CHAPITRE XII
Domitille devait garder, dans son lointain exil de Pontia, le souvenir de cette heure où elle eut la suprême vision de la force romaine. La taille de Cornelia s'était redressée ; son visage s'était raffermi. Le regard droit, la tête haute, pareille à la Comélie antique dont elle était la dernière fille, belle, calme et comme entièrement détachée d'elle-même, elle alla au-devant des flamines sans im signe de faiblesse. Telle la sibylle de Michel-Ange, dont nous évoquions l'image, elle semblait porter sans effort le poids écrasant du destin... Elle alla seule. Arria Claudia s'était affaissée sur le sol.. Domitille essayait de la secourir ; les enfants accouraient
196 LES DIEUX s'en VONT
pleurant, se meurtrissant les joues, escortaient Sabine, Vibria ; et Domitille bénissait intérieurement cette faiblesse qui enlevait Arria pour un peu de temps aux réalités tragiques.
La Grande Vestale rejoignit les pontifes à la Regia, qui, depuis le premier Auguste, appartenait aux prêtresses. Elles tenaient là leurs réunions plénières... Le bruit des pas de Comélie s'éloigna et mourut. Et ce fut le silence rempli d'horreur dont devait parler Tacite; on ne voyait rien ; seulement tout au fond, les daUes de la Voie Sacrée, où, l'on s'en souvient, Arria Claudia aimait à encadrer les souvenirs triomphants de sa jeunesse. EUe ne pouvait plus maintenant en supporter l'éclat ; elle demeurait les yeux rivés à la bande étroite du seuil par où Cornelia allait repasser tout à l'heure, insensible aux soins fraternels de Domitille, à l'effroi de ses compagnes autrement que pour répéter : « Partons... partons... » Et peu à peu, dans le calme mortel, montait un bruit confus, des murmures plus distincts et bientôt,
LES DIEUX s'en VONT I97
dominant tout, une voix claire, haute, impérieuse :
— Moi! César me déclare coupable?... Et ce sont mes mains levées vers le ciel qui l'ont fait vaincre !...
— Partons, répétait Arria Claudia qui semblait prête à défaillir... Je ne puis pas rester... Je ne puis pas entendre...
Comelia répétait :
— Sans moi, aurait-il triomphé? comme pour souligner, dans une suprême insulte, son mépris pour la lâcheté de Domitien.
On ne voyait pas les flamines. On sentait leur écrasement, en remplissant ce rôle de bourreau. Ils savaient mieux que personne, mais tous savaient avec eux la bassesse du maître dont ils se faisaient les valets. Le soir de ce jour néfaste, à l'abri des regards indiscrets, Pline devait écrire à Minutien :
Par un crime plus grand que celui qu'il prétendait punir, joignant toute la fureur d'un tyran à l'autorité d'un pontife, Domitien avait convoqué les flamines non pas même dans son palaii mais
198 LES DIEUX s'en VONT
dans sa maison de plaisance d'Alhano; là, sans aucune formalité, sans la juger, sans l'entendre, il condamna celle qu'il voulait punir... Il voulait la Grande Vestale. Il voulait renouveler le supplice effrayant des siècles passés, dans la pensée insensée de s'illustrer, d'illustrer son siècle par un tel exemple... « Le censeur très saint », comme l'appellera Quintilien dans un délire d'adulation, affichait, pour justifier ce zèle, une vie toute de corruption ; et Rome indignée ne s'étonnait pas que la foudre tombât autour de lui, que, poursuivi par les Furies, il se dressât épouvanté, au long des nuits...
La voix impérieuse reprenait :
«r Les sacrifices que j'offrais... »
Plutarque, qui professait les lettres grecques â Rome sous Domitien, nous a décrit, dans une minutie de détails qui marque le témoin ocu-
laire, cette procession sinistre, où la vestale était emportée dans la litière scellée... Il nous montre la ville morne et déserte, les portes fermées, la fuite éperdue de ceux qui rencontraient le funèbre cortège. Les pontifes et les vestales devaient suivre la voie douloureuse jusqu'au bout, jusqu'à la dernière malédiction du flamine sur celle qui descendait vivante dans la fosse.
Rien n'avait transpiré de l'horrible drame, jusqu'à la mise en marche du cortège ; alors, toute la ville s'épouvanta.
Domitien avait exigé la pompe des licteurs et des prétoriens, des sénateurs, des flamines et des augures. La litière blanche, pareille déjà à un cercueil, suivait la voie des triomphes dans le rutilement des casques et des haches levées ; « elle était fermée avec des courroies sur la condamnée pour étouffer les cris », dira Plut arque.
PUne et Tacite, qui croisèrent la litière de l'ensevelie vivante et se détournèrent avec horreur, purent entendre les protestations et
rindignation du peuple enfin révolté contre le tyran sacrilège... Le soir même, chez Fannia, ils exhalaient leur douleur et leur honte... Ils trouvèrent la matrone en larmes.
— La mesure est comble, disaient-ils. Cette accumulation de crimes attirera enfin la colère des Dieux. Il mourra sous leur malédiction ; celles que prononçaient les flamines reviendront sur lui, dans l'effroi de l'agonie.
— Cornelia était innocente, je le crois, j'en suis sûre, dit Fannia, en proie à l'émotion qui serrait tous les cœurs. Domitien a exilé Licinien. Il a fait mourir Celer sous les verges : le malheureux répétait jusqu'à la fin : « Qu'ai-je fait? Je n'ai rien fait. » Et c'est vrai absolument. Pour juger CornéHe, il fallait la connaître. Elle ressemblait à son aïeule, la grande Comélie, qui, elle aussi, aimait le monde, la conversation des hommes, la vie élégante, qui continua cette existence même après la mort de ses fils et demeura jusqu'à la fin entourée d'un cercle d'amis. Tout le crime de Comélie se bornait à cette simiUtude. Elle a protesté
de son innocence avec une dignité antique. Quelle force ! Quelle force admirable ! Le bourreau a voulu lui donner la main pour descendre, elle l'a écarté avec sa hauteur ordinaire... Elle a repris le bord de son voile qui s'était accroché derrière elle, du mêrne geste qu'elle aurait eu aux Sacrifices ou aux Jeux... A mesure qu'elle grandissait aux yeux de tous dans cette vaillance naturelle à son âme, Domitien semblait devenir plus bas et plus
— Et elle vit ! Elle vit dans cette fosse, pendant que nous parlons d'elle? s'écria Pline dont le cœur généreux se révoltait.
— Rassure-toi, dit Fannia. Elle est morte. On dit qu'elle avait emporté avec elle un poison violent... Et même sans cela, sa nourrice, qui jadis connaissait Locuste, l'a piquée d'une aiguille d'euphorbe. Elle est morte au dernier échelon... Tous ces détails, la foule les colportait autour de moi. J'ignorais tout. Je revenais des thermes ; ma litière a été arrêtée par le remous du peuple qui remontait vomissant des
malédictions contre le tyran... Cet homme aura la fin de Néron.
— Il le dépasse en infamie, dit Tacite... Helvidius, Sabinus, Sénécion, tout le sang innocent qu'il a versé nous noie dans la honte... C'est ce qu'il veut... Néron du moins détournait les yeux. Il ordonnait des assassinats mais ne les regardait pas. Le comble de l'horreur, sous Domitien, est de le voir et d'en être vu, lorsqu'il compte nos soupirs, lorsque, avec ce visage féroce dont la rougeur le préserve de la honte, il observe curieusement la pâleur de ses victimes !...
— Il était à l'exécution de CorneUa? demanda Fannia.
— Non. Il a craint d'être massacré par la foule. Mais il présidait à sa condamnation; déjà, bien avant, il lui faisait pressentir cette condamnation, il la lui versait goutte à goutte... J'observais aux derniers Jeux, lorsqu'il se tournait vers elle, l'expression hideuse que je te décrivais! On dit qu'il est de nouveau terré dans son palais, comme dans son antre,
LES DIEUX s'en VONT 203
pour me servir de tes mots, Secundus...
— Et sais-tu ce qu'il y fait? Je viens de rencontrer Chéron, le marbrier. 11 sortait du Palatin. Domitien l'avait fait appeler pour lui commander de presser la statue d'Arria Claudia qu'il appelle la vertu antique. Il a demandé à Quintilien une inscription pour le marbre dont j'ai vu l'ébauche : « A la très pure, très chaste, très sainte... » Chéron m'a dit : « Je lui mettrai dans les mains des pavots, pour qu'elle oublie. » Le nom était encore en blanc. Quand il sera gravé, l'Auguste peut l'effacer ou le rayer demain... Dans tous les cas, on jettera César aux gémonies, après l'acte sacrilège d'aujourd'hui... « Mais, dit-il à son nain, si je suis contraint à exercer la justice des Dieux, je n'en veux pas moins témoigner mon admiration à ces filles sacrées. » Arria a refusé d'assister à cette infamie, dit-on?...
— Je suis allée à l'atrium, dit Fannia... Je l'ai demandée. Domitille, qui se trouvait là par hasard, l'avait prise à la porte Capène. J'y allais quand vous êtes entrés...
Tacite secoua la tête :
— Là aussi, ils peuvent trembler ! Toujours par la même politique de bascule, après l'assassinat de Sabinus, Domitien a fait nommer Flavius Clemens Consul... Je crois que les délations de Metius Carus et de Messalinus n'y sont pas étrangères... On dit qu'il veut l'enlever à sa retraite pour l'observer de plus près? Clemens n'aura, comme notre cher Sabinus, d'autre crime que sa vertu. Cela suffit !
— Est-il vrai, demanda Pline, que Clemens et Flavia Domitilla aient embrassé le Judaïsme?
— Comment veux-tu qu'ils se mêlent à un culte aussi ignoble et absurde? Race de lépreux, depuis Moïse les Juifs adorent un âne qui leur avait indiqué une source dans le désert ; leur temple est le réceptacle de tous les scélérats qui abandonnent la religion de leurs pères- Ils disent qu'il est impie de se faire des Dieux à l'image des hommes; ils disent qu'ils en adorent un seul, éternel, mais jusque sur leur temple ils mettent des vignes pour marquer
LES DIEUX s'en VONT 205
leurs orgies. Quelle race sinistre et dégoûtante conclut Tacite avec mépris.
— Adorer un Dieu unique n'est pas déjà une chose si méprisable, observa Fannia ; et Bérénice nous a laissé un souvenir qui n'a rien d'odieux. Au surplus, je sais que nos amis ne sont pas Juifs, et de source très sûre ; on les soupçonnait de l'être. Mais ils ont refusé de payer le didrachme, l'impôt judaïque, et comme ils ne mentent jamais, vous voilà renseignés.
— Mais, insista Pline, ne se seraient-ils pas agrégés à cette secte des Chrétiens dont Suétone nous expliquait l'autre jour que Néron la haïssait si justement?
— Néron s'est servi de la haine que ces gens inspirent au genre humain pour couvrir l'incendie de Rome, affirma Tacite ; pourquoi donc veux- tu que ces êtres admirables, — car Clemens, Domitilla et leur nièce sont admirables, — comment veux-tu les assimiler à des gens dignes des derniers supplices?
— Je ne sais si tu ne te trompes pas sur ces chrétiens. Bruttius Presens m'en parlait l'autre
jour avec une admiration communicative. Je voudrais les étudier, insista Pline.
— Quoi qu'il en soit, dit Fannia, si nos amis vivent comme des chrétiens, mon cher Caïus, il faut admettre alors que les Chrétiens sont les meilleurs des hommes. Quelle paix, dans cette demeure, quelle dignité, quel amour les uns pour les autres ! Ils me reposent de mes angoisses ; ils me consolent de la corruption générale. Si Rome vit, ce sera par des êtres de cette sorte ; plût aux Dieux que Flavius Clemens ou ses fils devinssent empereurs ! Un degré à franchir seulement les sépare du trône.
— Ils nous délivreraient de notre honte 1 acheva Tacite. Mais ces êtres paisibles ne conspirent pas, tête vénérable. Ils se laissent tuer.
— Ah ! comment pouvons-nous parler d'autre chose que de Cornelia? s'étonna PHne... Si elle vivait, si par hasard elle vivait !
— Elle est morte, reprenait Fannia; mais quelle désolation, quelle honte au foyer de Vesta I... Et Arria Claudia doit en être accablée.
J'irai vers elle, avec quel effort ! Comment la trouverai-je? Et quelle sera sa vie, à présent, .71 es amis?
Arria Claudia, en effet, avait échappé à l'horreur de cette exécution. Domitille l'avait emportée presque de force. Les pontifes s'opposaient à cette dérogation aux rites ; elle-même, tout en répétant ce « partons » inconscient et machinal, sa seule parole, ne pouvait se décider à s'éloigner de Comelia... Elle attachait un regard fixe sur le vase de lait, le pain, la lampe que les esclaves préparaient autour de la litière du supplice, que tout à l'heure ils descendraient dans l'étroit caveau. Rome se donnait les apparences de ne pas faire mourir de faim la prêtresse vouée aux fonctions les plus saintes... Arria pensait : « Alors, elle sera déjà morte... » Mais, dans l'épouvante de la vision plus précise, elle perdit tout à fait conscience, et Domitille,
aidée de ses propres esclaves, profita de cet instant pour l'emmener.
Une fièvre ardente se déclara dans la soirée. Durant de longues semaines, Flavia Domitilla et sa nièce se relayèrent auprès d'Arria, sans qu'elle sortît du demi-délire qui l'enlevait à la réalité douloureuse. Déjà, toute jeune, un accès de ces fièvres pernicieuses trop fréquentes dans l'atrium malsain l'obligeait, on s'en souvient, à chercher la guérison aux environs de Sorrente. Les lois étroites de Vesta se suspendaient en cas de danger ou de maladie grave. La prétresse pouvait alors être emmenée et soignée chez les siens, ou chez quelque matrone amie. Fannia, tendrement Uée avec les deux Domitillae, n'avait pas songé à réclamer sa parente ; elle savait de quels soins délicats leurs amis l'entouraient ; et le bon air des jardins aux portes de la ville serait plus favorable à sa convalescence que la demeure au centre de Rome qu'aurait pu offrir Fannia.
Mais, hélas ! On n'osait encore et pour longtemps parler de convalescence. Les accès de
LES DIEUX s'en A'ONT 209
fièvre se renouvelaient avec une précision inquiétante ; la faiblesse demeurait si grande, dans les intervalles, que Flavia Domitilla conservait peu d'espoir d'une guérison complète. Elle entrevoyait, au mieux, quelques années d'une vie languissante... La malade ne s'aidait pcLS, — comme le disait laconiquement le médecin que Domitien, pris d'une sollicitude inquiétante, avait envoyé aux nouvelles ; — le drame terrible l'atteignait dans sa conscience, dans son cœur et dans sa plus légitime fierté. Comment poursuivre cette vie, déshonorée aux yeux de tous? Comment s'asseoir encore à ce foyer dont on proclamait publiquement la honte?... Qu'irait-elle faire là? Et puisqu'elle ne pouvait vivre que là, à quoi bon vivre? Ces raisonnements, il est bien probable qu'Arria ne se les formulait pas à elle-même, mais ils subsistaient à travers les rêveries de la fièvre dans une demiconscience, et l'âme et le corps défaillaient à la fois. N'était-ce pas, du reste, le cri de tout le paganisme devant la douleur ou la déception? Et la source de tous les beaux suicides que l'an-
tiquité admirait? Si la vie devenait trop cruelle, pourquoi vivre? Pourquoi? Ce « pourquoi » retentissait dans l'âme de la petite fille d'Arria et de Thraséas comme un appel ancestral.
Arria reposait dans l'endroit le plus écarté, le plus silencieux du palais, là où Djemel, on s'en souvient, avait passé les dernières heures qui précédèrent sa Consécration, près de l'église domestique, où le peuple chrétien se réunissait parfois. Depuis qu'elle était là, le Saint Sacrifice s'offrait en divers endroits, aux catacombes de Lucine, à la voie Appienne ; à celles des Flavii, cù reposait Miriam, voie Ardéatine. Mais la maison heureuse possédait alors l'honneur tant attendu de la présence de l'Apôtre Jean. Il était à Rome l'hôte de Flavius Clemens. Et celui-ci, désireux d'épargner au vieillard presque centenaire un surcroit de fatigue, avait demandé au Pontife, aux prêtres et aux diacres, de réunir les fidèles dans sa demeure. Plusieurs fois déjà l'assemblée sainte s'était , tenue ainsi sans éveiller l'attention ; on la confondait avec ce ramas des clients qu'on était habitué à voir
autour des grands ; des portes dans le parc, ouvrant sur les champs, aidaient aussi à la facilité de ces réunions d'une fraternité très douce, autour du Dieu de l'Eucharistie. Les égUses primitives, aux Catacombes ou chez quelque fidèle, formaient un centre de vie bienfaisant, d'une sérénité si pleine d'amour, qu'elles donnaient à la multitude des convertis la force et la joie sous la menace constante du mart}Te, bien plus avec l'attrait mystérieux et puissant de ce martyre... En quittant l'Église, ou en s'y rendant, on l'a dit, les chrétiens emportaient en eux-mêmes de quoi renouveler le monde : « Ils opposaient au polythéisme le Dieu unique et souverain, à l'idolâtrie le culte en esprit du Dieu proche du cœur; aux sacrifices sanglants, aux pompes trop souvent impures, le chant des psaumes, les prières, les lectures sacrées, le repas fraternel et doux des agapes, le partage de la sainte Eucharistie ; enfin, « cette égUse primitive, où tout différend s'accordait, était aussi un tribunal où toute faute se jugeait » ; elle opposait au débordement des
mœurs une morafe d'une sévérité inconnue au monde païen. Et tout cela, illuminé par la foi, embrasé par l'amour, soulevé par un enthousiasme sacré ; tout cela, chaud et vivant, simple et pur, hospitalier, aimable, actif, charitable, prêchait le joug doux et léger du Seigneur.
Et s'il en était ainsi du groupement des premiers chrétiens autour de leurs pasteurs, quels qu'ils fussent, que devait être ime assemblée chrétienne présidée par l'Apôtre saint Jean?...