CHAPITRE XI
Les grands cyprès bordaient la route, rigides comme des prétoriens à leiir poste. Dans l'intervalle d'un arbre à l'autre, des profondeurs claires se devinaient, lumière d'aurore et bosquets de ces arbres de Judée, d'un rose pareil, que la conquête avait répandus à Rome; à mesure que l'on avançait sur la voie Ardéatine, la végétation devenait plus luxuriante. Et maintenant, des rosiers de toute espèce escaladaient les C5^rès, entouraient les sombres géants d'une pluie de fleurs blanches : roses royales, au cœur de soufre, s'enroulant en spirales, comme des couronnes ; bouquets de roses minuscules qui montraient à travers les moindres interstices
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leurs petites têtes mutines et joyeuses; et de longues gerbes atteignaient les cimes, se relevaient et s'abaissaient à tous les souffles, avec les dernières branches des arbres funèbres, mêlaient leur vie débordante au deuil de ces gardiens de la mort, jetaient leurs légers pétales partout, comme un défi triomphant...
Les Vierges, en passant rapidement une à une, regardaient les arbres et les fleurs sans savoir que sur leur visage aussi, le deuil et la joie se mêlaient, tandis qu'elles se rendaient à la déposition de leur sœur Miriam.
On avait obtenu le corps de la martj^e en secret, à prix d'or. On l'avait transporté dans le tombeau de Flavia DomitiUa, adossé à la colline ; c'était une de ces belles sépultures apparentes et à ciel ouvert que les chrétiens possédaient au temps des Flaviens; M. de Rossi croit qu'on lisait sur l'inscription effacée du tympan : Sepulcrum Flaviorum; quelques marches descendaient à la chambre sépulcrale, ornée de fresques traitées dans le style de Pompéi. Au delà, encore des rinceaux, des
fleurs, des colombes, des sources vives... La petite morte reposait par terre, au milieu de tous ces symboles de résiurection. Ses sœurs l'avaient revêtue de la robe et du voile de ses noces ; car si la charité des chrétiens gagna et convertit avec une rapidité prodigieuse le monde antique, quelle fleur de charité était entre les Vierges ! On ne voyait sur la figure de Miriam aucune trace de souffrance... On ne lisait sur les visages penchés sur elle qu'affection et paix. A mesure que la procession funèbre s'enfonçait dans le souterrain, — le défilé de formes blanches portant le léger fardeau, entre les chants des psaumes et les bénédictions du pontife Clément, — quelque chose de définitif et d'immortel se dégageait, s'affirmait. Ce n'était pas l'abandon à la terre d'un être chéri, qui reviendrait, inquiet, autour de sa couche funèbre, pour y attendre un souvenir des vivants ; ce n'était pas l'appel à une pensée, à un souvenir fugitif pour celui qui errait plaintif dans le sombre royaume... C'était l'adieu au voyageur qui part pour la patrie de tous. Les
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Elle s'arrêta un instant, évoquant le visage de lumière dans la prison infecte; et pour la centième fois depuis ces quelques jours, Arria se redisait à elle-même que la beauté, la force, la vie émanaient de cette chose doublement maudite, une esclave et une esclave torturée... Elle continua :
— Domitien se penchait en avant avec le regard attentif de ses yeux de myope et le sourire que nous connaissons tous. Par un caprice, il avait voulu qu'on la gardât pour la fin ; elle était donc seule, pauvre petite, dans ce grand amphithéâtre, sous le regard de ces milliers d'hommes, — cela, des hommes !... On a ouvert la cage d'un des tigres. Sabine me décrivait avec horreur — je ne l'ai pas oublié l'ayant vu une fois — le cercle que le tigre décrivait approchant de quelques pas, s'arrêtant, traînant son corps souple contre le sable où ses pattes s'ouvraient comme des mains, sans un bruit ; et de cette immense foule aussi, il ne venait pas un bniit... Ce fut alors que Djemel, que Miriam, appela d'une voix claire : Pro
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Christo... pro Christo! Sais- tu ce qu'elle voulait dire?... Le silence était si effrayant qu'on entendait le souffle du tigre qui flairait les pieds... Et d'un bond, il appuya ses grifïes aux épaules... il l'avait tuée, à la première morsure au cou... Je ne sais comment je puis te parler ainsi, avec une telle paix... On dirait que j'ai l'âme élargie en pensant à elle, et sans tristesse, quoique je ne puisse pas retenir mes larmes.
— Et le visage de Miriam? Sabine l'a-t-elle vu? Ce n'est pas par une curiosité vaine que j'appuie sur ces détails? C'est pour les contrôler avec ceux de mon oncle Flavius Clemens. C'est notre patrimoine et notre fierté : nos martyrs ! Si tu savais ce qu'il y a pour nous dans ce mot !
— Sabine revient toujours à ces yeux fermés, aux lèvres qui remuaient de temps en temps comme pour une prière sans doute, et quelque chose de tranquille, de souverainement tranquille... Le peuple pensait et disait tout haut à la sortie qu'elle devait porter des amulettes
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magiques; sûrement, elle n'a pas souffert. Il y avait là une douceur divine.
— Bénissons Dieu, pauvre petite ! Le combat avant fut si dur... Si tu avais vu ce pauvre petit corps ! Nous ne nous en rendions pas compte, étendue comme elle l'était dans les ténèbres de la prison ; la torture l'avait déformée,
— Vous l'avez prise dans votre sépulture de famille?
— Elle y repose. Elle était des nôtres. • — Puisse la terre lui être légère !
— Le ciel l'a reçue, ma très chère ; elle n'est plus là.
Arria se taisait, pensive.
— Tu dis que Flavius Clemens assistait aux Jeux? demanda-t-elle après un moment.
— Par une invitation directe de l'empereur. Il n'a pas pu se dérober. Ces invitations sont des ordres. Depuis la mort de Flavius Sabinus, Domitien multiplie les faveurs et les privilèges, si Ton peut donner ce nom aux embûches qu'il nous dresse. Mon oncle — tu sais qu'on l'a proclamé Consul? — était par ordre dans la loge de
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César. Il n'a donc perdu ni un mot, ni un geste de l'Auguste, quand, d'ailleurs, le supplice de notre sœur Miriam ne l'absorbait pas... C'est aussi une des raisons qui m'amènent...
Elle répéta :
— Cornelia ne t'a rien dit?
— Elle est invisible. Il y a aujourd'hui une réunion de tous les flamines à Albano, chez César, leur Souverain Pontife. Elle voulait s'y rendre ; mais je crois qu'elle s'est ravisée ; ou alors on l'a prévenue pour qu'elle n'y allât pas... J'entendais sa voix tout à l'heure. Elle parle de s'absenter peut-être quelques jours pour sa santé, m'a dit Sabine. Mais elle va et vient ; elle n'est donc pas assez malade pour qu'on l'autorise à s'éloigner?
— Plût à Dieu qu'on lui permît d'aller au bout du monde ! Elle joue avec le feu. Comment une femme aussi intelligente ne le sent-elle pas? Domitien la surveillait et la soupçonnait, quand l'éclat qu'elle fit au Palatin, à la fête de la Bona Deâ, a changé cette mauvaise volonté en haine. Il n'a pas besoin de crime, ni de preuve.
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Il la perdra, s'il veut la perdre... Et il veut la perdre. Il cherche seulement le moyen le plus terrible et le plus cruel... Mais elle ne t'a rien dit? insista-t-elle encore.
— Rien. Et elle ne me dira rien. Je ne la vois pas. Je lui ai jeté mon indignation au visage pour Djemel. Elle sait ma douleur et mon mépris. Cela n'ou\rre pas le cœur aux confidences.
— Elle est à plaindre, dit Domitille avec pitié. Que je voudrais la sauver !... Miriam nous le dirait, tête chérie.
— Comment? de quoi? interrogea vivement Arria.
— Faut-il que je vienne toujours ici en messagère de malheur? Miriam, d'abord ; Comélie... Rien n'est encore sûr. Mais avec Domitien, tout est à craindre, tu le sais mieux que moi. Il prend dans sa litière C. Lentulus avec les démonstrations de la plus vive amitié, pour aller le livrer lui-même et être sûr qu'il n'échappera pas au bourreau. Il comble son trésorier de prévenances, pour donner aux assassins le temps d'arriver...
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Que sais-je? Il faut donc compter pour rien les paroles, juger sur les indices. Ils sont graves. Mon oncle est revenu des Jeux, dans une fierté sainte de la mort de notre Miriam, mais soucieux pour la Grande Vestale. Une menace sur l'une de vous est une menace pour tous les Romains ; pense donc pour les amis que nous sommes ! Mon oncle se tenait dans le pulvinar comme il en avait reçu l'ordre. Il a entendu Domitien échanger des propos incohérents avec ce nain vêtu d'écarlate qu'il garde toujours à ses pieds dans les fêtes et dans les Jeux... Il lui annonçait un spectacle comme Rome n'en avait pas vu depuis des siècles... Et il entrecoupait ces propos de remerciements à Comelia qui lui avait livré son esclave, « une esclave étonnante, disait-il, muette pendant la torture... >'. Le nain allait fredonnant : « Tous ne sont point pareils!... » Et CorneUa pâlissait à mesure; Domitien semblait prendre plaisir à son trouble jusqu'à ce que, à la fin des Jeux, il se penchât vers elle plus souriant, plus attentif que jamais. Flavius Clemens l'a entendu distinctement :
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« Si nous écoutions un jour, disait-il, cette méchante esclave? n'est-ce pas Lydé ou Lyda qu'on l'appelle? — qui demande à déposer contre toi?... Elle est en sûreté chez moi à Albano.. » Rapproche cela de la convocation des flamines...
— Est-ce possible, s'écria Claudia, qui se leva d'un mouvement plein d'angoisse? Mais alors, c'est la mort 1
— Et quelle mort ! souligna involontairement Domitille. Écoute. Il en est temps encore. Elle a fini son temps, n'est-ce pas?
— Moins quelques mois, oui... répondit Arria dont les lèvres tremblaient.
— Il faut que d'ici à demain nous l'aidions à se sauver. Nous avons des terres écartées en Lombardie. Ma mère et mon oncle proposent de la tenir cachée là, le temps qu'on l'oublie. C'est possible ; quant aux courriers, ceux de Flavius Sabinus, les nôtres, hélas ! maintenant, ayant la même livrée blanche que l'empereur, on ne songera pas à les arrêter. Souviens-toi, à la prison. Le nom des Flavii ouvrait toutes les portes. Ce sera ainsi tant qu'ils régneront
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au Palatin, nous passerons sans être inquiétés. Tout est prêt : les porteurs, les relais... Obtiens son consentement et nous la sauverons.
— Si tu essayais toi-même?
— Non. J'échouerais. Elle pense avoir encouru notre juste indignation en livrant cette enfant qu'elle sait nôtre à présent. Elle ne voudrait rien nous devoir, pas même la vie... Tandis que toi, tu lui dis simplement que tu nous a demandé de t'aider... et c'est tout.
— Et c'est tout, en effet, dit Arria en proie à une grande agitation. Vous pardonnez, vous faites du bien à vos ennemis ; vous vous exposez à vous perdre vous-mêmes pour les sauver. Je ne m'étonne plus... Que doit être ce Dieu qui a des serviteurs si bons? Demande-lui, demande lui, répéta-t-elle en joignant les mains, qu'il protège les prêtresses de Vesta et de Rome... Je crois que je ne survivrais pas à cette honte ! Trois fois déjà, la mort est venue, ici, pour des soupçons, jamais pour des crimes... J'étais presque une enfant, et j'ai tant souffert, moins, bien moins de la mort des vestales que de cet
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affront sanglant... Je ne peux pas prier; les prières des jours de fête me semblent factices, inutiles... Les deux Occellatœ, Varonilla... et maintenant Cornelia !... Mais ce n'est pas possible ! Quelle malédiction est sur nous?... Est-ce la mort de Djemel?... Prie, toi, prie...
— Qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Cornélie qui entrait, avec sa hauteur habituelle, si brusquement que Domitille, clouée là par surprise, ne parvint pas à assurer sa voix tandis qu'elle répondait :
— Il n'est pas possible que nous te laissions te perdre toi-même sur des soupçons faux . Je venais te prévenir, tête sacrée, et t'emmener.
— Tu veux que je me sauve comme une criminelle? demanda Cornélie, sans préciser davantage. Sa pâleur marquait qu'on n'avait rien à lui apprendre.
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— Comme une innocente qui échappe au bourreau, rectifia Domitille. Tu t'en vas comme les philosophes sont partis, comme peut-être nous serons tous exilés demain.
— Que les philosophes partent, je leur en sais gré. Ils montrent ce que valent leurs discours ! Les parents de ce maquignon couronné peuvent partir aussi. Ils sont du même sang. De toutes les injures que j'ai reçues dans ma \'ie, c'est la seule, je crois, qui m'ait atteinte... Claudia, tu as osé dire que cet homme et moi nous sembhons être de même race? Tu me comprends, Domitille ; tu es la petite fille de Pomponia Grsecina, qui n'a vu dans cette alliance que l'empire...
— Pardonne-moi, Comélie, dit Arria, oubhant tout, devant le précipice ouvert sous leurs pas. Je soufirais. Je n'ai pas mesuré mes paroles. Laisse-nous te sauver... La mort est là.
— Crois-tu que je l'ignore? J'ai joué. J'ai perdu... Le festin s'achève tôt... J'avais bien cru que l'impérial bourreau en sortirait avant moi. Djemel m'a porté malheur. Ces Orientales
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affront sanglant... Je ne peux pas prier; les prières des jours de fête me semblent factices, inutiles... Les deux Occellatae, Varonilla... et maintenant Cornelia !... Mais ce n'est pas possible ! Quelle malédiction est sur nous?... Est-ce la mort de Djemel?... Prie, toi, prie...
— Qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Cornélie qui entrait, avec sa hauteur habituelle, si brusquement que Domitille, clouée là par surprise, ne parvint pas à assurer sa voix tandis qu'elle répondait :
— Il n'est pas possible que nous te laissions te perdre toi-même sur des soupçons faux. Je venais te prévenir, tête sacrée, et t 'emmener.
— Tu veux que je me sauve comme une criminelle? demanda Cornélie, sans préciser davantage. Sa pâleur marquait qu'on n'avait rien à lui apprendre.
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— Comme une innocente qui échappe au bourreau, rectifia Domitille. Tu t'en vas comme les philosophes sont partis, comme peut-être nous serons tous exilés demain.
— Que les philosophes partent, je leur en sais gré. Ils montrent ce que valent leurs discours ! Les parents de ce maquignon couronné peuvent partir aussi. Ils sont du même sang. De toutes les injures que j'ai reçues dans ma vie, c'est la seule, je crois, qui m'ait atteinte... Claudia, tu as osé dire que cet homme et moi nous semblions être de même race? Tu me comprends, Domitille ; tu es la petite fiUe de Pomponia Graecina, qui n'a vu dans cette alliance que l'empire...
— Pardonne-moi, Cornélie, dit Arria, oubUant tout, devant le précipice ouvert sous leurs pas. Je souffrais. Je n'ai pas mesuré mes paroles. Laisse-nous te sauver... La mort est là.
— Crois-tu que je l'ignore? J'ai joué. J'ai perdu... Le festin s'achève tôt... J'avais bien cru que l'impérial bourreau en sortirait avant moi. Djemel m'a porté malheur. Ces Orientales
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dépassent tous les magiciens connus... J'ai perdu. Je payerai.
— Sais- tu le prix? jeta Arria avec égarement. J'ai dit que les Dieux t'abandonneraient... mais ils t'aveuglent ! Fie-toi à nous, si tu ne vois pas toi-même... Il ne s'agit pas simplement de mourir. Domitien veut te jeter en pâture au mépris de Rome. Tu es la gardienne du foyer de Vesta ; tu dédaignes la mort, soit ; mais tu es responsable du déshonneur qui nous atteindrait toutes... Tu ne peux pas... Tu ne peux pas !...
Arria levait vers elle ses yeux pleins d'angoisse ; Domi tille crut avoir trouvé un argument décisif :
— Et quand ton temps sera fini, quand il ne pourra plus rien comme Souverain Pontife, alors tu le confondras en prouvant ton innocence ; tu vengeras l'honneur du foyer sacré... Penses-y, tête auguste. Cela vaut la peine de vivre...
— Laissez-moi juge de mon honneur et de celui de Vesta, dit Cornelia, impassible. Tant
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qu on a pu lutter, je l'ai fait... J'ai encouru l'indignation d'Arria en livrant Djemel, en ajoutant que j'en aurais livré cent comme elle, et cent autres choses plus précieuses qu'une esclave, pour la douceur de vivre... C'était vrai. Je le referais. Mais je ne me livre pas et je ne m'abaisse pas moi-même. Je ne regrette rien. J'ai pris de cette existence morne, que nulle de nous ne choisit, tout ce que j'ai pu prendre de fleurs et de soleil. J'aurais pourtant de que me plaindre à mon tour ! De quel droit nous enlève- t-on à la vie des autres femmes? Pourquoi nous jette-t-on dans cet atrium malsain sans famille, sans amour, pour veiller sur le feu ou pétrir des farines? Pourquoi?... Dis-le, toi, si tu le sais?
Elle parlait bas, mais avec une violence croissante, aussi dédaigneuse de dissimuler et de mentir à cette heure suprême qu'elle l'avait été au long des jours... Elle poursuivit, haletante :
— L'amour de Rome nous garde? Soit. L'orgueil de nous-mêmes nous garde surtout. On sait ce que l'on fait en choisissant les descendantes
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de Camille ou des Gracques ! Le poids du passé nous tient. Si dure que fût cette vie, je l'ai menée... Et tu veux que je la déserte en histrion qu'on chasse des tréteaux?...
Tu parles de l'honneur de Vesta? Oui. J'en suis la gardienne jusqu'à la mort et au delà... Et je ne le discute pas, avec toi, ni avec personne. Je t'explique seulement. Tu sais ce qu'on doit attendre des esclaves qu'on torture? Ce qu'on peut leur arracher? Ce qu'ils inventent pour descendre du chevalet? Tu sais donc, ou tu soupçonnes les accusations qui pèsent sur moi? Si je m'enfuis, j'avoue et je laisse la honte au foyer sacré. Si je meurs comme on meurt chez les miens, les accusations tombent et l'honneur est sauf. Entre cet homme qui m'accuse sans m'entendre et me tue, et moi, qui mourrai impassible, forte de mon innocence, Rome n'hésitera pas, sois-en sûre...
— Cornélie, dit Arria Claudia, les lèvres tremblantes, sauras-tu mourir avec grandeur d'une mort aussi horrible? Les autres ont choisi. On les a laissées se tuer ; elles ont pris
un poison foudroyant... Tu ne choisiras pas. Domitien rêvait de ce supplice ancien... Comelia réprima un tressaillement :
— Sois sans crainte, dit-elle. Les autres n'ont pas emporté tous les poisons de Locuste. On a essayé celui que je garde sur une esclave saine et forte comme moi... Quand le rideau sera tiré, la triste attalane de ma vie sera finie aussi. Je ne compte pas sur Vesta ou les Dieux pour me délivrer de la fosse ; ils ne me sauveront pas plus que le Dieu étranger n'a sauvé Djemel... Ils s'en vont, comme les feuilles sèches; ils s'en vont tous... Pourvu que Rome demeure, qu'importent les Dieux?
— Tu as raison de croire que tous les mensonges et toutes les fables tombent, dit Domitille avec une gravité pleine d'émotion. L'heure vient où l'on adorera dans la vérité. Je t'en suppUe, je t'en supplie, répéta-t-elle, approchant de Cornélie, les mains jointes, élève ton âme si grande vers le Dieu unique ; à l'heure où tu es, Tl te tend les bras, comme le père à son fils
malheureux qui revient... Il te voit de loin... C'est Lui qui m'envoie te sauver...
La portière se souleva devant Sephoris, hors d'elle-même :
— Les flamines, annonça- t-elle.