SCÈNE XXI
MERCURE
Charmant berger, au rustique langage, sous ton vêtement de bure tu m'as l'air d'un drôle bien conformé. Mes compliments, fds malin de la nature. Quitte pour un instant ton air hébété qui convient à tes bons tours d'hypocrisie ; réponds-moi franchement.
pan
Je ne vous comprends point, mon bon monsieur.
MERCURE
Mon caducée te ferait ouvrir les oreilles, subtil vendeur.
PAN (à part)
Mercure ! c'est bien lui, le grand maraudeur. (Haut) Que voulez-vous ? Vous êtes bien sans-gêne avec les petites gens.
Tes moutons sont à vendre ?
PAN
Pour sûr.
MERCURE
As-tu besoin d'un cheval ?
PAN
Aussi ben.
MERCURE
Le voici, fait exprès pour toi. Je ne me connais guère en moutons; — les trente bêtes me conviennent. L'un pour l'autre, marché conclu. Le cheval coûte 300 écus.
PAN
C'est-y la vérité ?
MERCURE
On n'a jamais douté de ma parole ! (a part) Bonne vanité commerciale...
PAN
Fichtre! que c'est cher un cheval. Mes moutons pour un cheval !.... Vous
vous gaussez du pauvre monde. C'est ma ruine, ma vraie ruine... Je ne suis pas un fin luron, moi !
MERCURE
Cette voix mignarde ce visage...
PAN
Faites courir le cheval, pourvoir.
MERCURE
Et toi, fais lever ton troupeau ; il s'engourdit à rester couché depuis le matin, (a pan) Cette mine prudente et rusée... Par Vénus! c'est Pan, l'agreste flûtiste.
PAN
La route a ben fatigué les pauvres bêtes...
MER EURE
Attends, il y a toujours moyen de les éveiller, (n frappe du bout du pied le
ventre d'un mouton qui sonne creux.) Ouais — (Jlfcst ceci
PAN (levant sou bâton)
Allez vous eu, vilain homme !
MERCURE
Tes moutons jouent du tambour, l'ami. Voyons un peu. A les engraisser de vent, tu n'as point perdu tes peines, (u donne un coup de ciseau à l'oreille de ranimai qui se dégonfle comme une outre crevée.) .Merveilleux ! merveilleux — voici un orage déchaîné dans nies jambes. Et la bourre <|iii me reste aux mains... Le poumon menace ruine... Fou que j'étais de négliger l'œil; — j'aurais dû lire aussi dans le tien, gentil berger. Ah î parbleu! c'est bien joue ; je vous salue mon maître.
PAN
Ton élève, adroit Mercure, éternel dieu des avisés.
MERCURE
Je suis trahi. Honjour Pan, Arcadius deus — embrassons-nous, sans rancune. Comme te voilà changé — à ton désavantage... Et (ju'as-tu fait de ta cornemuse, Pan, mon ami ?
PAN
Tu l'as vu : un soufflet pour arrondir mon bétail. La musique est un
divertissement champêtre peu goûté. Je dirais mieux : la musique, sous l'impulsion d'un progrès de contrebande, tourne à la maladie comme l'amour — despotique maladie qui met une main impertinente sur tous les arts et se change en dissolvant social. Shakespeare, lui-même, trouve en elle son Shylock. Crois-moi : la meilleure flûte ne vaut pas un boisseau d'orge arraché au voisin. Dans le poulailler du naïf les poules pondent des feuilles. Mieux vaut pré noyé que grand lit doré. A langue grossière, visage épais. En gardant les moutons les couleurs du temps s'apprennent
MERCURE
Grâce ! grâce ! — c'est plus qu'il n'en faut pour corrompre une oreille saine. Qu'as-tu fait de ta primitive simplicité, corrupteur de la nature?
PAN
Un piège à loups pour les curieux.
MERCURE
Et ta droiture ?
PAN
C'est l'appât. Avec les renards, se fait-on poule?
(Arrivent les dieux voyageurs.)