CHAPITRE VI
A quelque temps de là, Rome fut en émoi à cause d'un présage extraordinaire. Tandis que L. Antonius déchaînait une guerre civile en Germanie, un grand aigle enveloppa de ses ailes, en jetant des cris, la statue d'or de Domitien au Forum. Les Dieux, par un signe aussi manifeste, témoignaient leur bienveillance à l'Auguste. En effet, L. Antonius fut tué. Domitien reconnaissant profita des Ludi romani pour offrir à son peuple et aux Dieux bénévoles des courses de chars dépassant en splendeur tout ce que l'on avait vu jusque-là. Il créa, pour cette occasion, deux factions nouvelles, pourpre et or ; et il annonça que, à l'imitation de
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Caligula, il dirigerait les jeux en personne. Dès l'aube de ce jour mémorable, une aube transparente de Septembre qui semblait convier les hommes à la fête étemelle de la lumière, dorant là-bas les monts Albains ou jouant comme une nymphe autour des grands pins aux têtes chenues, tout le peuple s'entassait dans le cirque monumental. Certes, il ne fallait pas manquer la procession triomphale qui, descendant du Capitole, allait du Forum au Vélabre et embellissait de sa pompe les plus belles voies de Rome ! Nombre de petites gens hésitaient entre les tribunes sur le parcours du cortège, d'où on la voyait plus longtemps, et leur place au cirque où la procession aboutissait; mais Tamour du cirque l'emportait. Seuls, ceux qui ne pouvaient s'y rendre encombraient les rues. Les autres s'étabUssaient en hâte sur les trois étages de gradins de la longue ellipse ; ils trompaient par des lazzis et des facéties grossières l'attente indéfinie. Ce peuple amoureux de la pompe et des jeux n'avait rien de Tatticisme grec; l'esprit y était lourd et les plai-
santeries manquaient de finesse. La paresse et l'intoxication des spectacles contribuaient encore à rabaisser le niveau de la plèbe ; du moins les courses des Ludi romani n'étaient-elles ni cruelles, ni cyniques, comme le théâtre ou les luttes des gladiateurs, et bien plus encore les simples condanmations aux bêtes. Les vestales, gardiennes de la pudeur, semblaient moins déplacées aux Ludi romani, et c'est ce qui nous permet sans doute de reconnaître au milieu des autres têtes voilées et tressées des sept tresses sacrées, notre Arria Claudia, placée à gauche du pulvinar, la loge impériale encore \âde. Nous l'avons dit, Domitien lui-même offrait et conduisait les jeux. Et justement une formidable acclamation et le son des trompettes annonçaient son entrée à la tête du cortège. Ce fut le soupir de satisfaction qui suit les trop longues attentes, et tout le peuple d'un mouvement se leva.
Domitien portait le costume et les ornements de Jupiter Capitolin : toge de pourpre, tunique brodée de palmes, couronne d'or. Autrefois, dit-on, il était beau ; grand, bien fait, l'air
modeste, dit Suétone. Maintenant, cet homme de près de cinquante ans, chauve, obèse, les jambes grêles, ne gardait rien des charmes de sa jeunesse ; le visage, aux traits réguliers, fortement coloré, fascinait et repoussait par l'expression étrange du regard fixe, curieux et cruel. Tacite n'exagérait rien lorsqu'il disait que le voir et en être vu causait une impression d'effroi, quelque chose qui glaçait le cœur... On ne s'étonnait pas que ce visage d'une férocité morbide étudiât d'abord les souffrances des hommes dans celles des animaux ; qu'il se penchât sur des bestioles de longues minutes, cherchant où les transpercer plus lentement d'un stylet ; on ne s'étonnait pas, de tant de morts, tant de tortures, tant d'exils, ordonnés avec des paroles empreintes de douceur; et le destin qui eut pour lui d'étranges complaisances semble l'avoir peint tout entier dans son dernier geste : des mains sanglantes cherchant à arracher les yeux d'un conjuré.
Tout autour du char impérial, défilait ce que nous aurions appelé la cour : Consuls, questeurs.
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patriciens, sénateurs vêtus des toges de leur ordre, dans toutes les alternances du blanc et du pourpre... Alors venaient les héros de la fête, les conducteurs de quadriges, pleins de leur importance, menant des chevaux de Numidie. Chacun portait les couleurs de sa faction, groupant autour de lui tous les sousordres : cochers, palefreniers, excitateurs, etc., aux mêmes quatre couleurs : tunique blanche galonnée de rouge ; tunique verte, aux manches jaunes ; bleue, aux galons rouge et blanc ; rouge enfin, bordée de blanc. Les deux factions nouvelles étalaient la pourpre et l'or jusque-là réservés à César; et le cirque immense trépignait, jetait un seul nom, un seul cri : Scorpus! Le cocher favori, l'idole dont on s'arrachait les portraits et qui avait déjà des statues, passait montant Victor, le cheval préféré... Tout le peuple debout l'acclamait coname jamais peuple n'acclama ses héros : Scorpus, Victor, deux cent cinquante mille bouches jetaient sans fin les syllabes magiques.
Alors venaient les Dieux...
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Mais qui se souciait des Dieux? Les Dieux de Rome, à cette heure, étaient cet homme et ce cheval. Les autres, environnés de prêtres, d'or et d'encens et d'ivoire, malgré leurs édicules précieux, semblaient de simples comparses, appelés là pour orner le cortège d'un compagnon plus heureux. On eût dit, auprès de Scorpus et de Victor, des parents pauvres. Cybèle et ses lions, de beaux lions vivants et domptés, retint un instant les regards ; et aussi la Dea Diâ des frères Arvales, au miUeu des branches et des fleurs, parce qu'ils avaient eu l'ingénieuse idée de la faire traîner par trois éléphants attelés de front. Ces éléphants faisaient la joie des Romains. On se souvient que César voulut monter au Capitole entre deux haies de quarante éléphants portant des candélabres? Depuis ils défilaient dans les triomphes ; on les faisait combattre entre eux, on les mêlait à toutes les fêtes... Mais le reste, à quoi bon? Pourquoi les figures de cire des Empereurs- Dieux et ces Augustes qui se succédaient lentement? Cela ne finirait donc pas? Dans son
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impatience, la foule devenait houleuse. Les cris recommençaient : Victor! Scorpusf
La popularité même d'un cocher de cirque était à charge à Domitien.
Il ne conduisait pas les chars en personne comme Néron ou Caligula. Il craignait trop l'épithète de « maquignon », appliquée, on ne sait trop pourquoi, à Vespasien. Cependant là encore il voulait dominer par lui ou par les siens et, au miheu de la foule élégante qui le suivait, il avisa Flavius Sabinus, son cousin, monté sur un. cheval splendide. Les deux hommes se haïssaient et avaient toutes les raisons de se haïr. Il l'appela d'un signe :
— Tu es sûr de Tuscus? demanda- t-il rapidement, désignant le cheval.
— Tu le vois, César.
— Mais assez sûr pour faire triompher avec lui la faction pourpre?
Sabinus sentit le piège; s'il était vainqueur, on l'écartait ; vaincu, on le sacrifierait.
— On ne sait jamais. Divin ; demande aux aigles qui te protègent?
— Veux-tu tenter? Celer mène la faction dorée.
— Il est bien tard, murmura Sabinus.
Son regard erra un moment sur le podium, du côté des vestales... Il était dangereux pour lui de négliger un désir de César; l'hésitation même devenait un écueil. Sabinus hésitait, cependant combatiu entre la honte de ce rôle de cocher, et le désir de se signaler de quelque manière que ce fût, d'attirer sur lui l'attention de la vestale silencieuse et comme indifférente au colloque qui se tenait à deux pas d'elle. Le désir ardent de triompher sous ses yeux l'emporta. Il dit à Domitien :
— Si tes lèvres sacrées l'ordonnent?
— Tente la chance, j'ai assez de Scorpus. Sabinus mit son cheval au trot. Il longea la
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Spina, arête d'édicules, d'obélisques et d'autels qui partageait la piste dans le sens de la longueur, et arriva aux remises, à l'autre bout de l'hippodrome. Il n'avait rien à changer à sa tunique de pourpre, pour diriger la faction nouvelle. Les esclaves s'empressaient. Il laissa tomber sa toge. L'immense hémicycle frémissait d'attente. Le nom de Sabinus volait de bouche en bouche. On l'admirait pour son élégance. Mais se mesurer à S corpus? Même avec Tuscus qui avait gagné presque autant de courses que Victor? Quelle témérité! La lutte entre les deux hommes n'en devenait que pins émouvante. Ce peuple adorait l'audace.
Sabinus surveillait soigneusement l'attelage du char et flattait Tuscus de la main.
Sur un coup de trompette, les douze portes des écuries s'ouvrirent en même temps, tandis que les prêtres jetaient l'encens sur les trépieds ; les Ludi romani avaient, plus encore que les autres fêtes, un caractère religieux.
Lentement, un à un, les chars défilèrent devant le palvinar. Ils étaient attelés de che-
vaux admirables, la queue relevée et tressée, le poitrail couvert d'amulettes. Ils allaient par quatre et de front. La Grèce, l'Espagne, la Numidie envoyaient leurs plus beaux spécimens. Le char bas, à une seule place, ouvert par derrière et relevé sur le devant et sur les côtés, ressemblait assez au char des triomphateurs. L'aurige s'y tenait debout.
Scorpus défilait en tête avec la faction bleue : il avança sous les vivats ininterrompus, salua d'un geste assuré et alla prendre rang ; les verts, les rouges, les blancs suivirent ; L. Celer, celui que Flavia Domitilla nommait autour de Cornelia, menait le char de la faction dorée ; il salua, magnifique, à la fois les vestales et l'Auguste sans que celui-ci le quittât des yeux. Et enfin passa le quadrige dont Tuscus occupait la gauche, conduit par Sabinus, debout, les bras nus, pareil à Mercure avec la courte tunique de pourpre et le casque aux ailettes légères. Lui aussi salua César d'un geste large, le char bien en mains, la droite tendue, impassible dans sa beauté d'Immortel. Domitien
rendit le salut, se pencha vers le nain rouge qui se tenait toujours à ses pieds et dit quelques mots. La tête difforme du nain eut un rictus si vil qu'on eût cru que Domitien conversait avec son âme.
Les trompettes sonnèrent. On étendit un linge blanc. Les chars s'enlevèrent dans un tourbillon de lumière.
En vérité ceux qui comparent les courses actuelles où les chevaux un à un se disputent les prix, à ces courses de chars où quatre, six, dix chevaux attelés de front, escortés et excités par des cavaUers et des coureurs, allaient d'une allure folle, conduits par un homme pareil à un demi-dieu qui devait à la fois les entraîner et les garer des foulées, derrière, par côté, dans la tempête des acclamations, des malédictions, des cris, les nuages de poussière, le soleil aveuglant et l'ivresse des deux cent cinquante mille hommes penchés vers lui et l'hj^notisant de leurs regards, ceux-là mesureront la distance qui séparait des nôtres les divertissements du peuple-roi. Sabinus conservait assez de pré-
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sence d'esprit et de sang-froid pour saluer à chaque tour du même geste dangereux et splendide la loge impériale ; il tenait bien en main les coursiers aux naseaux fumants, les jetait à droite ou à gauche pour éviter l'obstacle ou la mort... Cornelia haletante, oubliant L. Celer, distancé déjà, murmurait à l'oreille d'Arria : « C'est un Dieu. » Six fois les dauphins et les œufs marquant chaque tour de piste étaient tombés. Le septième seul manquait. Scorpus et Sabinus se tenaient à une allure insensée sur la même Hgne. Le cocher des blancs gisait contre la spina, le front ouvert. Les valets rapides l'emportèrent. Les autres suivaient à distance les deux quadriges qui rasaient à peine le sol. La lutte se circonscrivait entre les favoris, dans un silence oppressant. La tunique pourpre de Sabinus semblait maintenant, tant il se penchait, se confondre avec Tuscus; l'animal superbe, entraînant tout d'un mouvement irrésistible, se jeta d'une foulée, retomba, hors d'haleine, sur la ligne blanche, le premier. Une seule clameur sortit des deux cent mille
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poitrines, ce cri de triomphe qui retentissait jusqu'aux extrémités de Rome et lui apprenait qu'elle avait une idole nouvelle ; le peuple-roi était debout, acclamant Sabinus, comme tout à l'heure il acclamait Scorpus. Personne n'échappait au vertige. Domitien lui criait : « Je te ferai Consul », tandis que, maintenant, d'une allure calme, le torse droit, les rênes tendues, le Demi- Dieu venait recevoir sa couronne ; il leva les yeux sur Arria Claudia. Elle était debout comme les autres, les mains tendues comme les autres, le cœur battant. Plus encore que de la victoire de Sabinus, elle triomphait d'une autre victoire plus délicate et plus difficile que, par respect pour elle, il remportait sur luimême. Tandis que dans le pêle-mêle joyeux qui suivait la détente des nerfs surexcités, les ovations sans fin, les chants, les pluies de fleurs, chevaliers, sénateurs et vestales se mêlaient ; que Celer et Licinien hors d'eux-mêmes oubliaient la plus élémentaire prudence, entouraient ostensiblement Cornelia, toute grâce et sourires, et que Sabinus était maintenant sur le podium,
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tout près, la frôlant presque, ni un geste, ni un mot n'indiquèrent qu'il venait de jouer sa vie pour elle. Cet homme si près du trône, plus entouré, plus puissant, dans ce délire du peuple, que l'empereur lui-même, Claudia le sentait dompté sous sa main comme là-bas les lions enchaînés aux pieds de Cybèle. Elle eut l'orgueil de sa force et elle en eut la joie, l'ivresse de cet étrange sentiment qui n'était pas l'amour, mais la maîtrise de l'amour. Les Orientaux le disaient bien : « Les grands vents se lèvent pour atteindre les palmiers... »
Ce fut court. Le nain écarlate gambadait sur les gradins, jetant deux noms, comme une mélopée qu'il alternait d'éclats de rire : « Licinien. Celer ». « Celer, Licinien ». Instinctivement, Arria Claudia regarda César. Il souriait à son nain, avec la moue aimable des parents pour un enfant terrible et ce sourire s'étendit jusqu'au groupe des vestales, les enveloppa, s'y fixa.
Arria pensa : « Le malheur vient sur nous », et Comelia, tout intrépide qu'elle fût, changea de visage.