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CHAPITRE X

Pendant les jours qui suivirent, Arria Claudia garda un continuel silence. C'était sa façon de souffrir ; personne ne s'étonnait qu'un coup qui atteignait si durement ses amis les plus chers l'accablât ainsi. Bien avant d'avoir reçu l'émissaire de Flavia Domitilla, elle savait, avec Rome, que Flavius Sabinus mourait percé de coups, comme son père, Sabinus l'Ancien. Celui-ci était tombé au Capitole en défendant Domitien : Flavius Sabinus expira au seuil du Palatin sur l'ordre de ce même Domitien... Et c'était un des actes de chaque jour du t^Tan une des manifestations « de ce seul et long accès

de rage où il voulait épuiser tout le sang de la République », écrira Tacite.

Retirée dans sa solitude et cloîtrée dans son silence, Arria Claudia ne prêtait aucune attention à ce qui se passait autour d'elle. Les jeunes filles et les vestales plus âgées, qui toutes l'aimaient, lui témoignaient leur sympathie par des fleurs ou de bonnes paroles. Cornelia se montrait affectée bien plus qu'on ne l'aurait attendu. Elle haïssait César ; et, elle aussi, aimait Arria à sa manière ; tout en la raillant, elle était fière d'une sagesse et d'une gravité que le collège tout entier des vestales et des flamines regardait avec orgueil... Ce qu'était la vie intérieure d' Arria Claudia, ce qu'elle sentait, les luttes qu'elle pouvait soutenir, il ne serait venu à personne autour d'elle l'idée de s'en inquiéter. Le mot « vie intérieure » en lui-même, si nous exceptons quelques philosophes, était inconnu des Anciens. Arria ne s'étonnait donc pas de son abandon, elle le préférait à tout entretien banal. Mais elle éprouva un soulagement profond lorsque, à quelque temps de là, un peu

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avant la fête d'Auguste, on lui annonça la visite de Domi tille.

La jeune fille portait son deuil en blanc avec cette allure calme qui mettait la paix partout autour d'elle. Elle embrassa Claudia tendrement et, sans attendre ses questions, lui donna les derniers détails :

— Mon père l'a retenu un peu après ton départ, acheva- t-elle. Sabinus paraissait au-dessus de tout ce qui l'entourait. Me comprends- tu, mon amie? J'ai pu le remettre à Dieu... Je suis sûre de sa paix étemelle... il me semble que nous ne l'avons pas perdu.

Arria secoua lentement la tête. Ces mots n'avaient point de sens pour elle.

— Il y a de vives clartés dans la mort, continuait la Vierge, et cette âme était belle. Sabinus a beaucoup souffert. La souffrance est aussi un chemin... Tu as pris une grande part à notre deuil, ma très chère... Sans le savoir, peut-être, tu élevais ses pensées ; Djemel t'aura été secou* rable, j'espère?

Djemel? Dans le désarroi de son esprit et de

son cœur, la vestale avait oublié jusqu'à l'existence de l'humble fille. Elle se rappela les recommandations de ses amies, un peu confuse, et voulut la faire demander.

— Appelle Djemel, dit-elle à l'esclave qui veillait à la porte de la chambre.

Celle-ci se leva, l'attitude embarrassée, mais ne bougea pas.

— Appelle Djemel. As- tu entendu? rép t-^lle.

— Djemel n'est plus ici, Domina, répondit l'esclave.

— Où est-elle?

— Je ne sais pas, Domina.

— Appelle Sephoris.

Sephoris, la maîtresse des servantes, entra Tair soucieux.

— Où est Djemel? demanda encore Arria.

— Je ne sais pas. Divine... C'est-à-dire, elle est partie, je crois, pour longtemps.

— L'aurait-on renvoyée à l'ergastule sans ma permission? demanda Claudia irritée. Djemel est à mon service.

Le visage de Domitille trahit une vive inquiétude. Elle souffrait de l'humiliation d'Arria, prise en flagrant délit d'insouciance et d'égoïsme, et bien plus encore de l'incertitude sur le sort de la pauvre fille. Comme toutes les âmes habituées à se juger sévèrement elles-mêmes, Domitille s'accusait déjà de s'être laissé absorber par le deuil des siens, au point d'en oublier les devoirs de la fraternité chrétienne. Depuis la mort de Sabinus, en effet, on n'avait point vu Miriam au palais? Hélas ! elle n'y était pas revenue depuis les jours de sa Consécration. C'était en partie pour elle que Domitille se trouvait à l'atrium de Vesta aujourd'hui ; elle venait chercher et aider cette petite sœur humble et lointaine. Beaucoup dépendaient d'elle, ainsi, à tous les points de Rome, et elle en répondait. Elle s'était rassurée trop vite sur les paroles mêmes de Djemel. Elle la croyait à l'abri sous la protection de Claudia. N'importe. Elle ne trouvait point d'excuse à son délai et se condamnait avec douleur.

— Si tu demandais à Comelia? suggéra-t-elle.

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— La Grande Vestale est à Albano jusqu'au soir, dit encore Sephoris.

— Réponds-moi, ou tu auras les verges, dit Arria sortant de sa mesure ordinaire. Quand Djemel est-elle partie? Et pour où?

— Elle est partie il y a quelques jours... six, je crois, dit l'esclave effrayée. Comelia Ta fait battre et puis l'a renvoyée... mais pas seule...

— Avec qui? interrogea Flavia Domitilla qui tremblait de comprendre.

— Avec des esclaves de César.

— Ah ! dit-elle douloureusement à Claudia^ tu me répondais d'elle !...

Il y avait, dans cette exclamation involontaire, le reproche inexprimé du Bon Pasteur au mercenaire.

— Ne crains rien, dit Claudia qui affectait une assurance qu'elle était loin d'éprouver. Je vais m'informer dès le retour de Cornélie. Il y a quelque erreur. Je viendrai t'en donner l'explication moi-même.

— Qu'y a-t-il? demandait la Grande Vestale quelques heures plus tard. Sephoris me dit que tu te troubles pour Djemel? Il est vrai que j'aurais dû te prévenir, puisque tu tenais à son service. Mais je te voyais très abattue ; et puis, à vrai dire, conune tu ne la réclamais pas, je n'y ai plus pensé.

— Où est-elle? interrogea nettement Claudia.

— Oh ! c'est toute une histoire, expHquait Cornélie avec quelque embarras. Tu sais, ou tu ne sais pas que Domitien désire donner des jeux de femmes dans l'arène? Toutes les condamnées y passent. Mais il en manque... Sur ces entrefaites, est-ce que Djemel ne s'est pas refusée à offrir de l'encens, à son tour, à cette fête — ridicule d'ailleurs — où maîtres et esclaves sont mêlés? Je l'ai fait châtier comme bien tu penses... Tu vois, cet exemple au milieu des

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autres? Et ces gens-là décidant s'ils adoreront nos Dieux, ou non? Impossible d'avoir raison de l'obstination de cette malheureuse ! Je l'ai envoyée aux carceres, avant les Jeux. Il était odieux de garder une athée parmi nous, tu l'avoueras?

— Tu as fait cela? Tu as osé faire cela? dit Arria Claudia d'un accent bas, mais si dur que Cornélie se retourna tout d'une pièce.

— Je l'ai fait. Qu'est-ce que cet air funeste? Est-ce que, dans notre jeunesse, nous n'avons pas vu quatre cents esclaves massacrés pour moins que cela? Pour un simple soupçon?... Sans compter que Domitien m'en sait gré; et tu m'avoueras qu'entre cent esclaves, ou cent bêtes, ou cent n'importe quoi, et notre sûreté personnelle, l'hésitation ne se comprendrait pas. Je suis fâchée si son service t'agréait...

— Tu fais jeter cette malheureuse aux bêtes?

— Qu'elle meure là ou sur la Croix, ou qu'elle pourrisse à l'ergastule, je ne vois pas grande différence. Et puis, elle peut se sauver... Vois Acilius Glabrio.

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— Écoute, dit x\rria Claudia le visage tout près du sien, la respiration oppressée : ce n'est pas pour l'honneur des Dieux que tu as livré Djemel, ni même pour ta propre sûreté ; tu Tas livrée parce que tu la sentais plus haute que toi. Ne ris pas... Tu la haïssais pour cela; et entends-moi bien. Je ne sais si les Dieux nous voient et nous jugent. Mais s'ils le font, tu as attiré le malheur sur ta tête, et ils seront impitoyables pour toi, comme tu l'as été envers cette malheureuse. Cela, je te le prédis, en leur nom.

La Grande Vestale pâlit et affecta de rire :

— Ce sont tes amies qui te mettent ainsi hors de sens? ou tes philosophes? Ne sais-tu pas qu'ils repoussent la pitié comme un sentiment vil? Quelle est cette aberration? N 'avonsnous pas, n'ai- je pas sur la troupe d'esclaves qui m'appartiennent ici ou aux champs un droit absolu de vie, de mort, de torture, sans en rendre compte à personne, tu entends bien? à personne? Ni à toi, ni aux Dieux, ni aux hommes? Est-ce que Rubria ne les faisait pas crucifier

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pour un vase brisé? Est-ce que Pollion n'en nourrissait pas ses murènes... comme Tibère?

— Les beaux exemples ! Tu t'appareilles à ceux qui sont notre honte... Dans tous les cas, tu n'as aucun droit sur mes esclaves et Djemel était à moi.

— Aussi l'ai-je prise seulement pour le service de César et pour les Jeux qu'il offre au peuple.

— Où se donnent ces Jeux? Et où est-elle? interrogea encore Arria.

— Tu veux aller étaler ta sensibilité chez tes amies? Eh bien ! elle est aux carceres de l'amphithéâtre ; et les jeux, avec les femmes, sont pour la fête de Domitien.

— Comment hais- tu César? dit Arria Claudia avec une ironie glacée. On vous croirait du même sang.

Cornelia sortit, pâle sous l'aiïront, tandis qu' Arria retournait en elle-même la question troublante :

« Qu'allait dire Flavia Domitilla?... »

Mais pour l'honneur de sa conscience et de

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son cœur, ajoutons que l'humble visage douloureux de Djemel resta devant ses yeux toute la nuit suivante sans qu'elle parvînt à trouver le sommeil.

Les fêtes de César avaient lieu dans trois jours. Si dure que fût la visite promise à Domitille, il ne fallait pas perdre de temps. La vestale se fit conduire au palais de Clemens dès les premières heures du jour suivant. Elle informa en quelques mots Flavia Domitilla, la matrone, qui lui témoigna une froideur inaccoutumée :

— J'aurais dû insister davantage, disait-elle avec regret. Flavius Clemens voulait la racheter et l'attacher à DomitiUe. Tu y aurais consenti certainement ; ce crime aurait été évité. Elle n'a pas voulu...

— Pourquoi? interrogea la vestale.

— Pour toi... Elle vo'jlait sauver ton âme.

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Il y eut un silence gêné. Arria semblait étourdie par ces mots dont elle pénétrait mal le sens, mais qui lui laissaient entrevoir un dévouement héroïque. Clemens réfléchissait au moyen, non pas de délivrer Djemel, c'était impossible, mais de la voir et de la réconforter ; ce fut Domitille qui, la première, résolut la question.

— Comme parents de l'empereur, toutes les portes nous seront facilement ouvertes. Je connais les geôUers. J'ai visité bien souvent quelques-uns de nos frères... Je vais donc essayer de la voir et de lui parler toute seule. Je reviendrai au plus vite, s'il y a quelque chose à tenter.

Arria Claudia semblait en proie à un conflit de sentiments qui se trahissait sur son visage, malgré son étroite domination d'elle-même, par des alternatives de rougeur et de pâleur. C'était ici qu'elle avait dit un dernier adieu à l'homme qui aurait voulu lui dresser des autels ; et c'était à cet endroit même qu'elle sentait une humiliation intolérable, Técrasement de son égoïsme, la honte de constater en elle un ordre de sen-

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timents et d'actes inférieur à ce qui l'entourait. Elle se jugeait bien au-dessous de ces nobles femmes, oubliant leur deuil pour ne penser qu'à la douleur et à l'angoisse d'une pauvre abandonnée ; et, chose plus insupportable encore, elle se sentait, elle, au-dessous même de cette esclave, ainsi qu'elle le disait tout à l'heure dans ses reproches clairvoyants à Comelia.

Son âme aux beaux instincts, mais sans lumière et sans force, gisait comme défaillante. Ses philosophes favoris, au milieu même de leurs déclamations, avaient fortifié son attrait pour la hauteur morale ; ils ne pouvaient pas la lui faire atteindre. Le Christianisme, en plaçant devant les hommes un idéal supérieur au leur, donnait aux plus humbles le moyen d'y parvenir, par cette force de Dieu qu'était la grâce, par ce grand amour et ce modèle de perfection absolue qu'était le Christ... Ignorant les causes profondes, Arria demeurait stupéfaite devant les résultats. Mais chose étrange, cette humiliation même lui semblait plus douce que tout son orgueil passé... Son être intime lui appa-

laissait pour la première fois, au milieu de tous les fruits de bonté, de justice, de charité, de paix et de joie qui l'entouraient, comme un arbre stérile et mort. Mais une main divine se posait >ans qu'elle le sût sur le tronc aride, et elle tressaillait à ce contact. Elle éprouvait un besoin immense de faire quelque chose de bien, quelque chose qui réparât, sans se formuler à elle-même ces mots inconnus :

— Prends-moi avec toi, demanda-t-elle à Domitille.

— Comment veux-tu, mon enfant? dit Flavia Domitilla, qui la regardait attentivement et reprenait vis-à-vis d'elle sa douceur maternelle ; les prisons, les condamnés, les tribunaux, autant d'interdictions inéluctables pour vous?... Tu serais dans toutes les bouches demain.

— Mère, dit Domi tille qui appelait toujours ainsi sa parente et sa tutrice, justement on ne la connaît pas dans ces endroits; et sous un vêtement d'emprunt, il n'y aurait point de danger pour elle. Renvoyons seulement la Utière

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et les licteurs, en prévenant qu'elle passe la journée chez nous.

— C'est cela, dit Arria Claudia, nous serons libres ainsi.

Elle enleva presque joyeusement le diadème qui soutenait le voile de Vesta réservé aux prêtresses ; elle déroula les tresses sacrées et releva ses cheveux par un nœud simple ; elle revêtit une tunique unie, et cacha presque entièrement son visage sous le long voile sombre qui remplaçait maintenant le suffibulum et la stola. Pour la première fois, elle marchait dans les rues de Rome comme cette foule qu'elle voyait habituellement sous ses pieds ; et tout cela lui semblait très simple ; le bien était facile !

Pourtant, lorsque Domitille s'arrêta devant l'entrée des carceres, en leur ensemble assez semblables à la prison Mamertine ; lorsqu'elle parlementa avec les geôliers et que, une première, puis une seconde porte s'ouvrit et se ferma sur elles ; au seuil de cet horrible lieu, Arria, épouvantée par les ténèbres et suffoquée

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par une odeur sans noni, saisit le bras de sa compagne. Il n'est pas besoin d'efforts d'imagination pour entrevoir les fosses où les condamnés, hommes et femmes, étaient jetés dans une promiscuité honteuse. Les Actes des Martyrs nous renseignent : chacun des mots, chacun des détails qui suivent pourrait être de même signé de leur sang. Arria éprouvait la même impression que Perpétue entrant dans des ténèbres dont les claires nuits du midi ne lui avaient pas appris l'horreur ; et la cîoaca maxima elle-même ne dépassait pas en ignominie ce sol oii l'on enfonçait dans l'ordure.

— Allons-nous-en, murmurait la vestale.

Pourquoi sommes-nous venues?... Je suffoque...

Mais il était trop tard pour reculer. Le geôlier, grassement payé, alluma une torche. Domitille demeurait aussi simple et aussi calme que dans les splendeurs du parc aux paons blancs.

— Avançons, c'est au numéro 2, dit l'homme. Les jeunes filles dépassèrent avec effort ce

premier cercle d'enfer. Domitille laissait dans les mains tendues une partie des provisions dont

elle s'était chargée. Les prisonniers recevaient une nourriture insuffisante. Ce n'est pas sans raison que l'Église mettait la visite des captifs au nombre des œuvres de miséricorde.

— Voilà, dit le geôlier. Ils auront un grand repas demain, la veille des jeux. C'est pour cela sans doute qu'ils chantent. Il y en a aussi qui ont la tête dérangée par la torture.

Une voix calme, pure, fervente, qu'Arria reconnut tout de suite, sortait en effet de ce bouge et guida les jeunes filles entre une dizaine de condamnés étendus dans les entraves ou enchaînés aux murs, jusqu'au point le plus reculé de la prison. Le geôlier fixa sa torche à un anneau ; d'un coup de balai sommaire, il fit place nette contre la muraille.

— Voilà, répéta-t-il, et il s'éloigna.

Arria ferma les yeux, à bout de force, n'osant regarder le visage de celle qu'elle croyait à demi foUe de terreur et de souffrance. Elle les rouvrit, sentant ses mains saisies pa.T les petites mains brûlantes. Et le visage sans âge et sans beauté de l'esclave lui apparut si candide, si

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transfiguré, si joyeux qu'elle demeura muette d'étonnement.

— C'est toi. Domina, disait Djemel. Comment as- tu fait pour arriver jusqu'à moi? C'est toi, Domitille, ma sœur? Que vous êtes bonnes... Domina, que tu es bonne !

« Hélas ! pensait Arria, elle croit que je puis la délivrer... C'est horrible ! » Tout haut, elle dit :

— Pourquoi n'as-tu pas appelé au départ de l'atrium? Pourquoi n'as- tu pas fait de bruit? Sephoris m'aurait prévenue en secret, si tu l'en avais chargée?... J'aurais pu tout empêcher.

— Mais c'est cela que je redoutais ! Tu as toujours été trop bonne pour moi. Tu m'aurais gardée.

— Et tu préfères la mort à la vie que tu avais chez moi? dit Arria avec douleur.

— Non, non, ne le crois pas ; je serais partie ainsi du palais de Flavia Domitilla... Je vais au ciel !

— Tu en es bien près, ma sœur chérie, ajouta Domitille.

— Deux jours ! Je compte les heures ; quand

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je pense que c'est vrai, que malgré ma misère notre Christ m'a exaucée, qu'il m'a jugée digne de mourir pour Lui, — le plus grand amour, n'est-ce pas. Il le dit? — il me semble que déjà je ne suis plus sur la terre... Dans deux jours je Le verrai... Tu sais, on dit ces mots : « Je verrai Dieu », parfois, comme on dit d'autres mots ; on n'est pas sûr du moment, ni s'il vous acceptera à son festin. Mais là. Il nous fait un signe d'appel : on Le sent si près, sur le seuil de la mort, et tout ce bonheur avec Lui, plus jamais rien de ce qui fait souffrir, Son amour qui ne peut pas changer, la paix, la joie, la lumière... Il dit que Sa main même essuiera nos larmes...

Les larmes!... Elle retenait ce mot, instinctivement. C'était tout ce que la vie lui avait donné ! Arria Claudia, assise sur le rebord de pierre, près de la pauvre fille, pesait ce lot de douleur et se taisait... Djemel, déjà toute brisée par la torture, fît un mouvement pour se soulever ; elle s'excusa à son humble manière, craignant de trop occuper d'elle.

— On t'a torturée? demanda la vestale.

— C'est passé, dit joyeusement Djemel. Tout est passé. Il ne reste que le dernier combat.

— Tu n'es pas terrifiée? murmura Claudia, oppressée par la vision d'épouvante, si proche... Je pourrais te faire passer du poison... Comelia garde toujours sur elle ceux de Locuste.

— Crois-tu que Miriam accepterait le poison? demanda Domitille avec fierté.

— Comment veux- tu que j'aie peur. Domina? répondait la voix tranquille. Pourvu que je garde ma confiance et ma foi, c'est Lui qui souffrira en moi. — Elle oubliait dans la fête de son âme, que celle à qui elle s'adressait ne pouvait pas la comprendre. — J'ai déjà senti qu'il est tout près. Je ne peux rien craindre après l'expérience de ces jours ; quand on m'a enlevée du chevalet, j'essuyais mon sang, ne sachant de quelles blessures il sortait...

— C'est pour cela que tu restes couchée par terre? On t'épargnera peut-être?... Comment parai trais- tu aux Jeux? tu ne pourrais pas te tenir debout.

— Non. Je ne pourrais paS; je crois. Mais ils me crucifieront au poteau.

Arria frissonna. Domitille penchée sur la sœur de son âme disait :

— Le Christ aussi a été crucifié pour toi. Le visage de la petite martyre se releva,

extasié.

— N'est- Il pas trop bon de me donner tme mort pareille à la Sienne, après la même vie?... Il était pauvre, Il travaillait comme moi... Je meurs comme Lui... Mon cœur est dans Sa paix...

Elle parlait à mots entrecoupés, avec des interv^alles de silence.

— Il fait tant pour nous !... Je voudrais Lui gagner la terre... Les dehors de la vie ne sont plus rien ; il n'y a plus d'un côté les biens, de Tautre les maux... Lui vient... Il fait de nos douleurs des joies. Il l'a dit. Il le fait. Qui ne voudrait venir à Lui si on savait cela?... Vois. Je ne changerais pas avec César.

Elle reprit d'une voix plus basse :

— Mon père, qui avait vu passer le Sel-

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gneur au bord du lac de Galilée, disait qu'en le voyant, on oubliait ses souffrances, le souci du lendemain si l'on était pauvre, ou si l'on attendait, comme moi, la mort, le supplice, que saisje? On perdait l'appréhension ou le souvenir des choses dures... L'âme devenait si simple ! On voulait seulement ne plus Le quitter et être bon comme Lui... On aimait tous les hommes avec un cœur plein de joie... Il est Le même, toujours, pourvu qu'on reste près de Lui. Il met sa joie même dans le martyre... Je ne peux pas m'empêcher de chanter.

Arria Claudia pensait qu'elle déhrait doucement. Mais cette foUe lui semblait plus belle que toute la sagesse de la terre.

— Il est bien avec toi, ma bien-aimée, répondait la sage Domitille employant aussi ce « Il », ce « Lui » mystérieux que Claudia attribuait au déUre. Il viendra te chercher à la dernière heure. Demain, au repas libre, je te porterai la sainte Eucharistie.

— En voilà assez, dit le geôHer, du seuil de la porte. Si l'on vous trouve ici, je le payerai.

— Domina, dit Djemel qui avait accueilli les dernières paroles de Domitille avec un recueillement ineffable, il faut que je te demande de me pardonner. Ma vie se résumait dans ton service, et je l'ai mal fait. Que Cornelia aussi me pardonne. J'ai dû lui résister ; nous ne pouvons adorer que Dieu... Dis-lui que je baise sa main. Je lui dois la plus grande bénédiction... Et toi, Domina, sans le vouloir, je t'ai trompée. C'est moi qui, à Sorrente, ai dit : « Garde ton âme. » Je t'aimais déjà. Je voulais te remettre entre les mains de Dieu. Je t'aime encore bien plus maintenant...

Sorrente ! Arria entendait en elle, avec ces humbles paroles, à peine murmurées, ce bruit des grandes eaux qui lui avait fait mesurer une fois la profondeur de son âme. Là-bas, c'était Djemel qui avait parlé? Elle ne s'étonnait plus de rien ; elle ne demandait plus rien.

— Allons, appela le geôlier.

— Tu viendras où je vais, n'est-ce pas? Domitille t'expliquera le chemin. Tu me demandais si je donnerais ma vie pour toi? Je

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l'ai offerte à Dieu pour qu'il te prenne à Lui... Tu viendras? Que Dieu te garde...

La vestale regarda le visage baigné de clarté comme pour le fixer à jamais en elle... Elle se pencha sur la petite martyre et la serra dans ses bras. Elle aurait voulu lui dire qu'elle lui promettait de chercher Dieu, — ce Dieu qui rendait une esclave plus grande dans la mort, plus heureuse que tout ce qu'elle avait connu ! Mais elle ne put répondre que par des larmes... Djemeî sentit ces larmes dans une dernière étreinte et la suivit des yeux jusqu'au seuil... Arria ne voyait plus ni les chaînes, ni les ténèbres, ni le sang. En elle, autour d'elle, il n'y avait plus que de la lumière.

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