SCÈNE V
LE GOUPILLONNEUR (tendant son goupillon)
Prenez, bonnes âmes.
Que m'ofFres-tu, là ?
LE GOUPILLONNEUR
De l'eau bénite.
LE BON DIEU
Aurait-il plu aujourd'hui sans que je le sache?.... La terre ne s'est point fécondée de la rosée du ciel...
LE GOUPILLONNEUR (voix de pie)
C'est de l'eau consacrée, monsieur.
LE BON DIEU
Où fut-elle puisée?
LE GOUPILLONNEUR
Dans la rivière.
LE BON DIEU
A quel usage fais-tu servir tes gouttes corrompues ?
LE GOUPILLONNEUR
Vous êtes bien ignorant : à sanctifier sa prière par le signe de la croix.
LE BON DIEU
Cette pauvre prière est donc ensevelie dans les formules ? L'œil de Dieu lui-même ne peut plus la reconnaître, ainsi dissimulée sous son masque d'emprunt — c'est une violette dans un taillis épineux.
LE GOUPILLONNEUR
Vous dites ?.... je ne comprends rien à vos paroles.
Je ne suis pas mieux instruit de ton métier; tu parais Le pratiquer sans goût.
LE GOUPILLONNEUR
Dame, on n'est pas là tout le jour pour son plaisir. Je me gagne le paradis, on peut le dire.
LE BON DIEU
Le paradis!.... tir, mon ami, il n'est point une sotte récompense promise aux infirmités qui savent geindre, faute de mieux, mais un asile définitif d'où peuvent être exclues les sombres figures comme la tienne.
LE GOUPILLONNEUR
Vous êtes bien insolent !
LE BON DIEU
Calme-toi, goupillonneur. De fait, on peut espérer mieux qu'une société de rébarbatifs, de vilains ou de pauvres d'esprit. Crois-tu que le paradis continue le cloître ou l'hôpital, par hasard 1
LE GOUPILLONNEUR
Laissez-moi tranquille où j'appelle monsieur le curé.
LE BON DIEU
Excuse le sens un peu confus de mes paroles — je suis étranger.
LE GOUPILLONNEUB On le voit — vous parleriez autrement de l'eau bénite.
LE BON DIEU
Un détail : la conserve-t-on en bouteilles ?
LE GOUPILLONNEUR
Bien bouchées. Vous êtes Anglais, sans doute?
LE BON DIEU
Je te souhaiterais la clé d'une meilleure cave — il est vrai que tu n'es pas chanoine, triste corbeau perché dans ta stalle pour croasser en signe de pluie.
(Le goupillonneur se lève furieux, mais il se rassied, aussitôt, avec les marques du plus profond sommeil.)