‹ Les Dieu s'en vontChapitre 5 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Flavius Clemens disait vrai. Ces jardins étaient aussi beaux que ceux de Thraséas. Comme le palais de l'Auguste, dans des proportions à peine moindres, ce palais de l'ancêtre commun des Flaviens embrassait une étendue de terrain considérable. Il était semé de petits bois, de lacs, de prairies, avec le luxe, si recherché alors, des viviers et des volières. Des poissons de toutes sortes, choisis surtout pour la finesse de leur coloris, animaient les viviers ; des colombes et des paons blancs remplissaient les volières. C'était un des luxes de Sabinus l'Ancien, le frère aîné de Vespasien, le seul riche de la famille, cette poursuite curieuse

64 LES DIEUX s'en VONT

du blanc en tout, dans les marbres, les tapis, les tentures et jusque dans les fleurs et dans les oiseaux. Les deux fils, que nous venons d'entendre, avaient hérité de ses richesses et de ses goûts ; mais si Flavius Sabinus accentuait encore les recherches et l'élégance du grand ancêtre, Flavius Clemens entretenait et conservait seulement l'immense fortune que son père lui avait léguée, s'effaçant et se faisant oublier le plus qu'il pouvait.

Sous les arbres et dans cette symphonie de blanc, dans la volière même où des festons de roses blanches enguirlandaient les colonnes de marbre, au milieu des paons blancs et des colombes qui s'ébattaient autour d'elles, trois jeunes filles étaient assises ; elles semblaient refléter et symboliser toutes les blancheurs et toutes les limpidités des fleurs, des oiseaux et des sources. Leurs tuniques blanches, sans ornement, sans broderies, sans bijoux, les faisaient ressembler à des fiancées ; un léger voile, blanc aussi, couvrait leur tête; et la joie qui émanait d'elles, au sein de cette Rome cor-

LES DIEUX S'ExV vont 65

rompue, faisait penser aux rayons qui posaient sur la ville sensuelle et brutale une immatérielle beauté. Elles parlaient à voix basse ; et lorsqu'elles riaient, leur rire frais se mêlait, comme en un paradis lointain, au chant des ruisseaux et au battement des ailes.

Or, ce qu'elles disaient — à deux pas des conversations qui se tenaient dans l'atrium — était encore bien plus extraordinaire et inattendu que leur extrême simplicité au milieu de ces richesses ; Rome ignorait le son et le sens de telles paroles. Flavia Domitilla, la nièce et la fille adoptive de Flavius Clemens, résumait à son amie Pomponia Julia, et à son affranchie Glycera, qu'elle semblait traiter avec une égalité fraternelle, des paroles entendues ailleurs :

— ...Tout se transforme à la lumière du Christ. Dieu ne nous a teint donné que pour que nous donnions à notre tour. Notre œuvre est de diviniser le monde.

— Comment faire? interrogeait Pomponia.

Lorsque l'occasion le veut, devons-nous parler?

66 LES DIEUX s'en VONT

OU nous taire? L'Apôtre Pierre voulait que nous soyons toujours prêts à répondre, avec douceur et respect, de l'espérance qui est en nous. Mais ce don, notre don, n'est-il pas le secret du Roi?

— Et pourquoi ne pas laisser deviner ce secret surtout par notre joie? reprit Flavia Domitilla qui marchait depuis plus longtemps que ses compagnes dans la voie sacrée. Le monde autour de nous se meurt de tristesse, parce qu'il est sans espoir et sans Dieu. Et nous, le Maître nous a donné la plénitude de sa joie. Il l'a promis. Il le fait. Chaque jour ajoute une nouvelle strophe à ce cantique. Et il n'a qu'un mot, cependant : J'aime le Christ et II m'aime.

Glycera semblait écouter en elle ce chant des noces divines, tant son visage était radieux. EUe dit enfin :

— Je ne comprends plus comment j'ai pu vivre ma vie d'esclave, si dure, et même cette vie d'affranchie, si douce, près de toi, mais toute bornée par la terre, avant d'être chrétienne. Je suivais les fluctuations du temps, des humeurs.

LES DIEUX s'en VONT 67

des événements, que sais-je? Et maintenant mon âme repose, tranquille, dans l'Infini et l'Étemel, et jamais je n'épuise cette réalité ineffable... On dirait que, encore prisonnière de mon corps, comme dans ime cabane fragile, j'entends les flots de cet océan qui m'environne, où je m'abîmerai quand les barrières tomberont... Chaque jour, je comprends mieux ; chaque jour, il me semble, c'est comme l'horizon vers lequel on marche et qui va reculant...

Son regard de contemplative se fixait sur l'horizon invisible ; et la lumière qui l'éclairait eût fait penser au vieil Homère que Glycera était de la race des Dieux.

— Comment faire? Comment faire? reprenait Pomponia dont la nature active, pleine du sens romain des réalités, aspirait aux directions précises. Il faut que le feu se répande ; il faut découvrir la lumière. Si tant d'âmes savaient !

— Pas trop vite, reprenait doucement Flavia Domitilla. Souviens- toi de la parole du Christ : Ce sont les cœurs purs qui voient. Répandons

68 LES DIEUX s'en VONT

la lumière sans doute, mais comme le fait le Seigneur; l'aube et l'aurore précèdent le grand jour. Je crois que pour nous, pauvres femmes, qui n'avons pas reçu le don d'enseigner, il faut cueillir les âmes à leur heure, une à une, en priant, surtout, en persévérant dans la prière. C'est ce que je voulais dire,

— Ma sœur chérie, observa Pomponia, si nous ne faisons rien de positif pour les gagner, ne serons-nous pas responsables de celles qui se perdront? De celles qui L'auraient aimé de tout leur cœur si elles avaient su — si elles savaient — qu'un Dieu les aime et qu'il est mort pour les sauver?

— Enfant, reprit Domitille avec une gravité douce, fais tout pour les atteindre, dans Tordre de la charité et de la miséricorde. C'est ton premier devoir Assiste les pauvres, visite les malades, travaille pour ceux qui n'ont pas de quoi se vêtir, mais parle peu. Le paganisme a tellement corrompu jusqu'aux paroles et aux symboles sacrés que la plupart, entendant les mystères sans préparation, les rabaisseraient à

LES DIEUX s'en VONT 69

un sens tout matériel. Il faut avoir compris, d'abord, qu'on aime le Christ, dans la mesure même où l'on est pur; que toute image matérielle d'amour, de Lui à nous, est im blasphème. Dieu est Esprit, Il veut être adoré en esprit.

— Et cependant, reprit Glycera, Il a de telles pitiés ! Je ne suis qu'un être faible et pauvre ; il m'a prise non par ma vertu, mais par mon amour de la beauté, cet amour qu'Athènes nous met dans le sang ; Il m'a consacrée, heureuse, dans le culte d'une beauté, d'une sainteté au-dessus de tout ce qu'offrait la terre. Le jour le plus beau n'est pas celui du Baptême, ni même celui de notre consécration virginale, mais chaque jour depuis, qui nous divinise, qui nous transforme en Lui davantage. Pour nous, vivre, c'est le Christ, et quelle vie, radieuse, tranquille, tout à fait simple ! Aucune puissance, aucune douleur ne peut nous séparer de Lui.

— Je sens comme toi, dit Flavia Domitilla avec la sagesse qui la caractérisait. Depuis notre don, j'ai peur de devenir insensible aux

épreuves quand elles n'offensent pas Dieu; et il ne le faudrait pas... Nous devons, comme notre Christ, aider, soulager, consoler de toute manière; mais le passé nous est une telle preuve qu'il mène par la douleur à là joie ! Tout contribue au bien de ceux qui l'aiment ; l'expérience démontre la vérité de ce tout. Maintenant encore, les vexations, les menaces de Domitien nous font entrevoir une telle grâce!

— Le martyre? s'écria Pomponia avec ferveur.

— Tête chérie, dit encore tendrement Domitilla, pour être des martyrs il faut devenir bien humbles et perdre toute confiance en ses propres forces. Il est meilleur de s'abandonner à Dieu pour aujourd'hui et pour demain et pour tout... Non. C'est d'une autre grâce qu'il s'agit. Dans sa terreur du Roi ou du Dieu qui doit venir de l'Orient, Domitien fait rechercher les parents ou les amis du Seigneur, et l'on nous annonce de partout l'arrivée de nos frères. Mais, qui vient là?...

Un vol de colombes tournoyait en un remous blanc, devant l'esclave chétive qui s'avançait comme effarée de s'annoncer ainsi par ce bruit d'ailes, pauvre être qui ne faisait jamais de bruit. Pomponia, la première, la reconnut pour l'avoir rencontrée aux assemblées chrétiennes. Elle courut au-devant d'elle, dans la grâce enfantine de ses seize ans.

— Mais c'est Miriam I dit-elle.

Les deux patriciennes l'embrassèrent avec tendresse. Miriam leur rendit leurs caresses avec ce respect délicat que, en proclamant l'égalité des âmes, le Christianisme établissait entre les maîtres et les esclaves. Rien ne sentait le tohu-bohu et la confusion que plusieurs Imaginent, dans cette primitive Église admirable. Les premières générations formées directement par saint Pierre et saint Paul vivaient les enseignements des grands Apôtres, comme

elles mêlaient leurs paroles, nous le voyons, à toute l'expression de leur pensée nouvelle. Et cela était sensible jusque dans les moindres gestes, jusqu'à la façon dont Miriam s'assit aux pieds des jeunes filles, à la grâce tendre avec laquelle celles-ci se penchaient vers elle, comme des sœurs.

— Miriam, ma pauvre petite, disait Domitille, comment as- tu pu t' échapper? Je savais ton retour. Je cherchais un prétexte pour venir te voir. Elle est au service de Comélie, la Grande Vestale, expliqua-t-elle à Pomponia, et elle a tant à souffrir !

— Oh ! plus maintenant, protesta joyeusement celle qu'autour de Vesta on appelait Djemel. Je ne savais pas souffrir ; je me révoltais souvent au fond du cœur, malgré toutes les bontés dont vous me combliez en Campanie, à l'ergastule et ici ; je me sentais si mauvaise I et Dieu qui me voyait indigne de porter ma croix me l'a enlevée. Arria Claudia m'a prise à son service ; c'est un service trop doux ; c'est elle qui m'amène.

— Quel bonheur, s'écria Flavia 1 Arria Claudia est notre amie, et un peu ta parente, n'est-ce pas, Pomponia? Nous allons te recommander à elle, Miriam. Souvent, elle vient ici avec Fannia.

— Elle est en ce moment à l'atrium. Il y a beaucoup de monde. Je pense qu'elle va vous demander d'un moment à l'autre ; et je me suis hâtée pour vous voir, pour vous entendre, seule. C'est une âme belle et bonne ; quelle peine elle me fcdt dans sa vie comblée d'honneurs, dit affectueusement l'esclave. Elle se meurt d'ennui parce qu'elle n'a rien à aimer et qu'eUe n'espère rien. Elle est pure et grave comme les anciennes matrones dont on dit qu'elle descend; mais je ne m'étonne pas de ce pli sévère et dur qu'elles ont toutes au front. Ce doit être si triste de vivre sans Dieu... Et elle attend, elle appelle, sans savoir quoi. Elle aime nos Psaumes et me les fait chanter ; et puis elle m'interroge ; et quelquefois, j'ai peur d'aller trop loin, dédire trop, tant je la sens avide de vérité. Quelle admirable Vierge Chrétienne elle ferait !

74 LES DIEUX s'en VONT

— Elle le deviendra, il faut qu'elle le devienne, s'écria impétueusement Pomponia. Elle est à moitié notre sœur déjà... Pouvons-nous laisser notre sœur mourir de faim et de froid, quand nous avons les mystères sacrés? Et l'Eucharistie? Ne crois-tu pas, Domi tille?

— Que de fois je l'ai pensé, et j'ai prié pour elle I Mais il faut attendre l'heure de Dieu. Réfléchis à ce que serait une révélation imprudente, dit la sage Domitille. Il faut prendre conseil avant d'oser lui parler directement. Si la Grande Vestale la soupçonnait de superstitions étrangères, comme elles disent en parlant de nous !

— Eh bien ! quoi qu'il arrive, conclut Pomponia, elle serait sauvée. Cela ne vaudrait-il pas mieux que son état présent, si incertain?

— Soyons sages, sœur chérie. Gagnons-la, mais par la pureté incorruptible d'un esprit doux et paisible...

— Comment agir, alors? demanda Pomponia un peu déçue.

LES DIEUX s'en VONT 75

— Nous faire tout à elle, pleurer de ses larmes, nous réjouir de ses joies...

Glycera qui demeurait volontiers silencieuse ajouta seulement :

— Et tant l'aimer !

— Petite Miriam, parlons de toi, dit Flavia Domitilla, se tournant vers l'esclave qui écoutait, l'air joyeux, ces doux complots tramés autour de sa vestale. Tu es plus libre à présent? Tu viendras régulièrement à nos réunions? Nous pourrons parler à notre pontife Clément, il comblerait les désirs que nous avions ajournés toutes les deux quand ils semblaient encore irréalisables. Il te consacrerait comme la Vierge et l'Épouse du Christ.

Le pauvre visage ravagé de l'esclave devint vraiment beau, de cette beauté que le monde antique tout entier ignora, qui est le recueillement et l'extase des saints. Les larmes de Miriam se mêlèrent à une expression de béatitude :

— Mais je ne suis pas digne ! murmurait-elle. Domitille l'arrêta d'un geste affectueux :

76 LES DIEUX s'en VONT

— Tu es digne de toutes les bénédictions, pauvre petite. C'est moi qui répondrai pour toi. Tu as souffert plus qu'aucune de nous ; tu as été torturée dans ton corps et dans ton âme. Tu as bien reçu la lettre aux Vierges de notre pontife Clément? Il dit que celle qui aspire à cet état céleste doit vivre d'une vie toute divine ; tu as vécu cette vie par ta patience au milieu des mauvais traitements et des affronts, là où une païenne se serait tuée. Je ne sais comment notre Dieu te récompensera à la fin. Mais je sais bien ce qu'il fait pour toi à présent. Il est fidèle. Il te doit plus, mais II te donne plus qu'à aucune de nous...

— Que dis- tu? protestèrent avec tendresse ses deux compagnes. « Il ' nous a choisies et consacrées pour que nous n'admettions pas d'autre époux que Lui. » Que peut il donner de plus, tout Dieu qu'il est, à notre petite sœur?

— C'est ce que je vous expliquais tout à l'heure, lorsque l'arrivée de Miriam nous a interrompues. Non. Il ne peut rien donner de plus... Et pourtant ! Savez-vous qui la per-

sécution commençante, ou du moins les vexations de Domitien, nous amènent?... Qui consacrera, sans doute, notre nouvelle sœur et la fiancera au Seigneur?...

Tu ne le pressens pas, Miriam?...

Le père dans le Christ que tu vénères et que tu chéris par-dessus tout? Oh! devinez-vous? Mes parents ne peuvent croire que ce soit possible... L'Apôtre Jean !

— Jean ! Jean le bien-aimé? Celui qui m'a baptisée à Tibériade !

A l'exclamation de Miriam, les Vierges se levaient dans la surprise et dans la joie. Et les questions et les réponses se croisaient. Elles interrogeaient l'esclave qui, seule, le connaissait ; elles voulaient tous les détails sur ce dernier survivant du collège Apostolique qui semblait porter sur lui le reflet de l'amour spécial du Seigneur.

— Oui, conclut Domitilla, nous pourrons l'interroger sur le Seigneur, sur ses paroles, sur l'expression de son visage I Nous entendrons ce qu'un ami, seul, peut deviner et redire !... Comme

il faut nous hâter d'être bonnes, charitables, ferventes dans le service de notre Maître... Nous manquons peut-être à tout cela... Mais ]e suis sûre qu'une chose au moins, en nous, fera la joie de l'Apôtre, c'est la façon dont nous nous aimons.

Elle embrassa ses compagnes, selon la coutume de ces temps sacrés, et toutes les trois, souriantes dans cette tendresse pure que le paganisme ignorait, formaient un groupe si délicieux autour de leur grave et jeune sœur que Pline, qui arrivait au jardin avec les hôtes de Clemens, s'arrêta étonné : « Comme elles s'aiment ! » murmura le païen.

Page 1