CHAPITRE VII
A l'atrium de Vesta, en dehors du culte que Ton rendait chaque jour à la Déesse par l'entretien du feu sacré, il ne se passait pas de mois sans quelque fête spéciale, à laquelle tout le collège des prêtresses prenait part. Trois surtout étaient célèbres. La fête de V Auguste, qui depuis César était le souverain pontife, en Mars ; la grande fête des Vestalia, qui durait huit jours, en Juin : elle avait ceci de particuHer que toutes les mères de Rome pouvaient pénétrer alors, et alors seulement, dans l'atrium et même dans l'enceinte du temple de Vesta, temple rond, à l'image de la terre, entouré de
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colonnes, que nous voyons au Forum; enfin, en Décembre, la fête nocturne de la Bona Deâ, célébrée chez un des Consuls, en présence des patriciennes les plus illustres. On se préparait à ces jours de réjouissances par des travaux de tous genres, les uns du domaine des esclaves, comme les apprêts des festins, le nettoyage minutieux des murs et du sol, les broderies nouvelles des stolœ ; les autres, comme la purification des objets du culte, la préparation des gâteaux liturgiques, la mola salsa, par les vestales elles-mêmes et, sous leur direction, par les enfants qu'elles formaient et les esclaves favorites. Nous trouvons ainsi Djemel auprès d'Arria Claudia aux environs de la fête de la Bona Deâ en Décembre. Elle lui passait à mesure la farine d'épeautre, l'eau et le sel, que la vestale pétrissait de ses doigts fins.
— Que feras-tu pendant les Satumedes? demandait Arria, souriante, à Tesclave qu'elle tenait le plus souvent auprès d'elle depuis la recommandation de Pomponia. Tu vas être heureuse de ces trois jours de liberté.
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— Tu es si bonne pour moi, Domina, que je ne regrette pas la liberté, dit Djemel.
— Tu me fais plaisir, reprit Claudia, qui goûtait dans les rares et naïfs éloges de la pauvre fille une sincérité qu'elle ne trouvait guère que là... Pourtant, trois jours tout à toi, quelle fête ! Qu'en feras-tu?
— Je voudrais, si tu y consens, aller chez Flavia Domitilla, répondit l'esclave. Elle ajouta im peu confuse : On m'a invitée. Je suis dans la joie.
— Invitée? A quoi? C'est Glycera sans doute?... Vous aurez quelque festin? Je ne te parle pas de folies, je sais que tu n'en fais pas... Mais il paraît qu'on t'aime beaucoup dans cette maison ? Les deux Domitillae veulent que tu sois heureuse ici. Et j'y songe : Pomponia Julia, cette exquise enfant, t'a nommée d'une façon tout à fait inouïe « sa sœur »? Qu'est-ce qu'elle veut dire? Vous servez le même Dieu sans doute ; mais enfin on n'est pas frère pour cela?... Nous serions parents de toute la plèbe de Rome !...
Elle rit à cette idée insoutenable. Djemel
mesurait attentivement le sel et le lui passait. La voix violente de Comelia résonnait de loin ; depuis les Ludi romani, l'existence auprès d'elle devenait intolérable.
— Sa sœur? continuait Arria. Les Pomponiae sont, avec quelques-unes de nous, les premières patriciennes de Rome !...
— Il est vrai ; et je demeure une esclave. Mais les âmes né connaissent pas les distances. Nous devrions nous aimer tous en frères et jusqu'à donner notre vie les uns pour les autres, dit Djemel avec calme.
— Tu donnerais ta vie pour moi? railla Claudia, encore plus surprise de cette première révélation de la charité que de l'égalité impossible. Voyons, parle en toute franchise. Tu sais que tu n'as rien à craindre avec moi.
— Je donnerais ma vie pour toi, Domina, répéta simplement Djemel.
— Pour me sauver de quelque danger? C'est rare... Mais enfin nous avons quelquefois des exemples d'un tel dévouement. Je veux t'affranchir avant qu'il soit peu.
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— Pour te sauver d'un danger, oui... Djemel baissa la tête jusqu'à la petite main blanche de farine, qui allait et venait dans la pâte — la vestale seule avait le droit de la pétrir ; — mais surtout, acheva-t-elle, pour te rendre heureuse pour l'éternité.
— Si tu pouvais assurer cela au monde, dit Arria Claudia riant franchement, quand on se meurt d'ennui et qu'on ignore qu'il y ait une éternité, c'est à toi qu'on élèverait des autels.
— Dieu nous l'assure, dit Djemel avec force.
— Et c'est de cela que vous allez parler avec les sœurs de ton âme?... Elle achevait sa besogne, secouant ses mains sur la pâte et les tendait à l'esclave pour qu'elle y fît couler de l'eau.
— Parler, oui, mais surtout prier...
Arria Claudia s'essuyait lentement les mains au linge que lu.^ tendait Diemel. Elle regarda un instant l'esclave obscure qui, maintenant, lui passait ses bijoux sans même y jeter les yeux ; Arria fît glisser dans la main déformée par les
durs travaux une des bagues qu'elle avait déposées avant la préparation de la mola salsa.
— Tiens, dit-elle à Djemel qui ouvrait les yeux tout grands de surprise, prends cette opale, en souvenir d'un jour où pour la première fois j'ai entendu quelqu'un qui m'a dit : « Je donnerais ma vie pour toi... »
Elle souriait, heureuse de faire plaisir, car elle était bonne ; heureuse aussi de penser qu'on le saurait, chez Flavia Domitilla, chez ses amies qui lui avaient laissé depuis leur entretien dans le jardin une impression extraordinaire. Elle voyait Pomponia dans là vivacité de ses seize ans, s'extasier sur cette belle bague et penser : « Comme elle est bonne ! Elle m'a écoutée » ; elle s'en réjouissait avec l'impression indéfinissable de faire un premier pas sur une route lumineuse.
Djemel laissa éclater une joie d'enfant :
— Que cette bague est jolie !... J'en rêvais une ainsi, pas aussi belle, mais blanche comme celle-ci. C'est trop pour moi, Domina.
— Alors, tu es contente? reprit Arria un peu surprise, un peu jdéçue de cette explosion de vanité intéressée chez une fille si humble d'ordinaire ; ces esclaves étaient donc tous les mêmes !
Mais déjà, Djemel ne l'entendait plus ; elle serrait le bijou précieux dans ses mains brunes et semblait regarder un spectacle invisible bien au delà de l'horizon étroit qui les enserrait de toutes parts...
— Domina, dit-elle après un peu de temps, très tranquille et comme recueillie en elle-même, si Dieu me donne de mourir pour toi, on te rendra cette bague... et... même si je l'ai portée, voudras-tu la reprendre?
La vestale tendit au soleil ses deux mains blanches comme des fleurs :
— J'écarte le présage, dit-elle en refoulant une émotion imprécise. En attendant, à la fin de la semaine, tu vas t'enfuir trois jours... Non?... Tu reviendras les soirs?... Je te laisse libre... Dis là-bas que je regrette de ne pouvoir sortir ; les rues sont impraticables; sans cela j'aime-
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rais savoir comment les Saturnales se passent dans cette demeure amie des Dieux.
La Bona Deâ et son culte, comme il était juste, passait avant les Saturnales des esclaves. La fête qu'on lui préparait à l'atrium était cette fête de nuit, célèbre à cause de son mystère même, et, chose rare ! de son mystère pur. Aucun homme ne pouvait y assister sous peine de mort. Le Consul qui prêtait sa demeure était seul présent, entouré des femmes de sa famille. Cette année, Domitien, Empereur, Consul et Souverain Pontife, avait ordonné que le sacrifice eût lieu au Palatin.
CorneUa officiait dans toute sa pompe. L'escalier qui reUait l'atrium de Vesta au Palatin ne l'avait pas dispensée d'arriver en litière, avec les six vestales en exercice, par la grande porte du palais ; et les licteiirs, xm à un, précédaient
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les vierges sacrées jusqu'à la salle royale où l'autel s'élevait. Toutes les femmes de sénateurs et de patriciens y étaient déjà réunies ; les Flaviae Domitillae, bien que les plus proches parentes de l'empereur, étaient absentes ; Fannia aussi. Seule de la maison des Flaviens, Julia Augusta, la femme de Sabinus, enlevée par Domitien et vivant au Palatin, trônait sur un siège à part, avec une impudeur incroyable. Sa présence dans ce palais et à cette place constituait l'offense la plus effrontée à Vesta, gardienne de la pudeur... Comelia, précédant les prêtresses, passa, affectant de ne pas la voir. Les matrones demeuraient distantes; il restait malgré tout assez de ces femmes, dont le nombre des années se comptait par celui des divorces, pour lui faire une cour imposante.
Le mystère de cette cérémonie réservée aux patriciennes seules était donc un attrait ; le plus grand tenait aux présages qui accompagnaient le sacrifice. Cicéron nous parle de la flamme qui jaillit de son autel domestique, tandis que, Consul en l'année 63, la Grande Ves-
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taie officiait chez lui. Il y vit une annonce de sa grandeur future. Dans ces oblations de parfums, d'eau et de feu, par les mains les plus sacrées de l'Empire, sans le mélange du sang et des victimes ordinaires, les regards attendaient volontiers quelque signe de la bienveillance des Dieux. Domitien, vêtu des ornements du Souverain Pontificat, se tenait à la droite de l'autel, plus attentif, semblait-il, et plus intéressé que les autres.
Cornelia aimait ces pompes où elle tenait le premier rang ; elle y officiait avec une majesté, une hauteur souveraine. Comme elle devait, par le fait même de sa charge, interpréter les signes sacrés, elle demeurait sanâ émoi, comptant bien rétablir son crédit ébranlé avec l'aide des Dieux qu'elle servait. Cet appel obscur et instinctif à l'Être souverain n'était-il pas ce qui demeurait de meilleur dans la religion antique? Quelque superstition ou quelque corruption qui s'y mêlât, prier restait un des beaux actes de l'homme. Cornelia, fort libre d'esprit, profondément inconsciente d'une pu-
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reté de pensées et de sentiments en harmonie avec la pureté matérielle qu'elle se flattait de garder, ignorant ou voulant ignorer ce que disaient les philosophes, que la bonté, la sagesse, la pitié rapprochaient des Immortels, ^.ttendait volontiers quelque signe céleste. Elle répandait les parfums avec abondance ; elle offrait les libations de ce geste inimitable pour lequel Vespasien et Titus voulaient lui élever des statues... Le temps passait... Aucun feu ne jaiUissait du bûcher sacré. Restait la flamme qu'Arria, selon les rites, avait allumée à l'autel de Vesta, pour l'apporter au foyer de l'Auguste. C'était le procédé raisonnable et prévu. Pourquoi forcer les Dieux aux miracles? Ils s'y refusaient. Les résines embaumées furent étendues par les jeunes filles sur les bois de l'autel. Cornelia prit à deux mains le vase où brûlaient les charbons sacrés, le pencha longuement...
Ses efforts restèrent vains. Repoussée par une force ennemie, la flamme, comme aux jours des Juvenilia, se repliait sur elle-même, se rejetait au dehors. La Grande Vestale, inclinée sur l'autel.
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!a promenait inutilement dans tous les sens... La sueur mouillait ses tempes. Elle savait bien ce que toutes les patriciennes pensaient en ce moment, ce qu'on leur inculquait par mille exemples : l'horreur de Vesta pour les mains indignes... En relevant la tête, les yeux de Cornelia rencontrèrent les yeux de l'Auguste pleins dironie et d'une feinte douceur. Elle frémit. Elle connaissait ce regard. Une fois encore, elle recommença ses efforts infructueux. Elle se tourna vers Arria Claudia.
— Vois, dit -elle à voix basse.
Le feu sacré lui-même vacilla un instant, jeta une dernière lueur et s'éteignit.
Comelia se sentit perdue. Elle ramassa toutes ses forces. Le vieux sang antique la dressa, superbe, devant le danger, dans la plus folle des bravades. Les Dieux s'éloignaient à cause d'une présence impure... Soit... Elle désigna Julia Augusta d'un geste assuré :
— Fais sortir cette femme, César, dit-elle.