‹ Les dieux de Babylone et de l'AssyrieChapitre 7 sur 8 · ES · texte numérisé non relu

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LE jé que plus tard; ils se ressemblent davantage entre eux, et surtout ils ont alors un caractère presque exclusivement local. Chacun d’eux est adoré seul avec son épouse, et quelquefois avec un fils complétant une triade formée sur le modèle des familles humaines, dans une ville, où il continue jusqu’à la fin d’avoir son principal sanctuaire, et dans cette ville il est regardé comme le premier des dieux.

Anou (Ana) règne ainsi dans Erech avec Nana (Dingiri); Bel (Moul-ge) avec Belit (Nin-ge) et son fils Adar (Nin-dara) dans Nipur; Éa avec Davkina et son fils Silik-moulou-khi dans Eridhou, Sin (Ourou-ki) avec Nana dans Our; Samas (Outou) dans Larsa en Chaldée avec son fils Nergal, puis à Sippara en Babylonie, où il est associé à Anounit, le Samas de Larsa et celui de Sippara semblent, du reste, avoir des physionomies assez différentes. Maroudouk et Zarpanit sont les dieux de Babylone; Nebo celui de Borsippa, où il a par exception Nana pour épouse; Nergal et Laz sont adorés à Cutha, Bin (Mermer) et Sala à Mourou. Quand la dynastie d’Our exerce une suprématie effective sur toute la Chaldée, cette suprématie se traduit dans l’ordre de la religion par une prééminence reconnue partout à Sin, le dieu spécial de la ville; maïs la même prééminence passe à Samas quand le pouvoir et l’hégémonie appartiennent à des rois sortis de Larsa. Aucune inscription de ces âges reculés (de 3000 à 2000 environ av. J.-C.) ne réunit, comme on le voit si souvent aux époques postérieures, le cycle des grands dieux dans les mêmes adorations.

C’est au même état de choses et à la même période historique que se rapporte la collection d’hymnes liturgiques, rédigés en langue accadienne et accompagnés d’une traduction interlinéaire assyrienne, que j'ai eu l’occasion d'étudier dans un autre travail’. Les belles recherches de M. le comte de Vogüé ont prouvé que c’est dans cet état que sont toujours demeurées les religions des peuples de la Syrie et de la Palestine, qui ne subirent pas, comme celles du bas Euphrate, l'influence du travail d’une corporation sacerdotale unique et puissante. | Et la formule qu'en a donnée l’éminent académicien diplomate n’a besoin d’être modifiée en rien pour s'appliquer à la forme de la religion chaldéo-babylonienne antérieure à sa systématisation, qui fut en réalité sur bien des points fort artificielle. Il y a là tout un groupe de religions étroitement apparentées entre elles et qu’on peut quali-

1. Un Véda chaldéen, dans le tome II de mes Premières civilisations.

2 NOM ; fier de kouschito-sémitiques ou d’euphratico-syriennes, qui présentent toutes les mêmes données fondamentales, avec des noms de dieux en grande majorité communs. C’est une des familles les mieux caractérisées et les plus définies qui s'offrent à l’étude de la science des religions. pont

La conception de l'être divin unique et universel, qui se confond avec le monde matériel émané de sa substance et non créé par lui, s’y rencontre partout à la base et en a été certainement la notion primordiale. Mais l’essence de ce dieu, comme dans tous les panthéismes antiques, est d’être à la fois un et plusieurs. C’est un dieunature, opérant dans tout l'univers et auteur de la vie physique, ravageant chaque année son œuvre, pour la renouveler ensuite au changement des saisons; et ces opérations successives de destruction et de renouvellement, par suite de la conception panthéistique de son essence, il était regardé comme les produisant, non pas dans un monde distinct de lui, mais dans sa propre substance, par une réaction sur lui-même. À chaque phase de ces opérations correspondait un nom divin particulier et une hypostase distincte, qui devenait dans la forme extérieure une personnification spéciale. De là un développement primitif de mythologie, qui avait pris un caractère tout local, même sur les bords de l’Euphrate et du Tigre, jusqu’au moment du grand travail d’unification et de systématisation que ne connurent ni la Syrie ni la Phénicie. Chaque tribu et chaque ville envisagea plus spécialement l'être divin sous un des aspects dont il était susceptible, dans un phénomène déterminé de la nature ou dans un des principes qu'admettait la physique grossière du temps. Il en résulta autant de dieux en apparence distincts, mais qui, pour celui qui veut les étudier attentivement, tendent bientôt à se confondre -entre eux et à se ramener à l’idée primordiale de la substance divine.

Cause et prototype du monde visible, un dieu-nature a nécessairement une double essence; il possède et résume les deux principes de toute génération terrestre, le principe actif et le principe passif, mâle et femelle; c’est une dualité dans l’unité, conception qui, par suite du dédoublement des symboles, a donné naissance à la notion des divinités féminines. La déesse, dans les religions du groupe euphratico-syrien, est qualifiée de « manifestation » du dieu mâle auquel elle correspond. Elle n’en diffère donc pas essentiellement : c'est pour ainsi dire une forme subjective de la divinité primitive, une deuxième personne divine, assez distincte de la première pour

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lui être associée conjugalement, mais pourtant n'étant autre que la divinité elle-même dans sa manifestation extérieure. Cette conception générale de la divinité féminine se subdivise, aussi bien que la divinité mâle, en une foule de personnifications locales ou attributives. Aussi, dans la Chaldée et la Babylonie, comme dans la Syrie et la Phénicie, tout dieu est nécessairement accompagné d’une déesse qui lui correspond. Les personnages divins ne se conçoivent pas isolément, mais par couples ; et chacun de ces couples constitue une unité complète, reflet de l’unité primitive. D'où résulte que les deux personnages qui le forment sont réciproquement complémentaires l’un par rapport à l’autre. Quand le dieu a un caractère solaire, la déesse a une nature lunaire : si l’un préside au jour, l’autre préside à la nuit; si l’un personnifie les éléments regardés comme actifs, le feu et l'air, l’autre personnifie les éléments passifs, l’eau et la terre.

Dans ce fonds commun des religions euphratico-syriennes, les formes divines ont quelque chose de vague, d'indécis et de flottant. Les dieux de la Chaldée et de Babylone, tels que nous les voyons dans les plus anciennes inscriptions et dans la collection des hymnes liturgiques en accadien, avant le grand travail qui fixa définitivement leurs rangs et leurs attributions, sont pareils à ces dieux de la Syrie dont on a dit justement qu’ils n’ont «nulle fermeté dans les contours, nulle détermination sensible, rien qui rappelle la vie et la person- . nalité des dieux homériques; qu’ils ressemblent plutôt à ces dieux de l’enfance de la race aryenne, à ces divinités presque sans consistance encore des Vêdas, où Varouna, Indra, Agni se confondent si souvent, et où le dieu qu’on invoque, Indra, Savitri ou Roudra, est toujours le plus haut et le plus puissant des dieux ‘.» En les distribuant plus tard dans la savante hiérarchie d'émanations que nous avons étudiée, en donnant à chacun une personnalité plus distincte avec un rôle nettement déterminé, en les localisant, pour ainsi dire, chacun dans un des grands corps célestes, on modifia quelquefois leur nature primitive d’une manière profonde et que dans certains cas il nous est impossible d'apprécier.

Je crois avoir démontré ailleurs — et c’est, du reste, chose généralement admise — que Adar-Samdan, l’Hercule chaldéo-assyrien, dompteur de monstres, dont on fit alors le dieu de la planète Saturne,

1, J. Soury, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er février 1872.

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était à l’origine une personnification solaire; même dans son nouveau rôle, il garde bien des traits de sa première physionomie, et les tablettes mythologiques l’appellent encore « le Soleil du sud, le Soleil de midi. » Dans le culte particulier de la ville fameuse de Sippara, Adar-Malik (Adrammelech dans la transcription biblique) c’est-à-dire « Adar roi, » parallèle au Moloch de la Phénicie et de la Palestine, s’identifie avec Samas ou du moins représente une de ses faces, le soleil implacable de l'été, qui à l’heure de midi, quand l'intensité de sa flamme atteint son point culminant, dévore les productions de la terre, et que des victimes humaines peuvent seules apaiser. La nature originaire de ce dieu est clairement indiquée par les cérémonies funèbres célébrées en l’honneur de l'Hercule assyrien, cérémonies que Raoul Rochette a étudiées autrefois, dans un mémoire spécial, d’après les sources classiques; c’est en tant que Soleil qu’il y figurait comme un dieu mourant pour renaître plus tard et dont on montrait le tombeau. C’est à cette mort périodique et volontaire - d’Adar comme dieu solaire que je crois devoir, rapporter le fragment d’un hymne bilingue, qui appartient encore aux admirables collections du Musée Britannique :

Il est venu, il est descendu dans le gouffre de la terre; Soleil, il est entré dans la terre des morts.

Dans un mois non salutaire a eu lieu sa descente par le chemin que prennent tous les hommes,

vers l’enclos des morts, libre, vers la terre lointaine où l’on ne voit plus.

Au reste, l’attribution d’un dieu originairement solaire à la planète Saturne est attestée par Diodore de Sicile dans son exposition du système d'astronomie religieuse des Chaldéens, car il dif en parlant de cette planète : « En tant que la plus remarquable et celle qui fournit le plus d’augures, ils l’appellent Soleil. » C’est pour cela que la mêine planète est appelée, dans le résumé de l'astronomie d'Eudoxe que contient un papyrus grec du Louvre, « l’astre du soleil, » 6 roÿ NAiOU dote. |

En général, on peut dire que dans l’état le plus ancien de la religion chaldéo-babylonienne, aussi bien que dans celles de la Syrie, la grande majorité des dieux mâles étaient avant tout des dieux solaires, quelle que soit, d’ailleurs, la façon dont on est parvenu à

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dénaturer leur physionomie en l’individualisant davantage pour la faire entrer dans les cadres du système de hiérarchie qu’on avait conçu. Par contre, le point de vue planétaire, qui joue un rôle si capital dans la phase suivante de la religion, parait presque absent dans la première époque, et l'influence des idées astrologiques auxquelles il se rattache semble n’avoir commencé à prédominer dans la religion qu'au moment où se produisit l’évolution qui la systématisa définitivement, en grande partie sous l’inspiratien de ces idées nouvelles. La seule divinité qui dès les temps les plus anciens présente une physionomie planétaire bien caractérisée, est Istar. En revanche, rien de plus clair et de mieux établi que le caractère solaire de son époux Doumouzi ou Tammouz, dont toute la légende, avec les cérémonies de deuil annuel auxquelles elle donnait naissance, a passé de Babylonie en Phénicie. Ces dieux, qui meurent et ressuscitent périodiquement, sont des personnifications du soleil dans les phases successives de sa course diurne et de sa course annuelle. r Tel a été originairement Maroudouk, le dieu tutélaire de Babylone, localisé postérieurement dans la planète Jupiter, mais dont le nom accadien originaire, Amar-Outouki, signifiait « éclat du soleil, » et qui, lui aussi, mourait pour revenir à la lumière, car on montrait son tombeau dans la pyramide de Babylone. Sans doute cette dernière. circonstance était, comme le tombeau de Zeus chez les Crétois, en rapport avec les légendes qui faisaient régner Maroudouk ou Nemrod sur la terre, à Babylone ; de même, à Ninive, un des édifices sacrés était censé renfermer le tombeau de Ninus ou de Sardanapale, deux formes terrestres de Adar-Samdan que les traditions héroïques faisaient régner sur l’Assyrie, au début de la monarchie. Mais il est fort significatif que, dans toute l'Asie antérieure, de semblables tombeaux divins ne se rencontrent que pour les dieux solaires mourant périodiquement, tel que nous venons de voir qu'était Adar. Sin, le dieu de la lune, passait aussi pour avoir régné sur la terre, à l'origine des temps humains, et c’est ainsi qu'il était le type de la royauté ; mais rien jusqu'ici ne permet de croire que sa ville sainte, Our, prétendit posséder son tombeau. Au contraire, on montrait celui d'Adonis ou Tammouz à Byblos, comme celui de Maroudouk à Babylone. Il semble donc que c’est la donnée religieuse du dieu mourant et ressuscitant qui a produit l'établissement des tombeaux divins, et qu’au lieu qu'ils soient nés des légendes sur les dieux transformés en

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rois, l’existence de tels tombeaux a contribué, au contraire, à la for-

mation des légendes.

Bin lui-même est encore qualifié dans quelques documents astrologiques de « Soleil du sud au plus haut de sa course, » et nous avons vu tout à l'heure que, même après avoir pris rang dans la systématisation générale du panthéon comme dieu de l'atmosphère et de ses phénomènes, il garde parmi ses suivants des personnages qui se rapportent à son ancienne nature, puisque leurs noms signifient « Lever du soleil » et « Lumière du soleil. » Enfin, comme l’a remarqué justement M. le comte Baudissin, le caractère tout solaire du Baal de la Phénicie donne lieu de penser que telle était aussi l'essence du Bel de Babylone et de la Chaldée avant son identification au Moul-ge accadien, qui changea profondément sa physionomie. L’épopée principale de la Babylonie reposait sur un fondement analogue; le héros son protagoniste, que nous appelons provisoirement Izdhoubar, faute de connaître encore la lecture positive de son nom, était une personnification solaire, et ses douze grandes aventures correspondaient aux douze signes du zodiaque.

Cependant il y avait quelques dieux mâles qui, dès les temps les plus reculés de la religion chaldéo-babylonienne, faisaient exception à ce caractère solaire général, Sin est la lune (dont il porte le nom “nême dans la langue assyrienne), la lune envisagée comme mâle et douée d’une puissance active, c'est-à-dire considérée par rapport à la terre, car la lune est conçue comme femelle par rapport au soleil, ainsi que nous le voyons dans le couple de Goula et de Samas. Aussi, dans son grand sanctuaire d'Our, Sin a-t-il pour épouse une déesse essentiellement chthonienne, personnifiant la Terre. De plus, par suite du double aspect que la lune peut revêtir suivant le point de vue auquel on l'envisage, ce dieu, dans plusieurs récits mythologiques dont le plus important a été recueilli par Ctésias ‘, est représenté comme androgyne, de même que Mên, le dieu lunaire des religions de l’Asie-Mineure, avec lequel il a une très-étroite analogie.

Quant à Anou, dès la période la plus ancienne de la religion euphratique, il réalisa la conception du dieu uranique et cosmique, à la fois ciel, temps et monde, que les Grecs rendaient par Æon, en parlant des cultes asiatiques, et les Romains par Sæculum, de ce

1. C’est la légende du héros Nannaros, dont le nom n’est autre qu’une des épithètes assyriennes de Sin, Nannar, «l'Illuminateur ».

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