation, l'innocence de Sabinus... J'ai peu d'espoir...
Le vide se faisait. La foule des amis de rencontre quittait cette demeure comme un navire qui fait eau. Il ne resta bientôt plus que ceux que leur fidélité honorait, ceux que nous y trouvions à notre première rencontre. Lorsqu'ils furent bien assurés d'être seuls, attendant les nouvelles, on eût dit que déjà ces sages prodiguaient les motifs de consolation pour un sort inéluctable. Pline disait :
— Que je comprends Corellius Rufus ! Cet homme d'une si haute réputation, notre modèle et notre guide, m'a fait appeler il y a peu de
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jours. Tu sais qu'il souffre d'une maladie incurable? Il m'a dit, après avoir écarté les esclaves . 0 Comprends- tu pourquoi je m'obstine à vivre si longtemps? Pour la joie de survivre au moins un jour à ce brigand ! » Il n'appartient qu'aux âmes héroïques de peser ainsi la vie et la mort.
— Ne serait-ce pas un grand dédommagement par une mort prématurée d'échapper à toutes les infamies dont nous sommes témoins? Aux trahisons, aux massacres, aux bassesses? Heureux les morts, ajoutait Tacite.
— Sénèque le disait et au fond tous les sages pensent de même, appuyait Italicus. Vivre est-il une si grzmde affaire? Les esclaves et les animaux vivent aussi.
— Et la porte de la mort est toujours ouverte aux philosophes, quand la satiété de voir et de faire chaque jour la même chose arrive jusqu'au dégoût. Il n'y a rien de nouveau... A quoi bon refaire toujours les mêmes gestes? On me rend la vie odieuse... je m'en vais.
— Virgile maudit le suicide, observa Flavia Domitilla.
— Virgile est un rêveur, dit Stace.
— Mais Platon et Py thagore, les plus sages des hommes, le maudissent aussi ajouta Clemens.
— Parce qu'ils vivaient en des temps moins funestes. Mon oncle, Pline l'Ancien, avait coutume de dire que les Dieux étaient privés du plus grand bien de l'homme : se donner la mort à soi-même à l'heure propice.
— Et l'immortalité ne serait-elle pas un long supplice?
Le bruit des faisceaux des licteurs fit retourner toutes les têtes. Sabinus entrait, vêtu de la trabée, un peu pâle, mais calme et beau toujours de sa beauté d'Immortel... Il serra les mains tendues ; et à la vue d'Arria Claudia qui causait à voix basse avec les deux Domitiïlae, le sang revint à son visage.
— Je suis venu attendre ici mon destin, dit-il. Mes amis, je vous dirai comme Thraséas : partez. Votre fidélité serait un crime demain.
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Il citait Thraséas avec joie, devant sa petite fille. Et dans un hommage secret, à cette heure suprême, on eût dit qu'il cherchait à reproduire la mort dont le récit avait fait tressaillir Arria de fierté.
Aucun des hommes présents n'eut l'air d'entendre le conseil de prudence. Le cercle se resserra autour de lui.
— Mon oncle, demanda Domitille, vous avez vu César?
— Non, répondit-il. Je sais seulement qu'il doit m'envoyer ses ordres avant ce soir.
Il y eut un mouvement involontaire. Tous ces Romains savaient ce que ce mot signifiait. Suétone murmura : « Préviens César. »
— Sois un homme, dit Clemens. Il est plus fort et plus digne d'attendre.
Une fois encore, Suétone se retourna vers Juvénal montrant Clemens :
— Cet être est sans esprit, dit-il à voix basse.
— Tu as plus soif de gloire que de vertu, répartit celui-ci, laisse-le rechercher la vertu plus que la gloire.
Mais Sabinus ne paraissait entendre ni les uns, ni les autres. Domitille lui parlait à l'écart ; il souriait, de temps en temps, les yeux fixés sur Arria, posait ime question et écoutait de nouveau. Et des mots entrecoupés arrivaient jusqu'aux assistants : Dieu, l'Éternité, l'âme ûnmor telle...
— Revivons-nous les heures de Thraséas?
demanda Tacite à son plus proche voisin.
— Il y a un autre accent, au moins chez nos hôtes, répondit Quintihen.
Et la conversation grave se prolongea jusqu'à ce que le casque du centurion jetât une étincelle par la portière soulevée.
— Seigneur, dit-il à Sabinus, César te demande au Palatin.
Tous se levèrent pour le suivre. Sabinus les écarta du geste ; il eut une parole pour chacun ; arrivé devant Claudia :
— Divine, dit-il à voix basse, les Dieux sont bienveillants. Mes yeux emporteront ton image sacrée ; le triste passage n'a plus d'ombres.
Elle voulut récompenser cette fidéhté su-
prême. Elle voulut faire entendre à cet hornme, tombant sous la colère de César, que le coup qui le frappait les atteignait ensemble et qu'il fallait le recevoir, lui dans sa vie, elle dans son cœur, avec une grandeur stoïque. Elle leva sur lux ses yeux immenses, pleins de lumière et de douleur; elle lui sourit de ce sourire dont Dante, le grand Latin, devait dire plus tard « qu'il aurait mis dans les délices un être dans le feu ». Sûre qu'il la comprendrait et que, seul, il la comprendrait, elle employa pour exprimer le rythme secret de son cœur la parole même de son aïeule se frappant du poignard qui allait tuer Petus :
-— Pars content, dit-elle. Non dolet...