CHAPITRE II
Comment allait-elle employer ces heures mornes jusqu'au retour des vestales, parmi lesquelles, une ou deux au moins, partageaient ses passe-temps et ses goûts? Ne fût-ce que faire de la musique, grande innovation que le relâchement des moeurs autorisait maintenant avec le chant et la danse ?
Elle était fatiguée de lire : le persiflage intelligent de Cornélie la touchait au point vulnérable ; elle ne l'avait pas attendu pour sentir l'emphase vide de ses philosophes. Mais beaucoup de nos idées sont comme des demeures caduques qui nous abritent tant qu'on n'y touche point. On les a reçues ainsi ; on y vit à peu près
comme les autres y ont vécu ou y vivent, jusqu'à ce qu'une main imprudente heurtant les plâtres et les sables découvre les vieux murs lézardés... Et la main de Cornélie ne touchait pas seulement aux rhéteurs ; les pensées d'Arria elles-mêmes en étaient atteintes. « Tu auras vécu ainsi, pourquoi? » Oui. Pourquoi? Très attachée aux gestes liturgiques par une sorte d'instinct, elle écartait une mythologie surannée à laquelle personne autour d'elle ne croyait plus. Elle vivait pour Rome? Soit... Quand la porte de son cœur se fermait sur cette pensée qu'elle croyait sufiisante à la soutenir et à la combler, elle entendait distinctement le bruit de l'écho qui se prolongeait dans le temple vide. Maintenant ce temple se faisait désolé. Il lui fallait se distraire à tout prix, ne fût-ce que par des fables. Elle se rappela que Cornélie lui en avait promis d'étonnantes par Djemel. Après son bain, reposant dans sa petite chambre, sur l'un des côtés de l'atrium, elle envoya chercher l'esclave. Celle-ci entra si discrètement qu'Arria ne l'entendit pas d'abord. L'esclave
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se tint debout, sur le seuil, dans une attitude de chien battu ; petite, frêle, sans âge bien marqué, son visage portait encore la trace de larmes hâtivement essuyées. Lorsque le regard d'Arria se fixa enfin sur elle, Djemel, en s 'inclinant, se força à sourire. Et c'était si navrant ce sourire sur ce visage désolé que Claudia, qui était haute de cœur, l'arrêta d'un geste :
— Je te dispense de rire, pauvre fille, diteUe.
Peut-être était-ce le premier mot de bonté que l'esclave entendait depuis longtemps? Peutêtre était -elle à bout de forces? Mais ses larmes recommencèrent à couler.
— Ne pleure pas non plus, poursuivit-elle ; on t'a fait bien mal?
Alors, seulement, elle aperçut que la robe brune était tachée par endroits de taches encore fraîches...
— Va te laver et te changer, dit-elle avec un mouvement de dégoût. Fais-toi panser par Sephoris.
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— Je suis déjà pansée, dit doucement l'esclave.
— Eh bien ! Va boire quelque chose de fortifiant, et reviens.
— Je crois que je n'ai besoin de rien, Domina, dit-elle. Que Dieu te rende ta pitié.
Arria Claudia la regarda curieusement.
— Le Dieu que tu adorais là-bas au temple de Jérusalem? Et qu'adorent les Juifs? C'est bien. C'est pour me parler des Juifs et me désennuyer que je t'ai fait venir. C'est aussi pour t'apprendre une nouvelle qui te sera agréable sans doute. A partir d'aujourd'hui, tu es à mon service.
Une joie si franche éclaira le pauvre visage qu 'Arria, recevant la première récompense de sa bonté, commença, oubliant son ennui, à sourire aussi. Mais elle attendit en vain des protestations de dévouement et des louanges. L'esclave murmurait quelque chose en langue inconnue.
— Que dis-tu? demanda-t-elle.
— Parce que je n'ai pas su porter ma croix. Dieu me l'enlève, répéta l'esclave.
Qui parle de te mettre en croix? inter-
rompit Arria, se méprenant sur le sens des paroles. Je te l'ai dit, tu es à l'abri. Demande à Lyda une robe plus convenable. J'aime le blanc autour de moi. Va et reviens.
Ce n'était plus la même créature qui reparut après un moment, rafraîchie, recoiffée par la main experte de la camériste, une tunique blanche remplaçant la robe sordide. Sur un signe de la vestale, elle s'assit à ses pieds sur le sol ; mais à cette heure où elle commençait son service, d'un mouvement spontané, ardent et timide, Djemel saisit la main de sa nouvelle maîtresse et la baisa. L'acte était inusité. Arria ne s'en choqua point. Elle regarda plus attentivement l'étrangère dont les tortures n'avaient pas flétri le cœur.
— Qu'est-ce que tu étais dans ton pays? demanda-t-elle.
— Une pauvre fille, comme je le suis ici. Nous vivions avec mon père sur le bord du lac de Chinnereth. Il péchait et je raccommodais ses filées. On m'a nommée Djemel, de l'endroit où je suis née.
— Et là-bas, comment te nommait-on?
— Miriam, répondit -elle.
— Tu étais au triomphe de Titus? On t'a vendue comme esclave?
— J'y étais. Mais j'ai supplié qu'on me vendît aux vestales, et l'un des maîtres a eu pitié, il l'a fait.
— La pitié aurait été de t'écarter, pauvre malheureuse. Tu as déjà vécu à l'ergastule, me dit-on?
— Il est vrai, mais j'ai été préservée...
— Préservée de quoi? Tu as tout souffert. Une rougeur de honte monta au visage de
la Juive. Arria se souvint alors que des Germaines aussi avaient demandé à servir les vierges romaines pour être à l'abri des outrages. Et dès cette heure, elle entrevit que les esclaves — des choses au sens de Rome, plutôt que des êtres humains — avaient non seulement un corps et un cœur pour souffrir et servir à tous les usages, mais une part en eux, intangible et sacrée, une âme peut-être? Même le regard que Djemel attachait sur elle, était-ce croyable? lui rendait
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l'esclave plus proche que Cornélie ou les autres : mais cela, elle ne se l'avouait pas nettement. L'amas de préjugés empêchait les paroles secrètes de son âme de se formuler distinctement ; ce n'était encore qu'un murmure, à peine perceptible. Tout haut, elle dit :
— Puisque tu étais à ce triomphe, que chantaient ces gens-là, te souviens-tu?
— Je me souviens ; mais j'ai peur de te faire de la peine... C'était un de nos psaumes... contre les idoles...
— Dis toujours, insista Claudia en riant, les Dieux ne t'en voudront pas, ni moi non plus.
Djemel scanda avec ferveur :
Les idoles des nations ne sont que de l'or et de l'argent, ouvrages de la main des hommes.
Elles ont une bouche et ne parlent point, elles ont des yeux et ne voient point.
Elles ont des maiyis et ne touchent point, des pieds et ne marchent point, leur gosier ne peut proférer aucun son.
Que ceux qui les font leur deviennent semblables et tous ceux qui mettent en elles leur confiance,,.
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— C'était grand de chanter cela devant le char de triomphe de vos vainqueurs, interrompit la Romaine se parlant à elle-même. Mais le chant? Tu ne le sais pas? C'est le chant qde je désirais retrouver.
A cette pauvre fille que l'on venait d'ensanglanter sous les coups, Claudia tout à l'heure avait épargné un sourire ; maintenant elle lui demandait de chanter sans même se souvenir de ce qui avait précédé. Tout le vice de l'esclavage était là ; les bons maîtres, comme Claudia, demeuraient bons jusqu'à la première fantaisie, pour ceux dont ils se servaient comme d'une chose. Les autres... Ah ! les autres !... Souvenons-nous que trois siècles après Jésus-Christ le premier empereur chrétien, Constantin, édicta une loi « défendant de déchirer l'esclave avec des ongles de fer, de brûler ses membres, de le percer à coups de flèches... » et l'on mesurera l'abîme.
— Je ne suis pas allée souvent au temple ; il fallait entendre là les chants, avec les harpes et les lyres ! cependant je dirai ce que je pourrai.
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Elle commença la psalmodie d'un ton mal assuré, bien près des sanglots; peu à peu, oublieuse de l'endroit où elle se trouvait, oublieuse de son mal, Djemel chanta d'une voix vibrante et chaude. Arria se souleva, charmée.
— Je retrouve ! Je retrouve l'air que je cherchais ; mais toi, je t'ai entendue? Je suis sûre de l'avoir entendue déjà. Où?... Je crois... Oui. Je me souviens, n'étais-tu pas à Sorrente, lorsqu'on m'y a envoyée malade, sur les terres que nous avons autour du temple de la Victoire? Tu ne peux pas oublier l'époque? Au moment où la grande éruption du Vésuve nous surprit?
— J'y étais. Domina, répondit Djemel...
— Et tu chantais dans les champs? J'ai entendu une voix pareille, je jurerais bien que c'est ta voix, le soir qui a précédé la catastrophe... Quelle soirée ! Je l'ai passée tout entière au seuil du temple blanc voilé par les cyprès, lugubre même en pleine lumière ; on dirait le temple des morts : mais alors !... La lune se levait rouge comme du sang. Et la mer qui, dans la
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nuit, hurlait et se renversait sur elle-même, jamais je n'ai rien vu d'aussi grand.
Elle ne parlait pas à Djemel ; elle pensait tout haut, dans la joie de revivre une des heures rares de sa vie. Qu'une esclave fût là ou non, qu'importait?
— On ne voyait la mer, au pied de la falaise, qu'à travers les déchirures des nuages ; dans l'intervalle, c'était le remous de cette grande chose noire, mouvante, les vagues déferlant contre les rochers, furieuses, effrayantes et si belles pourtant !... Je pensais que c'était la dernière nuit de la terre, une nuit qui dura l'espace de trois jours. J'étais saisie d'horreur et ravie... Pour la première fois, j'allais jusqu'au bout de mes forces, je dépassais mes rêves... Cette mer !... La splendeur de ces volutes renversées quand la lune luisait entre deux nuages ou quand la lave éclairait tout en rouge, sauvagement...
Elle s'arrêta, étonnée d'avoir parlé tout haut, tandis qu'elle revivait pour elle seule l'heure unique de beauté. Et s'adressant à l'esclave :
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— C'est alors que j'ai entendu chanter, dans les intervalles de calme... Je croyais que c'était quelque esclave pris de folie, à force d'avoir peur.
— C'était une prière, murmura Djemel...
Comment ne pas se tourner vers Dieu, si près de la mort?
— La même prière que tu viens de me dire?
— Un psaume encore, mais un autre. Domina ; le vingt -huitième. Nous mêlons ces prières à tout ce que nous faisons, à toutes les situations de la vie. Elles s'adaptent même à ces cataclysmes, même à la mort. Tu y retrouverais des pensées que tu aimes.
— Dis. Dis-le-moi encore. Je serais curieuse de savoir comment tu priais tes dieux, entre les flammes d'un volcan et les eaux déchaînées ?... Chante-le plutôt :
Djemel chanta, à demi-voix :
Donnez à Jéhovah, Fils de Dieu, Donnez à Jéhovah gloire et puissance.
Donnez à Jéhovah la gloire de son nom... La voix de Jéhovah gronde au-dessus des eaux.
Le Dieu de la gloire tonne,
Jéhovah est sur les grandes eaux.
La voix de Jéhovah est puissante.,
La voix de Jéhovah est majestueuse,
La voix du Seigneur brise les cèdres.
Le Seigneur brise les cèdres du Liban.
Il les fait bondir comme un jeune taureau.
Le Liban et le Sir ion, comme le petit du buffle.
La voix de Jéhovah fait jaillir des flammes de feu.
La voix de Jéhovah ébranle le désert,
Jéhovah ébranle le désert de Cadès...
Jéhovah, au déluge, est assis;
Jéhovah, siège, roi pour l'éternité;
Jéhovah donnera la force à son peuple, Jéhovah bénira son peuple en lui donnant la paix,
— Que c'est beau ! s'écria la vestale. Quelle poésie magnifique I Tu me donneras ces chants. Je veux les lire tous. Je les mettrai avec Lucrèce et Virgile... Djemel, tu me parais intelligente et cultivée ; je veux te dire quelque chose qui m'arriva, là, au seuil du temple, quelque chose de plus extraordinaire que tout ce qui nous entourait...
Arria Claudia hésita un instant, comme si elle éprouvait une difficulté plus grande à exprimer ce qui, évidemment, échappait au cercle de pensées où elle se mouvait. Elle reprit après un silence :
— Non. Le Vésuve, la mer en furie, la nuit de trois jours, tout cela n'est pas ce qui me parut le plus effrayant ; c'est pour autre chose que je t'ai demandée à la Grande Vestale, sur un mot qu'elle m'avait dit de toi... Et d'abord, as-tu su en effet que les Dieux avaient parlé à la chute de ton temple? L'as-tu appris de témoins dignes de foi?... Une voix a-t-elle crié vraiment . « Les Dieux s'en vont »? Y a-t-il eu un grand bruit et d'autres signes pour accompagner cette voix? Dis ce que tu sais.
— Il est vrai, j'ai ouï dire par mes compagnons de captivité que pendant plusieurs mois les prodiges s'étaient multipliés au-dessus de la ville sainte ; une comète figurant une épée parut pendant des semaines ; de la lumière éclatait dans la nuit : et le 27 Nisan, ils dirent tous avoir vu dans le ciel des troupes et des
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chariots ; plusieurs ont entendu la voix criant : « Sortons d'ici », ou : « Les Dieux s'en vont ! » tandis que les portes massives du temple s'ouvraient d'elles-mêmes...
Arria Claudia se pencha, attentive :
— Tu dis que les portes se sont ouvertes? Les prodiges se renouvellent donc, identiques... Car voici... Tandis que je me tenais appuyée aux colonnes du temple de la Victoire, comme je disais, pour ne rien perdre de l'horreur et de la beauté du Vésuve dont les flammes éclairaient la nuit, je suis sûre que les portes se sont ouvertes, seules, derrière moi ; je suis sûre, absolument sûre qu'une voix a parlé, près de moi, distinctement. Je suis sûre qu'une voix a dit : « Garde ton âme. »
Djemel rougit jusqu'à la racine des cheveux, sans qu 'Arria, perdue dans ses souvenirs, prît garde à son trouble.
— Qui cela pouvait-il être? poursuivit ^elle. J'étais absolument seule. Les Dieux? Ils se soucient bien de nos âmes ! Les Augures? Depuis vingt ans et plus que je fraye avec eux, je n'ai
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jamais entendu ce mot : « l'âme », et, au fond, qu'est-ce que l'âme? Mais ne serait-ce pas ton Dieu errant? Où habite-t-il depuis qu'il a quitté son temple? Le sait-on?
— L'inaccessible lumière, répondit Djemel citant l'Apôtre Paul avec ferveur.
Arria la regarda avec un intérêt plus vif. Ces Juifs, celle qu'elle croyait Juive mettaient de l'imprévu dans la conversation et dans la vie. Djemel serait une ressource... Elle continua :
— Ou bien quelque ombre désolée, quelque victime du désastre, pleurant de n'avoir pas de sépulture, venait-elle m 'avertir de veiller sur ma vie?
— Ne serait-ce pas plutôt quelqu'une de tes femmes? Une prêtresse du temple? Une amie qui aurait fait un vœu pour toi. « Que Dieu garde ton âme... »
— Oh ! ce vœu ! dit la vestale en riant. Tout le monde avait fui devant la pluie de cendres : sauf les esclaves enchaînés dont on a retrouvé les cadavres... Et qui aurait pu prononcer une parole aussi mystérieuse? Qu'est-ce que c'est
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que garder son âme? Le sais- tu? Si je n'avais pas lu Platon, je redirais : a Qu est-ce qu'une ime? » Vit- elle quand nous sommes morts? Dans Teffroi qui nous saisissait tous alors, et nous forçait à fuir, ou nous clouait sur place, pas un, j'en suis bien sûre, ne le savait... Et si l'âme doit vivre, où vit-elle? Combien de temps?...
Djemel et tout ce qui l'entourait avait disparu devant la vestale qui revivait tout haut, mais pour elle seule, c'était certain, une des heures les plus tragiques de sa vie. Aussi se redressa-t-elle, comme touchée par un choc, en entendant Djemel répondre, sans en être priée, à l'insoluble question :
— Nous sommes immortels, un peuple royal, tm temple saint. Dieu nous appelle des ténèbres son admirable lumière .
— Oh ! vraiment, s'écria Claudia, redis-moi ces paroles... qu'est-ce que ces paroles?... Depuis des siècles, les plus grands hommes s'épuisent sur le problème des destinées, sans faire un pas* Et voici que tu parles d'aller des ténèbres à la lumière?... Est-ce encore ton Dieu qui te montre
ce chemin de vie que l'homme cherche à tâtons? L'as-tu rêvé? A-t-il ses oracles comme àCumes? ou à Eleusis? ou à Preneste? Tu me l'indiqueras et nous irons ensemble... Ces mots énigmatiques me sembleraient d'accord dans leur mystère avec les oracles que rendent les sibylles. Mais avec quel autre son ! L'immortalité, la vie, la lumière?... Et d'abord, dans le monde entier, est-ce que quelqu'un consulte les Augures làdessus? Non, plus je creuse, plus je me perds... Mais chez vous... dans votre peuple. Son peuple comme disait avec orgueil Bérénice, votre Dieu a-t-il parlé d'autres fois?
— Il a parlé le long des âges, par Lui-même ou par ses prophètes. Il a parlé à Moïse à qui il a donné sa Loi... Djemel hésita un instant, comme attentive à quelque inspiration intérieure. Et ceux qii avaient vu les martyrs sous Néron auraient retrouvé sur l'humble visage la lumière et la force qui émanaient d'eux lorsqu'elle ajouta :
— Il a parlé dans ces derniers temps par son Fils unique qu'il nous a envoyé.
Cette fois, Arria Claudia n'y tînt plus. Accoudée sur ses deux mains, elle regarda bien en face l'être chétif qui disait ces paroles, « scandale au juif, folie aux gentils ».
— Tu déraisonnes, tête insensée. Tu es plus folle que tout ce que j'ai entendu jusqu'à cette heure. De quelles fables vous nourrit-on dans cet Orient? Bérénice, elle, parlait librement de son Javeh. Mais jamais elle n'a marqué qu'il eût un fils, ni que ce fils se fût mêlé aux hommes, Vraiment, tu m'étourdis... Et tu m'intéresses pourtant... tellement que je ferai au seuil de la Cella une place à ton Dieu...
Elle s'attendait à un mouvement de joie, à des effusions de gratitude et souriait à demi de sa facilité à accueillir une divinité étrangère : mais un Dieu de plus ou de moins !...
— Non, Domina, dit Djemel de sa voix tranquille. Il veut être adoré seul.
— Je comprends, dit la vestale irritée, que vous soyez en horreur à toute la terre ! Votre intransigeance et votre absolutisme lasseraient toutes les bonnes volontés. Tour à tour, les
nations ont apporté leurs Dieux que les nôtres ont accueillis ou absorbés... Et vous, misérables Juifs...
— Je ne suis pas Juive, Domina, dit Djemel à voix basse.
— Tu n'es pas Juive !...
La portière se souleva devant l'une des enfants que de six ans à seize ans l'on formait aux cérémonies sacrées. Elle était mince et blonde, avec des yeux de violette, dilatés par l'effroi :
— Viens vite. Divine, viens à mon secours. Nous ne parvenons pas à préparer la mola salsa; et la cendre des veaux mort-nés est tombée à terre.
Arria Claudia se leva brusquement.
— Tu le vois, dit-elle à Djemel, Cornélie a raison ; tu portes malheur... Depuis ton retour, les présages funestes s'accumulent...
Mais le reproche dissimulait une honte inavouée, tant les paroles et les actes des prêtresses sacrées semblaient misérables auprès des mots divins qui retentissaient tout à l'heure, les mots que l'esclave disait.