‹ Les dieux en voyageChapitre 155 sur 162 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LE GOUPILLONNEUR (tendant son goupillon)

Prenez, bonnes âmes.

Que m'ofFres-tu, là ?

LE GOUPILLONNEUR

De l'eau bénite.

LE BON DIEU

Aurait-il plu aujourd'hui sans que je le sache?.... La terre ne s'est point fécondée de la rosée du ciel...

LE GOUPILLONNEUR (voix de pie)

C'est de l'eau consacrée, monsieur.

LE BON DIEU

Où fut-elle puisée?

LE GOUPILLONNEUR

Dans la rivière.

LE BON DIEU

A quel usage fais-tu servir tes gouttes corrompues ?

LE GOUPILLONNEUR

Vous êtes bien ignorant : à sanctifier sa prière par le signe de la croix.

LE BON DIEU

Cette pauvre prière est donc ensevelie dans les formules ? L'œil de Dieu lui-même ne peut plus la reconnaître, ainsi dissimulée sous son masque d'emprunt — c'est une violette dans un taillis épineux.

LE GOUPILLONNEUR

Vous dites ?.... je ne comprends rien à vos paroles.

Je ne suis pas mieux instruit de ton métier; tu parais Le pratiquer sans goût.

LE GOUPILLONNEUR

Dame, on n'est pas là tout le jour pour son plaisir. Je me gagne le paradis, on peut le dire.

LE BON DIEU

Le paradis!.... tir, mon ami, il n'est point une sotte récompense promise aux infirmités qui savent geindre, faute de mieux, mais un asile définitif d'où peuvent être exclues les sombres figures comme la tienne.

LE GOUPILLONNEUR

Vous êtes bien insolent !

LE BON DIEU

Calme-toi, goupillonneur. De fait, on peut espérer mieux qu'une société de rébarbatifs, de vilains ou de pauvres d'esprit. Crois-tu que le paradis continue le cloître ou l'hôpital, par hasard 1

LE GOUPILLONNEUR

Laissez-moi tranquille où j'appelle monsieur le curé.

LE BON DIEU

Excuse le sens un peu confus de mes paroles — je suis étranger.

LE GOUPILLONNEUB On le voit — vous parleriez autrement de l'eau bénite.

LE BON DIEU

Un détail : la conserve-t-on en bouteilles ?

LE GOUPILLONNEUR

Bien bouchées. Vous êtes Anglais, sans doute?

LE BON DIEU

Je te souhaiterais la clé d'une meilleure cave — il est vrai que tu n'es pas chanoine, triste corbeau perché dans ta stalle pour croasser en signe de pluie.

(Le goupillonneur se lève furieux, mais il se rassied, aussitôt, avec les marques du plus profond sommeil.)

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