CHAPITRE XV
Tant que Flavius Clemens vécut de cette vie retirée qu'il aSectioiinait, à l'abri dans la somptueuse demeure de famiUe dont les amis seuls franchissaient le seuil, il put pratiquer le Christianisme sinon sans péril, au moins sans danger immédiat. Les trente ans de paix que M. de Rossi assigne avec certitude, entre la fin de Néron et les deux dernières années tragiques qui terminèrent le règne de Domitien, durent créer autour des Chrétiens des habitudes d'esprit qui leur servirent d'abord, à la reprise des persécutions. On ne s'étonnait plus de les voir renoncer aux Jeux, aux spectacles, aux gladiateurs : beaucoup de philosophes en
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faisaient autant ; on ne les cherchait ni aux temples, ni aux sacrifices, tant qu'ils n'y avaient pas de place officielle. Cependant, la vie romaine se mêlait tellement au culte national ; il faisait partie de la notion de la Rome éternelle et la complétait d'une façon si étroite qu'on ne pouvait guère vivre l'une sans l'autre. Naissance, mariage, mort, guerre, paix, changements de saisons, moissons et vendanges, ville, maison, foyer, tous les actes, tous les temps, toutes les agglomérations avaient leurs Dieux et leurs rites. Les apologistes chrétiens entrent dans tous ces détails pour nous montrer combien les mariages entre païens et chrétiens étaient dangereux, et les difficultés presque insurmontables que la vie publique offrait aux nouveaux baptisés. De là, et du souci dominant des choses étemelles, une sorte de retrait des affaires, des honneurs ; de là ce que Suétone qualifiait « d'inertie méprisable »; de l'éloignement du culte païen enfin, l'accusation d'athéisme qui, avec celle de « superstitions étrangères », est à la base de la plu-
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part des accusations contre les Chrétiens Un Con^^ul chrétien — et sous Domitien 1 — était presque certainement voué à la mort. Clemens reçut sa nomination comme l'arrêt fatal. Aux Dieux de Rome, les Césars avaient joint leur personne sacrée; Domitien se faisait appeler publiquement '< notre ]\Iaître et Dieu » ; et Pline nous raconte que, au terme des marches triomphales de ce Dieu nouveau, à peine s'il restait assez de victimes pour Jupiter Capitolin ; à chaque place, à chaque arrêt, l'on offrait des sacrifices et l'on immolait des taureaux au Dieu en chair et en os plus redoutable et plus difficile à apaiser que les inoffensives idoles. Si absurde et si monstrueux que ce culte paraisse et qu'il fut en effet, il faut nous souvenir que, pour les Anciens, Rome et l'Auguste se confondaient ; faire des vœux pour l'un était assurer la prospérité de l'autre... On se demande comment on pouvait l'entendre ainsi des monstres qui avaient nom Tibère Caligula, Néron, Domitien?... Mais là où la raison se révoltait la peur faisait le reste.
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Clemens ne sacrifia pas au Dieu Domitien. Les accusations des délateurs que Tacite nous rapporte et qui amenèrent la mort de Thraseas pouvaient se reprendre contre Flavius Clemens et sans doute se répétèrent mot pour mot. Le philosophe et le chrétien avaient la même attitude extérieure : « Il éludait le serment solennel ; il n'assistait point aux prières pour l'empereur ; il ne mettait pas les pieds dans le Sénat ; il affectait une austérité de Caton entouré de disciples et d'amis qui copient son air et ses manières. » Et encore : « Il ne jure point sur les actes des demi-dieux Jules et Auguste. Il dédaigne nos sacrifices. Il abroge nos lois. » Le silence et l'inaction de Thraseas allaient « jusqu'à ne jamais implorer les Dieux par la voix céleste de Néron ! » Certes, ce dernier trait emportait tout. Thraseas devait mourir et il mourut. Domitien observait de même le silence et l'inaction de Flavius Clemens ; l'année entière du consulat, pendant laquelle le Consul était inviolable, s'écoula ainsi.
Cette année des honneurs suprêmes, recher-
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chés et enviés de tout ce qui était Romain, se passa pour Clemens dans la préparation au martyre. Car il y avait une préparation au martyre ; à ceux qui embrassaient la foi chrétienne, on donnait d'abord les graves avertissements que Domitille répétait à Arria ; c'était, en vérité, dans une disposition pleine et positive qu'il fallait être prêt à abandonner ses biens, la demeure de ses pères, ses amis, ses proches, la liberté, la vie, et souvent dans quelles tortures ! Pour se rendre dignes de devenir les témoins du Christ, les patriciens et les pauvres, malgré le luxe ou dans la misère, s'habituaient à la vie dure, détachée, aux jeûnes fréquents, à la prière continuelle. Et ce n'était pas une vie d'angoisse ; bien plutôt une vie d'enthousiasme sacré ; on attendait l'heure où le Christ donnerait lui-même «les mots qu'il fallait dire », la force, — Sa force divine! — pour tout supporter, et, après le combat, ce ciel dont le cœur de l'homme était impuissant à rêver les délices, Dieu enfin qui serait Lui-même la récompense infiniment grande I
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Arria vécut pleinement, complètement cette vie, avec ses amis ; et ses fêtes à elle devinrent comme dans une famille unie la joie de la communauté chrétienne... Elle assista d'abord, quand elle reprit assez de force, aux réunions saintes, parmi les catéchumènes ; aux grands jours de Pâques, le pontife la baptisa avec de nombreux néophytes. Chacun de ces pas pour elle, plus encore que pour les autres, semblait marquer une avance sur le chemin du martyre. Elle ne se le demandait pas. Elle allait dans la lumière et la paix vers Celui qu'elle appelait sans le savoir, dans les jours anciens, de toute l'énergie de son âme ; qu'elle trouvait maintenant avec cette sensation d'infini qui élargissait tous les horizons et donnait à ses lèvres la source d'eau vive qui jaillit jusqu'à la vie étemelle.
Sa situation était cependant particulière-
ment critique. Les flamines la réclamaient. Aucune vestale n'avait le droit de vivre en dehors du collège sacré, sauf en cas de maladie grave ; et le bonheur réalisant l'espérance de ses amis, elle reprenait et revivait de jour en jour... On ne pourrait plus longtemps arguer du prétexte de sa santé... Domitien se taisait et attendait, une fois encore.
— Il ne sait à qui recourir, depuis l'exécution de ComéUe, disait PHne à Clemens; Il est au désespoir, haï et détesté de tout le monde ; il a fait avertir Licinien qu'un aveu seul le sauverait. Licinien qui le connaît s'est enfui. Domitien se trahit par sa joie : « Licinien nous a pleinement absous, dit-il. Ne le poussons pas à bout... »
— Et nous, les Pères Conscrits, nous supportons ces choses ! Et tu t'étonnes que je ne paraisse qu'avec répugnance au Sénat ! dit douloureusement Clemens ; on y raille la vertu, on applaudit au vice... Tu es jeune. Tu as l'avenir devant toi. Je vois avec joie une telle foule, à tes plaidoiries, que l'autre jour je n'aurais pas pu
pénétrer au tribunal pour t'entendre sans le secours de mes licteurs. Que les honneurs des Rostres te suffisent. Dieu te garde de la trabée des Consuls !
— Les Augures assurent que je vivrai, répondit Pline. Mais est-ce vivre, que passer ses jours toujours tremblant, toujours muet, ne pouvant dire ce que l'on pense? Il est vrai, on n'assemble les Pères que pour sanctionner des crimes. Ces maux se perpétuent depuis des années ; et nos esprits en deviennent éteints et stupides. Grâce aux Dieux, les présages funestes se multiplient autour du tyran ; on dit que l'on a vu du sang aux derniers sorts de Preneste.
— Un autre sang sera versé avant celui de l'Auguste, sans doute, observa Clemens.
— Est-ce vrai qu'on parle d'exiler Fannia? demanda Tacite qui les rejoignit dans le parc, accompagné de Flavia Domitilla.
— Fannia, d'autres aussi peut-être, murmura Clemens qui sourit à celle qu'il appelait depuis vingt ans de fidélité la moitié de son âme.
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— Tu es à l'abri sous ces ombrages ; malgré les honneurs, ta vie s'écoule dans la retraite, comme celle des sages, remarqua Tacite ; heureuses gens !
— Et quelle retraite délicieuse ! Aucune de mes villas en Campanie ou en Toscane n'en approche. Ce parc a quelque chose de mystérieux et de sacré ; vous devez y voir, les soirs, passer les nymphes et les Dieux, continua Pline.
— J'y '^ois Domitille et ses compagnes ; c'est plus réel et c'est plein de grâce, dit Flavia Domitilla, pensive. Il est certain que jamais je n'ai autant aimé ce séjour que maintenant, sur le point de le quitter peut-être, pour l'exil...
— Et tu parles avec ce calme des perspectives les plus funestes!... Sans doute, parce que tu n'y crois pas et avec raison, tête sensée. Si l'on te prenait tout?
— Il me resterait mon âme. C'est assez, avec Dieu, pour avoir la force de vivre, dit-elle.
— Et si l'on te prenait Clemens? interrogea Pline, toujours curieux des choses secrètes.
Flavia Domitilla attacha sur son mari un
beau regard que la tendresse et la foi emplissaient.
— L'on ne nous séparerait pas; dit-elle simplement.
— Tu ferais donc comme Arria? Tu mourrais avec lui?
— J'attendrais l'heure de Dieu, dit-elle ; n'oublie pas que nous avons, au-dessus de tout ce qu'ils avaient, la vraie vie invisible... et éternelle.
— Sénèque aurait appelé vos jardins mieux que les siens : l'Académie et le Portique, résuma Tacite à sa manière brève.
— Dis plutôt le lieu de passage, la tente que l'on replie au lever du jour, observa Clemens, citant l'Apôtre.
— Je m'accommoderais de cette tente somptueuse mieux que du jour incertain, répartit Pline, jouant des pensées graves comme d'un hochet. Têtes sacrées, j'envie votre sagesse et votre paix, votre fidélité mutuelle et votre confiance, vos richesses et votre âme supérieure aux richesses. Nous le disions avec Fannia.
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Puisse Rome vous voir à l'empire ! Vous y donneriez, quand le soir viendrait, le rare exemple de Philémon et Baucis.
Flavia Domitilla arrêta d'un geste, avec une indulgence maternelle, le jeune homme au cœur bienveillant :
— Si dans le cours de ta vie tu rencontres des êtres qui adorent un Dieu unique, qui s'aiment entre eux et travaillent à acquérir l'éternité ensemble, souviens-toi de Flavius Clemens et de Flavia, dit-elle affectueusement. A cause de nous, sois bon pour eux, Secundus, et cherche à les comprendre.
Une question brûla les lèvres de Pline. Il ne la formula pas ; mais il ne devait jamais oublier ce jour et cette heure.
— Si ce sont des Chrétiens, disait-il plus tard à Tacite, les Chrétiens sont plus vrais et plus grands que nous.
— Des Chrétiens ! répondit celui-ci avec dédain, cherche-les dans les grouillements de la Suburre ; des Chrétiens, ces êtres d'essence rare, purs, bons et droits?
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Et ce turent de vraies larmes, coulant sur les pieux visages ; ce furent les paroles sacrées, sans emphase et sans orgueil, qui mêlaient la terre au ciel dans une harmonie paisible ; ce fut l'encouragement suprême prononcé par des lèvres tremblantes lorsqu'on arracha Clemens des bras de Flavia Domitilla et de Domitille pour l'amener à la mort.
— Nous te suivrons bientôt, murmurait-elle jusqu'au seuil. Tu es le témoin de Dieu ; attendsnous près de Lui... Prie pour nous... Nous venons, ami !...
Sans jugement, sous le prétexte le plus futile, Domitien l'envoyait sous la hache du hcteur; et Clemens y alla avec la simplicité qui présidait à toutes ses démarches, sûr de son espérance, bénissant Dieu d'être choisi, et détachant doucement, avec des larmes qu'il ne
cherchait pas à retenir, les mains de ses deux jeunes fils aggrippées à sa toge...
— Nous te vengerons, nous te vengerons, criaient ses esclaves.
Et à Stéphane, un de ses affranchis encore païen, que la douleur mettait hors de lui-même :
— Venge-moi en recevant le Baptême, dit gravement le Consul. Oublie l'Auguste. Je lui dois la plus grande grâce de ma vie... A présent, je commence à être Chrétien.
Et ceux qui se trouvaient sur le passage des martyrs s'étonnaient, disent les Actes, de la joie surhumaine qui éclairait leurs visages, cette joie que le Christ leur avait prédite et prescrite : H Quand vous serez livrés à cause de Mon nom, tressaillez d'allégresse. »
La demeure heureuse, enviée de tous la veille, fut dévastée le lendemain comme un nid, arraché par l'orage, gît à terre vide de ses hôtes joyeux... Flavius Clemens tombait sous la hache ; ses fils, par sa prévoyance pleine de sagesse, allèrent vers le pontife Clément, père et ami de tous. Flavia Domitilla et sa mère reçurent bientôt
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un ordre d'exil, un exil séparé, par un des raffinements chers à Domitien. On les enleva à l'aube. Pour éviter le mouvement et l'émotion que la vue des licteurs aurait pu provoquer, on leur fit suivre toute la longueur du parc ; les chariots attendaient à la porte ouvrant sur les champs. On ne leur avait permis aucun prépa- -ratif, aucun adieu, à peine une étreinte rapide à Pomponia, à Claudia, un regard, un sourire à travers les larmes, un mot bref...
Touit dormait encore dans le parc baigné d'une fraîche lumière ; par les longues allées de roses, les deux condamnées partaient pour l'exil, dans cette fête de l'été si dure au cœur des malheureux ; l'on n'entendait que le bruit clair de l'eau retombant dans les vasques, et le passage rapide d'un oiseau éveillé par le bruit des pas... C'était une fraîcheur, une paix de Paradis terrestre, dans la splendeur des arbres aux essences rares, l'odeur des résines et ce parfum nostalgique des roses qui les suivait, les enveloppait comme un souvenir ou un appel de toutes les joies.
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Le martyr qui gisait dans son sang, loin de leurs soins pieux, gardé par les frères, les enfants que l'on ne verrait peut-être jamais plus, la demeure heureuse abandonnée pour l'exil, elles-mêmes, elles deux enfin, qui après quelques pas allaient se séparer pour toujours, toutes ces douleurs pires que la mort s'exaspéraient à la merveilleuse douceur de cette aube d'été. Leurs âmes pourtant tressaillaient d'une joie surhumaine, cette joie auguste que connaissent seuls, à de brefs instants, les héros, les martyrs et les saints. Elles firent sans parole ce chemin de Croix. Au bout de l'avenue, Flavia Domitilla bénit la jeune fille et l'embrassa :
— Pro Christo, dit-elle.
Domitille répéta : Pro Christo, serrée contre sa mère d'adoption, les yeux perdus dans une vision sacrée.
Il tenait sa promesse : « Voici que Je suis avec vous... « Et leurs pas étaient assurés comme les pas de l'enfant qui suit son père sur le chemin.