‹ Les Dieu s'en vontChapitre 2 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Tout se taisait à cette heure accablante de midi. La Rome impériale, pareille à quelque nécropole enchantée, s'étendait paresseusement au soleil dans une demi-somnolence. Les temples, les portiques, les stades, les amphithéâtres, les jardins et les thermes, le Palatin et la masse inachevée de la Maison Dorée chevauchant sur deux des sept collines, se détachaient distincts et superbes. Les richesses et la beauté accumulées par les siècles, accrues démesurément par les derniers empereurs qui se vantaient

d'avoir trouvé une ville de briques et de laisser une ville de marbre, étincelaient dans la radieuse lumière jusqu'au Tibre que les nouveaux faubourgs débordaient de partout, jusqu'à la campagne aux lignes augustes, semée de pins, de cyprès et de tombes. Là-haut, le Capitole, le palladium de la cité, réfléchissait sur l'or de ses toitures et renvoyait en traits de feu, à tous les points de l'horizon, le soleil aveuglant de ce jour d'été. En vérité, ce temple de Jupiter entouré et comme éclaboussé de rayons symbolisait bien la Rome antique, attirant à elle et reflétant toutes les splendeurs de la terre.

Dans l'atrium de Vesta, tout au fond, dans le temple même, relié à la demeure des vestales par des rangées de colonnes, la chaleur de juillet s'augmentait encore aux flammes du foyer que des mains vigilantes entretenaient constamment. On avait, ce jour-là, relevé les draperies des portes jusqu'au seuil, pour que l'air pût circuler plus librement à travers les cours et les péristyles. Seule, suivant les rites, la Cella demeurait mystérieuse et fermée à tout

regard profane ; mais les draperies étaient Jégères ; entre les colonnes, l'air était rafraîchi par une eau courante ; et la vestale de garde, sans sortir du temple, eût pu y baigner ses pieds nus.

Arria Claudia n'y songeait pas. Après s'être assurée, d'un coup d'oeil, que le feu brillait, haut et clair, elle rassembla les coussins disséminés ici et là sur le pavé de marbre et s'assit, les yeux mi-clos. A travers les portières légères qui lui permettaient de voir sans être vue, elle s'amusa un instant aux jeux du soleil dorant l'eau retombante de la vasque centrale ; elle suivit les rais éclatants sur la blancheur des marbres, et là-bas, sur les pierres de la Voie Sacrée... Elle ne voyait que cela au delà de cet atrium bas et sans horizon... Qu'importait? Ce coin de Voie Sacrée sufiisait à charmer sa vie. C'était là que se concentraient les triomphes et les fêtes ; tous les beaux moments de Rome marquaient leur passage sur les larges dalles. La vie de la vestale se mêlait à ces heures augustes. Elle y trouvait son aliment et sa force.

Bientôt le rouleau que la jeune fille tenait s'échappa de ses mains ; les yeux fermés, les mains croisées sur les genoux, immobile et blanche comme si elle eût été la statue de la Cella vide, elle s'abandonna à une rêverie si profonde que l'on n'eût pu savoir si elle veillait, si elle dormait, sans le battement léger des paupières... Et le repos et le silence semblaient convenir aux traits calmes, à la bouche fine, au front pur et fier de cette Romaine que Raphaël eût choisie comme modèle pour sa délicieuse Madone degli Anzidei. Les yeux seuls démentaient la sérénité tranquille du visage, des yeux profonds, changeants, douloureux... On eût dit parfois, derrière le masque volontairement fermé, le battement d'ailes d'un oiseau. Mais la volonté an ces traie dont elle avait hérité la maintenait impassible, et l'oiseau demeurait captif. Elle appartenait à l'une des familles patriciennes de Rome. Sa grand 'mère était cette Arria qui s'illustra sous Claude, en tendant à son époux hésitant le poignard ensanglanté dont elle venait de se transpercer avec le mot

célèbre : Pœte non dolet; son grand -père était ce Thraséas dont la mort fut empreinte d'une mâle beauté. Helvidius comptait parmi ses proches. On avait offert l'enfant, à ses six ans au collège des vestales pour essayer d'écartei d'elle le destin funeste... Il y avait plus de vingt ans de cela, et comme elle se souvenait des moindres détails ! Son entrée avait presque coïncidé avec le retour de Néron de l'Achaïe. Ce jour-là, placée avec ses compagnes au seuil du temple sur la Voie Sacrée, elle attendait, les mains pleines de fleurs... Et elle regardait, éblouie, les chars dorés, chargés des trois cents couronnes, la masse mouvante d'or et de pourpre des augustans, les mules ferrées d'argent, les coureurs, les cavaliers maures, Poppée voilée, distante, couverte de perles comme une déesse, et là-bas, par l'arche du cirque abattue, à travers le Vélabre, à travers le Forum, sur un char d'ivoire, l'homme en qui Rome s'incarnait et vivait, Néron, vêtu de pourpre, la chlamyde semée d'étoiles, la couronne olympique sur la tête, le laurier pythien à la main.

Le char du triomphateur s'était arrêté à la hauteur du temple de Vesta. Arria était si près qu'elle pouvait voir l'histrion couronné modérer les acclamations d'un geste ; elle voyait aussi cet homme qui disposait de toutes les vies des hommes, la main tendue vers la foule, en un appel craintif, commencer à chanter d'une voix basse d'abord, puis d'une étrange voix enrouée, plus haute, plus sûre, les yeux levés vers le ciel. Ces yeux verts, larges, placés à fleur de tête, en s'abaissant la firent frissonner, tant l'enfant effarée es trouva semblables aux yeux des tigres qu'on menait enchaînés non loin du char de triomphe. En vain un délire de cris et d'applaudissements suivit-il le chant de l'ode grecque ; en vain la foule avide de plaisirs se ruait-elle sur les bonbons et les fruits, dans Tenvolement d'oiseaux, de rubans, la pluie de safran et de parfums, les bravos, les appels et les rires, elle restait glacée, les roses dans les bras, avec un sentiment de peur et de honte indéfinissable.

Ah ! qu'elle comprenait maintenant cette pro-

testation inconsciente de tout le vieux sang Romain dans ce cœur de six ans ! Ce comédien, cet histrion aux yeux cruels, c'était le Dieu, c'était Rome?... Mais, hélas! le Néron chauve qui les dominait en ces amiées 88 à 95 où nous sommes valait -il mieux? N'était-il pas encore plus sinistre et plus abject? Les regards tristes d'Arria erraient là-bas, sur les pierres éclaboussées de soleil, les pierres de la Voie Sacrée, où Domitien, hier encore, passait en triomphateur avec des esclaves d'emprunt déguisés en ennemis Daciens. Et le ridicule de l'un lui semblait aussi odieux que l'avilissement de l'autre, dans la seule passion que connût son cœur : sa Rome étemelle.

Elle secoua la tête. Dans cette rêverie du milieu du jour, elle allait maintenant s'attardant plus volontiers à des heures où son âme de Romaine avait battu de joie.

Elle évoquait les empereurs triomphants, Vespasien et Titus, debout sur le même char, non plus dans un cortège de mimes et d'histrions, mais entourés de légionnaires, de cen-

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turions, de machines de guerre, entre les simulacres des Dieux et les dépouilles des vaincus. Quatre ans à peine s'étaient écoulés depuis le triomphe scandaleux de Néron ; quatre ans, et trois empereurs avaient passé aux lueurs du Capitole en flammes, au tumulte de la guerre civile... La fillette avait alors dix ans. Son âme d'enfant gardait au-dessus de tous ces bouleversements le souvenir de la marche grave et ravie de ses compagnes portant le feu sacré devant les vainqueurs de l'Asie. Alors pour la première fois, elle avait entendu murmurer : « les Vestales, » et avant même le passage de Titus et de Vespasien, elle avait vu toutes les têtes se courber devant les vierges sacrées, comme les herbes sous le vent. Ah ! être cela, que c'était bon d'être cela, les prêtresses, les Divines, palladium et orgueil de Rome ! Le triomphe de Titus lui avait révélé cette ivresse : et les détails restaient gravés, les dépouilles étranges rapportées de cette guerre contre les juifs, le chandelier à sept branches, le voile, la table d or du temple de Jérusalem qui oscillaient

devant elle ; elle entendait encore les chants des captifs enchaînés, vieux chants, tristes de sortir pour les vainqueurs, d'un recul infini. Une des esclaves, depuis...

Un cri, un seul, mais déchirant, tira Claudia de ses songes. Elle se souleva et interrogea l'une des esclaves accroupie près du foyer.

— Qu'est-ce encore? demanda-t-elle.

— Ce doit être Djemel, Divine... Il n'est pas de jour où elle ne soit battue.

— Elle est revenue? Je la croyais aux champs?

— Il eût mieux valu pour elle rester à l'ergastule. On l'a rappelée à cause de son habileté comme brodeuse... Plus bas, l'esclave ajouta : La Grande Vestale la hait. Elle la fera mourir sous les coups.

Arria eut sur les lèvres : pourquoi? Mais outre qu'il lui répugnait d'interroger une esclave, le sujet l'intéressait trop peu pour qu'elle continuât à s'enquérir. Elle rouvrit le rouleau de Lucrèce qu'elle avait paresseusement fermé, elle reprit sa lecture interrompue. Mais elle

n'avait pas achevé de dérouler les pages que la portière se souleva et Cornélie, la Grande Vestale, lui fit un signe d'appel.

Certes, si Arria eût évoqué pour nous la madone fine et pure de Raphaël, Cornélie était le type d'une de ces sibylles puissantes que Michel- Ange a immortalisées. Le masque dur, le nez busqué, le menton volontaire, les formes massives, blonde d'un blond ardent que la peinture et l'art l'avaient aidée à copier d'après la teinte des chevelures germaines, la grande mode du moment, Cornélie, en dehors de ce détail trop moderne, devait rappeler son aïeule, la Cornélie antique et toute cette suite de matrones puissantes allant des Scipions à Sylla, à Cinna, que sais-je? Mais si les lignes superbes et fortes étaient pareilles, que l'expression était changée ! Avec ces raffinements de coquetterie

qu'auraient maudits les grands ancêtres, à côté même de l'impression arrogante que je disais, il y avait place sur ce visage « pour les grâces et les rires afiectés » qu'ignorait l'austère République.

En ce moment, toute la personne de Cornélie portait les traces d'une violente colère, sans qu'elle songeât à s'expliquer, bien moins encore à s'excuser devant Arria Claudia. Celle-ci s'était levée, sur le signe de la Grande Vestale ; toutes les deux, avant de sortir, jetèrent un regard machinal vers le foyer. Par la portière relevée, un souffle d'air passa. La flamme se rabattit vers le sol. Les deux vestales se regardèrent, inquiètes, devant le mauvais présage. Pour conjurer le sort, Cornélie tendit en avant ses deux mains aux doigts écartés :

— C'est Djemel, dit-elle. Cette Juive nous porterait malheur si je n'y mettais ordre.

Et tout de suite, chassant la pensée importune :

— Je viens te chercher ; il y a de grandes fêtes à Albano. Notre Maître et Dieu s'entend à les ordonner. Il nous fait garder des places ;

on dit que des femmes combattront. Peut-être les jeux dureront-ils jusqu'à la nuit. Je les emmène toutes. Viens...

— Non, dit résolument Claudia. Je hais le sang versé. N'est -il pas honteux que nous figurions à des spectacles dont les philosophes flétrissent l'horreur?

— Quels philosophes? Ils y sont tous. Sénèque? Mais je pense que tu le connais? Il nous parle de pauvreté, tout gorgé de richesses. Tout n'est pour lui qu'un beau sujet de déclamation !... Il y a dans ces Jeux tout ce que nous prisons, l'adresse, le courage, la force, le risque... Il y a de beaux Bructères blonds...

— Le risque? reprit Claudia. Que tu dis vrai! Le risque pour nous surtout, avec l'Auguste cruel qui est à notre tête, à la fois notre Souverain Pontife et notre Empereur. Il nous invite et c'est un ordre. Mais n'est-ce pas pour nous observer de plus près? Pour travestir les gestes les plus insignifiants? Pour étudier les attitudes?

— Que peut-il? dit Cornélie. Et, au fond.

qu'importe? Le risque est un attrait de plus. Le festin dure et les roses sont fraîches !

Un instinct de préservation poussa Claudia à murmurer malgré elle :

— Souviens-toi de Varronilla et des "deux Occellatae... L'ordre de mourir leur vint en plein banquet ; les roses non plus n'étaient pas flétries pour elles... Ne sais -tu pas que cet homme scandaleux, qui a enlevé la femme de Sabinus, se pose en censeur des mœurs? Qu'il rêve de rétabUr les pompes et les terreurs anciennes? On dit qu'il cherche partout des parricides pour les faire coudre dans le sac de cuir avec des vipères, suivant les vieilles lois. Il nous revient qu'il nous fait espionner jour et nuit, pour ressusciter contre nous, s'il se pouvait, les terribles supplices d'autrefois... Et une imprudence, un indice si futile soit-il nous perdraient. Tu as été poursuivie une fois...

— J'ai été acquittée, dit orgueilleusement Cornélie. Faut-il que comme Tuccia je rapporte l'eau du Tibre dans un crible pour prouver mon innocence? Je ne crains rien. Voudrais-tu que

j*aie peur? Tu lis les poètes? Que dit ton doux Virgile?

Celui-là est le plus heureux

qui peut mettre sous ses pieds les terreurs de l'avenir et le bruit de VAchéron..,

Ce sont les seuls vers de lui que j'aie retenus, d'ailleurs... Et pour achever de t'effarer, j'ai bien envie d'y joindre le seul mot de Sénèque qui ait du sens... Non? Tu ne veux pas?

Elle riait, la tête légèrement renversée, si belle que Claudia sentit redoubler sa pitié.

— Tu as été acquittée, je le sais bien. Mais je crains encore. Dans trois ans, ton temps est fini. Fais-toi oublier jusque-là. Tu rentreras ensuite dans la vie, sans avoir rien à redouter de l'impérial Pontife.

— Moi ! Que je me mêle à la foule après avoir passé au-dessus de toutes les têtes? Que je renonce à ces regards d'admiration montant vers nous comme un encens? Et les licteurs? Et la grâce des condamnés qu'on rencontre? Et les chars de triomphe où nous montons, comme l'Augusta? Que je renonce à tout cela.

pourquoi? Pour un risque fou?... Mais le risque même est un intérêt dans notre vie morne ! Braver Domitien, ce bourgeois de Riete, quand on est Claudia ou Cornélie, c'est une ivresse aussi. Peut-il nous empêcher d'être Clarissimes quand il n'est qu'un maquignon? d'être belles et qu'on nous aime?...

Elle s'arrêta, rêveusement, et s 'assurant que les esclaves s'étaient retirées, comme elles le faisaient le plus souvent en sa présence, par peur de ses violences, elle poursdivit à demivoix :

— Oui, qu'on nous aime !... Cela, vois-tu, ces amours qui montent vers nous, sans espoir, mais que l'on sent comme on se sent vivre, c'est le sceau du triomphe, c'est le laurier pythien dans la main de Néron.

— Ah ! dit Arria douloureusement, tu parles comme celles qu'on a condamnées à mourir I

— Comment parlerait-on autrement, à toi qui ne trahis pas?... Écoute. Les hommes qui osent nous aimer ne sont pas comme le reste des hommes. Nos Orientales te diraient qu'il

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faut les vents du désert pour agiter les cimes des palmiers. Vois Catilina, vois Néron...

— Néron lui-même n'a-t-il pas eu la terreur de son crime?

— Oui. Je Tai vu trembler et défaillir devant l'autel de Vesta. Il est vrai, les présages étaient terribles, et des présages, on ne songe pas à rire I Sans cela je te dirais encore comme Didon — je te flatte, tu vois — « que nos Dieux sont bien tranquilles au ciel et ne s'occupent pas à troubler les amours des mortels. » Pourvu que notre Maître et Dieu...

— Tu crois à celui-là?

— C'est même le seul en qui je croie. Ce Dieu en chair et en os me repose des fables. Il veut et il peut. C'est tangible, cela ; ma raison se plaît à ces contours nets. Pour les autres... Où sont les autres? Demande à Djemel qui en mourra peut-être sous les coups, car enfin il faut un culte, au dehors, et c'est une athée, elle te dira comment des voix criaient dans son temple, les Dieux s'en vont. Ils sont bien partis. Je ne les trouve plus. En vain les poètes et les

Augures nous annoncent-ils qu'il viendra un être extraordinaire de l'Orient. Pourquoi disentils ces choses? Le monde attend sur leur parole, et rien ne vient... L'on dit que Domitien recherche les Juifs de race royale, pour arrêter et faire disparaître le successeur ou le Dieu possible... Y a-t-il rien d'aussi humiliant qu'un tel enfantillage?... Des Dieux, il nous reste au moins Rome et l'Auguste.

— Eh bien ! ne resterait-il que Rome, puisque l'Auguste est une opprobre, n'est-ce pas assez pour que nous demeurions ce qu'elle attend de nous? Notre destin n'est-il pas de maintenir une de ses forces, et comme sa poésie sacrée?... Souviens-toi, après l'incendie du Capitole? On ne voulut que nos mains et les mains des enfants pour purifier le sol, l'entourer de bandelettes et y jeter des fleurs...

— Je me souviens. Mais je me souviens encore mieux de l'incendie. J'ai cinq ans de plus que toi. Alors, c'était une vie. Vitellius fut-il abject ! Tremblant, pleurant, suppliant... Et Sabinus, si grand avec la barrière de Dieux

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qu'il entassait devant les portes comme un rempart! Son fils a hérité de lui. C'est le seul homme, avec Titus, qui honore les Flaviens ; on dit que Domitien en est jaloux à mourir. Il lui a pris sa femme ; il voudrait lui voler ses esclaves vêtus de blanc comme ceux de l'Auguste ; il ne lui ôtera pas son grand air et sa beauté... Tu aimes le blanc aussi?

Elle s'arrêta souriante et appuya son regard sur Arria qui demeurait les yeux baissés. Peu à peu, une rougeur violente envahit le délicat visage de la jeune fille sans que l'on pût savoir si elle rougissait ainsi de pudeur ou de colère. Elle leva les yeux et regarda Cornélie bien en face.

— Ne te fâche pas, dit celle-ci.

— Il est vrai, je rencontre Sabinus chez Fannia ou chez nos amies les deux Domitille, ses parentes. Mais jamais Sabinus ne m'a dit un mot que Rome entière ne pût entendre, répondit Claudia à la question que toute l'attitude de Cornélie formulait. Il mourrait avant de l'avoir fait.

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— Tu le tuerais? Et toi? Du même coup? C'est de tradition dans ta famille.

— Fais-toi respecter ainsi, sans t'occuper de moi, conclut durement Arria.

— La question est de savoir, reprit Cornélie avec une gravité affectée, si la vie vaut cette attitude tragique, La meilleure philosophie est de prendre ce qu'elle o3re et d'en sortir lorsqu'elle n'offre plus rien. Quand tu te seras ennuyée trente ans sur des tablettes ou sur des livres, quand tu te seras récité sans fin ton histoire et l'histoire Romaine, et puis? Quel en sera le résultat? Vois au contraire, je jouis de tout ce qui m'est laissé : beauté, honneurs, hommages, cirque, amphithéâtre, acteurs, mimes, gladiateurs, tout ce qui distrait ; on remplit sa vie avec ces choses, et c'est aussi moral à son lieure I Un trait entre cent : te rappelles-tu, aux funérailles de Vespasien, le mime Favor imitant le défunt? J'en ris encore : « G^mbien ces funérailles? — Un million de sesterces. — Donnez-m'en cent mille et qu'on me jette au Tibre... » Tout un traité pédant contre l'avarice

aurait-il valu cela? Domitien y a puisé son seul bon côté, sa passion de largesses. Je m'amuse, et tu t'ennuies.

— Je te répète, insista Claudia, que Domitien écoute toutes les délations et les provoque. Tu sais que, maintenant, les rapports même des esclaves sont admis. Tu es dure. Tu n'as pas seulement autour de toi Djemel ou ta nourrice...

— Djemel? Je la hais... Les autres?... Ils mourraient de peur plutôt que d'oser. Us savent bien qu'au premier soupçon, je les ferais mettre en croix. Et que pourraient-ils dire?... N'importe. Tu es bonne... fais-moi un plaisir... Sors un peu. Va voir tes ennuyeuses amies puisqu'elles ne t'ennuient pas... ou bien... demandemoi quelque chose?

Arria Claudia hésita un instant :

— Tu prends jusqu'aux formules de nos empereurs dans ta façon de remercier, dit-elle. Et poussée par un sentiment qu'elle n'aurait pu expliquer :

— Tu le veux... Donne-moi Djemel?

Cornélie eut le regard cruel du chat auquel on arrache une souris.

— Djemel? Elle te jettera un sort !... Et puis elle est utile pour les broderies des stolcB Enfin, soit. Tu as ma parole. A moins que le Néron chauve ne la réclame un jour?...

— Tu t'amuses encore? Sait-il qu'elle existe?... Cornélie s'enveloppa de ses voiles avec cet

art savant qui la faisait ressembler à quelque, déesse. Arria la suivit jusqu'au seuil de l'atrium. Le soleil haut transformait en chemin de lumière la Voie Sacrée, se jouait entre les temples, les basiliques, les arcs de triomphe, la foi et de statues qui encombraient le Forum. Les licteurs se tenaient debout devant les litières abaissées. Une litière sénatoriale déboucha du Viens Ttiscus et attendit, cédant le pas aux prêtresses comme le voulaient les rites. Était-ce un hasard fortuit? Licinien en descendit. Il se tint debout à quelques pas de Cornélie. Tous les deux égaiement beaux, dans la pleine maturité de la vie, ils étaient si proches maintenant qu'un souffle d'air en pas-

sant ne fit qu'une raie de sang de la pourpre qui bordait la stola de la vestale et de la pourpre qui rayait la toge du sénateur... Superbe, toute frémissante d'orgueil et de vie, Cornélie lui jeta un regard et monta ; les autres vestales la suivirent.

Les licteurs relevèrent leurs faisceaux. Les rayons d'or se jouèrent entre les casques et les piques.

Claudia revint sur ses pas dans une mélancolie inexplicable ; elle reprit le rouleau délaissé pour le rapporter dans l'atrium et un vers se détacha, exprima tout ce qui s'agitait dans son âme comme si elle l'eût condensé dans un cri :

Etf dans un ennui mortel, l'homme cherche à tâtons le chemin de la vie,.

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