‹ Les dieux en voyageChapitre 37 sur 162 · SCÈNE XXVIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XXVIII

DIANE

Ah ! le triste jardin ! ce n'est point ici que les fauvettes viennent chanter.

JUPITER

C'est que les oiseaux pénètrent la pensée de l'homme. L'ombre des cyprès est fatale à l'amour. Tout, dans la nature, s'organise par un secrel accord. Superstitieux Pan, avance sans crainte.

PAN

Voyez la chouelte, sur ce mur délabré... Elle jette un mauvais sort à ceux qui la troublent, dit-on.

MINERVE

Ah! tues bien encore l'homme des champs, dominé par l'ombre et la nature en attendant que la science le délivre... Son cri ressemble au sanglot, tu vas dire ? C'est ta frayeur qui invente cela. L'homme suppose dans l'animal les propres traits de son caractère.

JUNON

Des tombes couvertes d'herbe... d'autres, fraîchement remuées des

croix debout ou renversées

MOMUS (assis sur un Icrtrc)

Le temps n'épargne rien des simulacres humains Parcourons cette

ville morte. Avec sa population de poussières, elle nie rappelle les cités disparues. A l'ombre des cyprès et des saules, l'esprit aime à se retracer le néant. Pauvres fleurs, suave ornement des sépultures, vous êtes le parfum de tant de corruptions. Ainsi la nature protège l'homme, conviant d'un vêtement splendidc ses imperfections et le faisant aimer par le doux relief de sa beauté miséricordieuse. 0 vieille Mort, veux-tu donc plaire encore pour orner avec tant de soin ta dépouille informe ! A tes

nocturnes compagnons tu dresses des autels, des temples, de somptueuses demeures, de mystérieuses retraites afin de simuler une existence qui n'est plus. Livides combattants, vaincus la veille et couchés sous vos tentes massives, attendez les désertions qui rallient tous les camps ennemis dans une inaltérable quiétude devenue bientôt de l'oubli ! Que de mensonges gravés dans l'épaisseur de ces marbres, épitaphes ampoulées, ridicules maximes, invocations burlesques, phrases d'amour et de piété que le passant commente d'une lèvre railleuse, venant ici chercher le recueillement ou l'exemple. Comme les morts nous désavoueraient s'ils pouvaient faire entendre leur voix ! Ces grossiers éloges pèsent à leurs poitrines nues.... 0 larmes ! vous ne pouvez plaindre ; gardez-vous de couler, pudiques larmes que toute lumière effarouche, en ce lieu d'apparat dont la vanité moderne a fait une promenade publique — ou plutôt un bazar sentimental bon aux entretiens de tout genre.

CARON (le dos tourné, comblant de terre la fosse — il chante l'air populaire)

Tous ces brillants dehors, cette pompe, Ces biens, ces trésors, tout nous trompe,

Tout nous éblouit Et tout nous échappe et s'enfuit.

NEPTUNE

Holà ! lugubre oiseau, cesse ton ramage discordant.

CARON (sans se retourner)

Si tu viens ici pour te distraire, passe ton chemin.

MOMUS

Le silence convient à la mort.

CARON

Le chant dispose au sommeil.

Tu radotes.

CARON (toujours occupe)

Comme tout cœur qui veut consoler.

MOMUS

Tes maximes méritent une honorable sépulture.

CAR ON

Tu ne lasseras pas la patience d'un fossoyeur. J'en connais de plus forts que toi en raillerie, camarade.

MERCURE

Et qui donc, s'il te plaît ?

CARON (se retournant, un crâne à la main)

Celui-là !

JUPITER (courant l'embrasser) Mon vieux Caron ! Je ne m'étais pas trompé.

CARON

Mes amis ! mes amis ! vous ! Je De rêve pas ! Vous n'êtes pas des fantômes ! Ah! je n'espérais plus vous revoir... Que de temps écoulé! Reposez-vous un instant. Prés de cette fosse ouverte notre joie est impie. Il faut pourtant que mon labeur s'accomplisse.

JUPITER

Est-ce là ton occupation habituelle, digne Caron?

CARON

Oui. Nulle autre ne pouvait autant convenir à mes goûts. Mieux vaut servir les morts que les vivants, à tout prendre. De ma besogne, ils ne se plaignent guère ; leur compagnie m'est profitable, bien que L'homme ail encore perverti la mort en la forçant au mensonge. Mais sous ce vêtement pompeux et grotesque dont le monde habille 1rs trépassés, cherchez la dépouille confiée au sol et vous recevrez la plus profonde des leçons : la terre, immuable depuis une immensité de siècles, n'a pas d'autre engrais que l'homme !...

JUPITER

Rcgrcttcs-tu ta barque et le Styx au neuf cercles concentriques ?

CARON

Souvent ; la mort m'y semblait belle et imposante.

JUPITER

Eh bien !... tu vas apprendre des choses mémorables... Mais je te dirai cela cette nuit. Viens avec nous.

CARON (il chante en comblant la fosse)

Pauvre enfant, te voilà pris Dans la souricière...

Pax vobis. Encore quelques pelletées de terre. Me voici. Br ma

poitrine est glacée. Une goutte de ce breuvage lui donnera de nouvelles

forces, (il boit à sa gourde pleine.)

MERCURE

Caron serviteur de Bacchus ?

MOMUS

Assurément — il ensevelit ceux que l'autre pousse à terre.

CARON

Son serviteur et son compère, quelquefois.

JUPITER

Que dis-tu? Il est donc ici, mon fils Bacchus? — tu le connaîtrais ?...

CARON

A deux pas ; — allons le voir.

MERCURE

Le sort nous comble de ses faveurs.

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