CHAPITRE XIII
Arria, dans une accalmie de la fièvre, ouvrit les yeux. Il devait être tard; la lampe voilée qui brûlait auprès d'elle semblait préparée pour la nuit. Elle était seule ; et sans se rendre compte absolument qu'elle demeurait depuis des semaines sous le toit des Flavii, un fossé se creusait en elle entre sa vie présente et sa vie ancienne. En proie à une fièvre lente, elle se laissait aller au fil des jours, sans volonté, sans réaction, dans un grand besoin de repos ; et elle ne trouvait pas le repos. Son sommeil était entrecoupé de cauchemars ; son réveil douloureux semblait poursuivre toujours quelque mauvais rêve. Et, chose étrange, ce n'étaient pas les
derniers événements tragiques accumulés dans ces quelques mois, ces trois morts cruelles, chacune à un titre spécial, Sabinus, Djemel, Comélie enfin, dont le sort funeste anéantissait tout le reste, qui se fixaient devant elle et lui causaient ces douleurs lancinantes dans la nuque... Non... Presque toujours, elle revivait, comme une impression bien plus que comme une pensée, les heures de Sorrente, le grand bruit des eaux soulevées, l'attirance ardente de cette mer, rejetée du rivage et renversée sur elle-même avec cette clameur infinie, l'étemel appel de quelque chose qu'elle ne pouvait pas atteindre... Et ce grand appel désespéré qui semblait jaillir du fond de son être, et cette impuissance à comprendre et à répondre lui faisait un tel mal, qu'elle croyait parfois errer hors de la vie, dans les régions glacées où les ombres se lamentent.
Autour d'elle, on observait un rigoureux silence... Elle sentait un dévouement inlassable, une charité et des soins de chaque instant... Mais on eût dit que Domitille et sa mère
craignaient d'apporter dans les crises de cette raison vacillante le poids d'un mot ou d'une présence importune. Elles la gardaient et la servaient à la façon des anges, avec Pomponia Julia, presque toujours au palais, et quelques autres sœurs, sans s'imposer, sans presque se montrer... A cette heure de la nuit, Arria était ou pouvait se croire seule, plus encore qu'au long des jours. Ses sens surexcités par la fièvre et la tension nerveuse percevaient le moindre bruit ; et depuis un moment, immobile dans le lit étroit et bas, aussi blanche que le blanc qui l'entourait, elle siiivait, elle essayait de suivre ime voix qui arrivait jusqu'à elle, lente et basse, avec une douceur di\dne... Et puis des chants comme à Sorrente, les chants de Djemel... Des chants?... Arria n'allait-elle pas, ombre errante, revoir tous les lieux où elle avait vécu? Sorrente, le palais, l'atrium? Le flottement de sa pensée ne lui permettait pas d'écarter ces hallucinations. Mais, en pleine conscience, la réaJité ne lui eût-elle pas semblé aussi fantastique que le rêve? Qui parlait, qui chantait ainsi
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au milieu de la nuit? et pourquoi? dans une demeure aussi régulière et tranquille que celle des Flavii?... Elle ne cherchait pas. Elle ne luttait pas. Elle se bornait aux mots qui frappaient ses oreilles et qui, peu à peu, se coordonnaient, prenaient un sens... Et ces mots mouraient au seuil de son âme, larges et doux, avec le grand bruit infini des vagues de la mer...
La voix disait :
« Ce que nous avons vu, ce que nous avons entendu, ce que nous avons touché du Verbe de vie, car la Vie a été manifestée et nous vous annonçons la vie éternelle, nous vous le disons, afin que votre joie soit complète.
(( Le message que nous vous annonçons est que Dieu est lumière, et qu'il n'y a point en Lui de ténèbres... »
Dans les ombres de la chambre de malade, dans les ombres plus épaisses du cœur désespéré, ces paroles arrivaient comme un rayon de clarté filtrant à travers les nuées accumulées dans un ciel d'orage.
« Voyez quel amour le Père nous a témoigné, que nous soyons appelés enfants de Dieu, et que nous le soyons en effet ! Si le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne L'a pas connu... Le monde passe... Mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement. »
L'esprit fatigué d'Arria n'entendait que vaguements... Lumière... Vérité... Éternité... Ces grands mots sans signification jusque-là passaient et emportaient, dans leur plénitude magnifique, les douleurs sans espoir, les pensées étroites et caduques, tout ce qui borne et tout ce qui finit, comme l'avalanche dévalant de la montagne déracine et anéantit tout ce qui, était auparavant.
La voix se taisait, qu'elle écoutait encore, toute ramenée du dehors au dedans, en un recueillement inconnu ; elle n'entendait que par fragments :
« Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a envoyé son Fils unique.. Il est la lumière... La lumière luit dans les ténèbres... Les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière,
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parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Quiconque fait le mal hait la lumière. Mais celui qui accomplit la vérité vient à la lumière... »
Qu'était-ce qu'accomplir la vérité? Avait-elle fait cela, sans le savoir, dans sa vie ancienne? Et la lumière, douce comme une aube qui baignait son âme, lui arrivait-elle comme une récompense? La voix de l'homme qui parlait avait des accents d'une telle bonté, d'une telle miséricorde, qu'elle eût voulu tomber aux pieds de cet homme, pleurer toutes les larmes accumulées dans son cœur, lui dire ce que jamais à personne elle n'avait dit.
Et cependant, comme rien ne l'avait préparée à ce bouleversement, elle revenait à l'illusion qu'elle était déjà morte, comme les autres, et qu'une main puissante soulevait la pierre du sépulcre ; ne parlait-on pas de mort à présent?
« Le message du commencement, c'est que nous nous aimions les uns les autres. Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères. Celui qui n'aime pas demeure dans la mort... A ceci
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nous avons connu l'amour, c'est que Lui a donné Sa vie pour nous... Nous aussi nous devons donner notre vie pour nos frères... »
Ces paroles-ci, comme elles sonnaient intelligibles et simples ! Djemel ! Pauvre petite Djemel !... Arria croyait la revoir et l'entendre à l'atrium de Vesta ou dans l'obscurité des carceres. Elle comprenait que Djemel portait le divin message, qu'elle était morte avec joie pour le remplir jusqu'au bout. Flavia Domitilla et sa nièce, Pomponia Julia, Glycera accomplissaient aussi le message d'amour envers toute créature. Comme une clé se pose sur ime écriture confuse et permet de la déchiffrer, Arria voyait et comprenait la source de la bonté chez ces êtres d'élite, de leur paix, de leur bienfaisance, de la douceur de vivre qu'elle sentait auprès d'eux. Elle mesursdt la force d'un enseignement qui, chaque jour, se pratiquait sous ses yeux... Et toujours, comme une mélopée, les mots : « Aimez-vous, aimez-vous », la seule indication <( Lui », ce « Lui » mystérieux d'où tout partait, à quoi tout revenait jusqu'à
ce que ce « Lui » se résumât dans la définition triomphante que tout le paganisme aurait en vain cherchée :
« Dieu est amour... »
Accablée et ravie, Arria n'entendait plus que des chants. Elle ferma les yeux dans une impression de béatitude ignorée de toute sa vie ancienne... La mer furieuse de Sorrente ne déferlait plus dans sa pauvre tête fatiguée : un océan paisible s'étendait en une tranquillité souveraine, dans la plénitude des espaces et des jours ; et elle tremblait comme une goutte d'eau suspendue à la pierre au bord de l'abîme ; elle sentait qu'un acte de sa volonté pouvait la jeter à jamais dans le gouffre bienheureux qui n'avait pas de fond...
La voix d'une douceur divine reprenait : « Je vous ai dit ces choses afin que votre joie soit complète... »
Elle accueilUt sans s'étonner cette nouvelle annonce de joie au milieu de tant de peines... Elle ne sentait pas comment elle aurait cette joie, incapable de relier les effets aux causes.
Elle retenait seulement : « Dieu est amour » ; et alors, comme une conséquence naturelle, pour son cœur qui avait toujours eu faim et soif, « la plénitude de la joie ».
La goutte d'eau tremblait, se détachait et tombait dans l'océan sans rivages.
Pour la première fois depuis sa maladie, Arria dormit d'un sommeil paisible. En ouvrant les yeux, tard dans la matinée, à l'arrivée de Domitille, elle sourit, avec une expression de bonheur qui arrêta la jeune fille... Domitille arrangea sa malade, avec de tendres soins, sur les coussins relevés, sans oser rompre par une parole le rêve heureux sur lequel sans doute se réveillait la vestale. Elle posa auprès d'elle, sans bruit, une coupe de lait. Pour la première fois aussi, Arria la prit et la but d'un trait. Domitille lui sépara doucement les cheveux :
— Tu te trouves mieux? dit-elle enfin. Tu as dormi? Longtemps?... Je suis venue deux fois, mais tu ne bougeais pas.
Arria, d'un mouvement fatigué, attira la jeune fille au bord de sa couche :
— Domitille..., dit-elle à boix basse.
Ce geste et cet appel étaient presque les seules marques de conscience que la malade eût données depuis des semaines. Malgré son effort pour continuer à sourire, le fin visage était si pâle, si défait que Domitille se demandait si cet éveil de la raison présageait la mort ou la vie...
— On a parlé, on a chanté les mêmes chants que Djemel cette nuit... Ai-je rêvé?... continuait Arria avec effort.
— Tu as entendu ! s'étonna Domitille presque tristement. Les sons passent à peine cependant à travers les lourdes tentures. J'aurais dû prévoir cela... Pardonne-moi... Ton repos a été troublé.
— J'ai entendu. Je n'ai pas la force de t 'expliquer... C'est une vie qui s'ouvre quand
je croyais la vie finie... Je ne souffre... plus du tout.
Domitille s'agenouilla pour soutenir dans ses bras le corps émacié. Elle priait tout bas, ardemment, dans une incertitude qu'elle n'osait dissiper par une question : « Christ, toi qui sais... Christ, viens et vois... »
Arria parlait à de longs intervalles. Déjà, dans sa vie ancienne, c'était la manière de cette âme secrète et profonde, les mots qui venaient à travers des silences, comme l'oiseau se pose au bord du nid, chante et se tait... Maintenant s'ajoutait l'effort de la faiblesse et de l'épuisement et des choses difficiles à exprimer :
— J'ai entendu : Dieu est amour... Dieu est esprit... Le monde passe... II y a quelque chose qui ne finit pas... Je sentais mon âme comme une goutte d'eau... je sentais qu'elle pouvait tomber dans cet océan par ma volonté... Je veux... Je veux l'Éternité, l'Amour, la Vie...
Elle s'arrêta défaillante. Domitille l'écoutait, frappée de stupeur, sans que le bouleversement de son esprit empêchât les soins intelligents et
doux nécessaires à chaque instant, dans l'ordre et à la façon calme la plus apaisante pour la petite malade. A ces paroles qui l'inondaient de joie elle ne répondit pas d'abord ; elle baignait le front moite d'une eau fraîche ; elle donnait une position plus commode à la tête fatiguée. Lorsque la vestale revint un peu à elle et recommença à sourire, alors seulement Domi tille l'embrassa avec une fraternelle tendresse :
— Dieu te donnera tout cela, dit-elle. Tu ne regretteras aucun des durs chemins qui t'ont conduite à la paix.
— Dieu m'a-t-il parlé? interrogea Arria. Par un songe?
— Ce n'est pas un songe... Tu as entendu les paroles qu'il est venu porter à la terre...
— Mais qui les disait cette nuit?... Et pourquoi cette nuit? Et à qui?
— C'est la réunion habituelle des frères. Ce sont les paroles que nous entendons de nos prêtres. On tient les assemblées la nuit pour ne pas attirer la persécution... Celui qui parlait,
c'est l'ami du Seigneur, l'Apôtre Jean... Il porte en lui la bonté même de Dieu.. Dors, ma très chère, repose-toi... tu prieras, plus tard.
Arria qui fermait les yeux comme une enfant docile les rouvrit après quelques instants et rencontra le regard de Domitille plein de tant de tendresse et d'émotion que les larmes jaillirent, amenant une détente salutaire.
— Crois-tu, dit-elle, lorsqu'elle put parler, que l'Apôtre Jean ne me repousserait pas?
Le visage de Domitille rayonnait de joie :
— Te repousser ! Lorsqu'il a connu le Christ aux bras toujours ouverts!... Mais il faut te guérir d'abord, ma sœur.
C'était la première fois qu'Arria s'entendait appeler ainsi ; d'instant en instant, il lui semblait qu'elle sortait de ténèbres glacées, qu'elle était éclairée, baignée, réchauffée par un soleil plus chaud.
— Cela achèverait de me guérir, je crois, murmura-t-elle.
— Si tu étais en danger de mort, je n'hésiterais pas à te satisfaire ; mais tu vis ; il faut que
tu puisses agir et parler en pleine conscience, expliqua Domitille avec son habituelle sagesse. Nous te porterons au jardin, après un repas léger, si la fièvre ne revient pas.
— Tu me soignes, tu me gardes comme ma mère aurait fait... Que pourrai-je te rendre?... murmurait Arria qui, en revenant à elle, sentait le poids de ce dévouement, de cette charité inlassable.
— Nous nous aimerons comme le Christ nous a aimés, veux- tu? répondit Domitille, c'est sa volonté, l'empreinte qu'il met sur nous.
Ah ! le repos bienheureux ! La halte au seuil de la terre promise, au sortir du désert; bien plus, la halte au seuil d'une terre que rien ne promettait ! Les grands dons du Christ sont tellement entrés dans nos vies et dans nos âmes, que même pour les incroyants, l'éternité,
la vie, l'espérance, la certitude d'un bonheur sans fin, un Dieu qui nous aime, tous ces mots de notre langue chrétienne, sonnent avec un son famiher... Qu'on se représente à présent le divin message porté à Rome, à tous les degrés de cette vie de Rome, par des pêcheurs qui, inspirés par le Saint-Esprit, parlaient un langage si beau que rien, alors ni depuis, ne l'a dépassé... Et les esclaves entendaient « qu'ils étaient des prêtres et des rois » appelés à « participer à la vie divine » ; les philosophes écoutaient des définitions de Dieu dont ils n'auraient pas rêvé la splendeur ; les malheureux, les oppressés, les victimes de l'injustice contemplaient un Dieu crucifié qui les appelait à Lui, pour les sauver et les guérir par ses meurtrissures... Tous recevaient enfin le grand exemple des premiers chrétiens purs, joyeux, fraternels, généreux, confiants et fidèles, supportant tout parce que les épreuves de la terre n'ont aucune proportion avec la béatitude attendue. Qu'on se représente tout cela au sein de la malédiction païenne, la corruption,
l'égoïsme, la dureté que les grands Latins étalaient, et l'on s'expliquera avec quelle vitesse prodigieuse le Christianisme se propagea. C'est Tacite qui parle de « l'immense multitude des chrétiens » ; il les méconnaît et les accuse de mille crimes ; le secret, le silence, les réunions nocturnes, l'infamie habituelle aux cultes orientaux, plus que cela encore, les calomnies inventées par la jalousie et la haine égaraient bien des esprits ; l'éloignement des cérémonies païennes, le refus d'adorer les Dieux et les empereurs en indignaient d'autres. Ceux qui, comme la vestale, avaient vu vivre les Chrétiens sans savoir qui ils étaient sentaient au contraire un attrait que la révélation de leur doctrine rendait invincible en le fortifiant. Arria Claudia appartenait par sa naissance et son état à ce que le paganisme gardait de plus beau ; naturellement haute et pure, l'amour et le culte de Rome étemelle la maintenaient fidèle à ses devoirs... Mais suivant la simple parole du Maître, cueille-t-on des raisins sur des épines ou des figues sur des ronces?... Malgré de tels
avantages et de tels dons, elle revenait les mains vides et ensanglantées de la triste moisson de la vie ; et quand elle succombait sous le poids de son âme, une main se tendait vers ses mains douloureuses et le ciel s'ouvrait.
Nous connaissons bien des joies saintes après vingt siècles de Catholicisme ; la joie de cette révélation suprême, nous ne la connaissons plus que par les confessions émouvantes des convertis. Elle est fréquente, dans un monde devenu païen par bien des côtés ; écoutons-la quand elle passe près de nous... Le Christ lui-même en tressaillait : « Je vous bénis, Père, de ce que vous avez révélé ces choses... »
Au fond de la petite chambre close, Arria Claudia se laissait porter par ce bonheur divin. Elle ne se demandait encore rien ; elle ne cherchait pas comment elle concilierait sa vie ancienne et sa vie nouvelle, si elle renoncerait à ses engagements, et quel serait le résultat d'une pareille démarche? Le soleil inondait ses
ténèbres et c'était tout... Le cri de joie au seuil de sa chambre, les bras tendus de Pomponia Julia qui avait couru vers elle en entendant la grande nouvelle, les larmes mêlées de sourires de l'aimable enfant assise maintenant au pied de son lit, tout cela n'était-il pas aussi un peu du soleil divin?
— C'est Miriam qui t'a sauvée, j'en suis sûre; elle a offert sa vie pour toi... Pauvre petite sœur qui t'aimait... Tu es le fruit de son martyre... Moi, je voulais te parler; passer près de toi et ne rien te dire, c'était comme refuser du pain à celui qui meurt de faim. Mais Domitille m'a retenue avec sagesse. Tu aurais pensé peut-être : Pomponia est une enfant ! Dieu a tout fait, tout seul... Arria, ma sœur chérie, tu n'auras plus jamais faim ni soif. Tu aimeras fe Christ et déjà II t'aime...
Arria souriait, trop faible pour répondre encore. Domitille revint, un doigt sur les lèvres.
— Tu n'as que la permission de l'embrasser. Laissons-la reposer quelques heures. Elle est encore trop faible.
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— Mais la joie fait tant de bien, elle est guérie, je t'assure... répétait Pomponia s'attardant auprès de la vestale ; et la berçant dans ses bras avec sa grâce enfantine : Vois. Je ne la fatigue pas. Elle s'endort.