CHAPITRE V
En apercevant les jeunes filles, Clemens, pour ne pas les troubler, guida ses hôtes vers les bois de pins. Tacite interrogeait Pline sur la mort de Pline l'Ancien au Vésuve... Il ne prit pas garde à ce mouvement, tandis que Pline, fier de l'attention de son ami, commençait :
— Tu sais que mon oncle commandait la flotte de Misène, lorsqu'un matin ma mère vit apparaître un nuage d'une forme extraordinaire, comme un pin aux branches étalées. Mon oncle était si plongé dans sa lecture qu'il n'avait rien vu ; ma mère l'avertit. Il commanda qu'on appareillât du côté de ce phénomène pour l'étudier de plus près... Des fugitifs commençaient à
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affluer à Misène, une odeur de soufre se répandait...
Te le dirai-je, poursuivait-il avec un naïf orgueil, même alors, Caïus, je n'interrompis pas la lecture de Tite-Live !
Fia via Domitilla s'avançait vers la volière avec la vestale. Fannia avait un service à de mander à Djemel qui la suivit.
Arria Claudia, le cœur encore battant de ce quelle venai^: d'entendre et plus encore du trouble qu'elle éprouvait et que son sévère contrôle sur elle-même essayait de dominer, s'assit au milieu des petites patriciennes, comme à la chaleur torride de midi elle serait entrée dans un bain frais. Le blanc, les oiseaux et les fleurs, plus encore l'expression candide des visages et la pureté joyeuse des regards agissaient sur son âme agitée en une apaisante douceur.
— Petites fiancées, dit-elle, quel heureux mortel attendez-vous?
— Elles n'attendent personne, dit Flavia Domitilla sans hâte. Laissons-les à l'insouciance de leur jeunesse.
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— Tu étais mariée à cet âge ; ma mère aussi, depuis longtemps. Je gage qu'elles ont fait leur choix?
— Oui, oh ! oui, s'écria Pomponia avec ferveur.
— Que te disais-je? reprit Claudia avec une ombre de mélancolie. J'étais bien sûre qu'aucune ne regretterait les autels de Vesta.
— Pourtant, reprit celle qu'on nommait seulement Domitille pour la distinguer de sa tante, entre toutes les vies des Romaines, c'est la tienne que je trouve la plus haute et la plus digne d'envie.
— Pourvu que le sort tombant sur toi ne t'ait pas obligée à l'embrasser? railla doucement Claudia.
— Mais nous ne nous marierons pas plus que loi! s'écria Pomponia... Un regard doux de Domitille arrêta l'enfant. Mais il était trop tard, La curiosité de la vestale était éveillée. Domitille recommanda intérieurement à Dieu les réponses de sa petite compagne et sourit à celle-ci avec tendresse pour ne pas la troubler.
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— Tu dis que tu ne te marieras pas? Et il y a un instant, tu me confiais que ton choix était fait? observa Claudia, indulgente.
— Tu es digne de toutes les confiances, Arria, dit Flavia Domitilla. Le secret de ces enfants te semblerait troublant si elles en restaient là... Il vaut mieux te le confier dans toute sa vérité. Elles se sont vouées comme toi, non pas aux dieux, mais à Diea...
— Tu épouses un flamine de Jupiter? interrogea Claudia intéressée.
— Je n'épouse aucun homme, dit gravement la petite Vierge. J'ai voué mon cœur à Dieu.
— A Dieu? répéta la vestale avec un étonnement profond. Quel Dieu? Et pourquoi? Tu es affiliée à quelque culte étranger?... Prends garde, — et le drame intérieur de son âme passa dans son accent — une vie sans amour est dure à porter.
— Mais Dieu nous a aimées le premier, nous L'aimons de tout notre cœur. Ce n est pas nous qui L'avons choisi, c'est Lui... reprit encore Pomponia.
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— Il y a longtemps que les Dieux ne descendent plus à la recherche des mortelles, petite fille, dit Arria ; et quand ils venaient à elles, ils les trompaient.
— Abandonne ces fables, si tu désires nous comprendre, ma très chère, intervint Domitille avec sa gravité précoce. On ne peut penser dignement de notre Dieu qu'en indiquant d'abord qu'il est Esprit, qu'D veut être adoré et servi en esprit.
— Voici les mots de Djemel qui reviennent ! s'écria la vestale en proie à un étonnement profond. Mais ne peut-on aller nulle part à Rome, de l'atrium de Vesta aux palais des Flaviens, sans entendre ces paroles inouïes et voir ces visages radieux? Car c'est cela surtout qui me surprend. Vous qui parlez ainsi, esclaves ou princesses, on dirait que vous ne foulez plus la terre !...
Pomponia se jeta impétueusement dans ses bras ; elles étaient un peu parentes et Arria subissait à un degré rare le charme naïf de ces seize ans.
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— Tu vois très bien, et c'est ce que je voudrais tant pour toi, Arria chérie : la lumière, la vérité, l'amour, enfin ! Tu es si digne de tout cela : digne d'abord qu'on te le dise, toi qui es incapable de trahir, et puis d'y venir aussi, de transformer ta vie pure certes, mais si triste, en une vie pleine d'amour et de clartés.
Une larme glissa silencieuse jusqu'aux cheveux de la petite Vierge que la vestale tenait serrée contre sa poitrine. Les anges seuls la recueillirent. Elle se reprit d'un effort :
— Voilà pourquoi, dit -elle, cette demeure me semblait chère et sacrée entre toutes ! On n'y voit et on n'y entend que du bien ; on sent voler autour de soi des rêves doux; on dirait qu'on habite la lumière... Vesta ne fait pas de tels miracles pour nous, mon enfant... Il faudrait peut-être que je les lui demande.
— Tu la pries? demanda Pomponia surprise.
— Oh ! pas à votre manière sans doute, mais enfin je la prie.
— Tu ne pourrais pas nous dire cette prière?
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demanda encore Pomponia avec sa grâce enfantine... Que peut-on dire à Vesta?...
— Je te le dirai. Mais à une condition, c'est qu'à mon tour j'entendrai ta prière?
Elle sourit à Fia via Domitilla, s 'excusant presque :
— Cette petite fille me fait faire tout ce qu'elle veut.
Elle appuya ses mains l'une contre l'autre, très belle dans sa palla blanche, sous le diadème qui relevait le voile de Vesta ; mais sa bouche demeurait douloureuse, tandis qu'elle se rendait avec grâce au désir de la jeune fille :
Toi que je sers, sans être sûre que tu existes, sans te connaître et sans savoir qui tu es,
Si vraiment tu es, si nos prières peuvent t'atteindre, ô Déesse, aux lieux inconnus oii tu habites.
Donne-nous de demeurer l'orgueil et le palladium de la Rome souveraine. Donne-nous d'étonner le monde par l'amour que nous lui avons voué.
Nous avons renoncé au foyer de Vhomme pour garder le foyer de la patrie; afin de la protéger.
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6 Divine, nous nous sommes vouées à tes autels.
Accorde-nous tous les biens de la terre nécessaires à notre existence. Ecarte les nuages de la vie; tends-nous une main secouraUe, toi, Vesta, que les Dieux d'en haut respectent, que ceux d'en bas servent; et puisque les destins nous ont placées au seuil de VEmpyrée, garde-nous l'admiration des mortels qui monte vers nous comm^ un encens.
Je m'efforcerai de faire en ton honneur, bienveillante Immortelle, ce que peut un esprit religieux; toi, protège-nous ; garde-nous, jusqu'au soir, XI beauté sans laquelle une femme n'est pas digne de vivre et qui nous appareille à toi, ô Divine.
Elle hésita imperceptiblement, puis continua d'une voix ferme :
Mais remplis de crainte les regards des hommes qui se lèvent vers cette beauté sacrée.
Afin que toujours honorées, impassibles et superbes, celles qui te suivent aillent de ton pas, ô Déesse/ Qu'elles donnent au monde vaincu un signe de la force de Rome, qui régit les vies comme elle régit les peuples.
Et enfin, si quelque clwse de nous survit, si nos esprits errants ont encore un destin; pour prix du service que je te rends chaque jour, mêle mes mânes, ô Divine, jusqu'à la fin des âges, à ce feu sacré, ton feu, qui assure l'éternité de Rome.
— Que ton âme est noble, mon enfant, dit Flavia Domitilla. Dans les erreurs qui nous entourent, tu as su dégager cette perle de l'amour de la patrie.
— Mais vous m'avez promis que je vous entendrais à votre tour? rappela la vestale.
Domitille demandait tout bas à Dieu que ce désir tournât à sa gloire ; que leur prière ne blessât pas cette âme fermée à la simplicité chrétienne et ne lui dévoilât pas les mystères sacrés. Ses regards tombèrent sur Glycera ; un peu à l'écart, priant les mains jointes, de la lumière semblait venir d'elle.
« Le Seigneur vient à notre secours, » pensa Domitille. Et appelant Glycera d'un geste :
— Prie, puisqu'on nous le demande. Réponds à ce qu'elle nous dit, indiqua-t-elle.
Tout à fait insensible à ce qui l'entourait, les
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bras étendus, comme une orante et le visage éclairé d'une divine lumière, Glycera pria :
Toi, Dieu que je connais et que j'aime et que je veux servir de toute mon âme,
Puisque Tu es si proche de nous que Tu entends même nos pensées et que, en Toi, nous avons la vie, le mouvement et l'être.
Donne-nous de te conquérir le monde par la ferveur de notre amour.
Nous nous sommes vouées à Toi, qui nous as choisies le premier, pour T' aimer et Te servir seul.
Pour prix de ce don, nous ne demandons que Toi-même.
Donne-nous ou refuse-nous tout ce qui passe. Que nous nous attachions à Toi seul qui ne passes pas. Que ni la faim, ni la soif, ni la vie, ni la mort, ni les attraits de ce monde, ni les puissances des ténèbres ne nous séparent de Ton amour. Que nous fassions du bien à tous pour Toi et que nous ne cherchions d'autre récompense que Ton regard qui voit dans le secret.
Que notre pureté sans tache, notre honte, notre humilité, notre joie, soient au monde païen
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un signe de Ta force, contre la corruption dont Tu nous a tirées, et du bonheur de Ton service.
Donne-nous pour V éternité le plus grand, le plus fidèle amour, et viens nous prendre pour nous conduire à cette place que Tu nous prépares au royaume éternel.
— Vous aimez vos Dieux et ils vous aiment !...
Longtemps, après cette exclamation involontaire de la vestale, les unes et les autres demeurèrent sans paroles. Arria Claudia éprouvait quelque chose de la confusion qui l'avait saisie, quand les rites puérils ou repoussants du culte des idoles lui furent rappelés après le chant des psaumes. Mais cette humiliation ne lui semblait pas dure. Il y avait trop de tendresse et de douceur dans ce qui l'entourait : le lourd poids qui l'oppressait semblait se soulever. Et sans le préciser exactement, tandis que les grandes ombres s'allongeaient sur la prairie, il lui semblait qu'elle entrevoyait une route tout éclairée de rayons.
Elle embrassa les Vierges chrétiennes en leur
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demandant une visite prochaine à l'atrium de Vesta :
— Je ne me sens heureuse qu'ici, disait-elle en s'éloîgnant à Flavia Domitilla. J'ai cm un instant avoir mis le pied au seuil des Champs Élysées. A présent, je rentre dans une nuit pleine de tourments. Nous avons autour de nous de sinistres présages qui se succèdent, des menaces...
— Comélia? interrogea Domitilla.
— Comment sais-tu? dit la noble fille qui gardait aussi jalousement l'honneur de ses compagnes que celui de l'autel de Vesta. Ces bruits mensongers viennent-ils du palais?
— Je le crains, dit Flavia Domitilla tristement. Recommande-lui de s'effacer, de se faire oublier. Toujours les mêmes noms autour d'elle : Celer... Licinien.
— Elle est si brave qu'elle affronte tous les dangers, forte de son innocence, plaida Claudia.
— Mais il y a de la témérité à braver un Domitien. Dieu a déchaîné l'enfer avec cet homme.
— Que faire? Ah ! que faire?
Pomponia courait légèrement derrière elles et rejoignit la vestale presque au seuil, entre les licteurs aux faisceaux relevés :
— Sois très bonne pour Djemel, Arria, chère. Djemel est notre petite sœur...
Une esclave I Arria Claudia fit le geste de quelqu'un qui renonce à comprendre ; et elle revint, songeuse et grave, vers la demeure où l'on n'aimait pas.