SCÈNE XXIX
PREMIER RUVEUR
Une bouteille, patron.
DEUXIÈME BUVEUB
Deux bouteilles. Vas-tu pas me taxer !
TROISIÈME BUVEUB
Du vin ! du vin, ou j'arrache les vignes ! (il brise un verre el s'entaille la main. Lo sans COUlë.)
DEUXIÈME BUVEUB En voilà du chaud ! Animal braillard, assieds-loi — ton ventre es! un tonneau.
TROISIÈME BUVEUB
Je veux boire, là ; père capucin,bois de l'eau, toi. Le chagrin s'en va quand je vendange. Tu feras pas taire un compagnon, blanc-bec d'aristo. C'est la consolation de l'ouvrier — travailler ou boire ; et quand y a pas de travail, voyons, qu'est-ce que t'en dis toi, de ça, monsieur ? On nous gruge, hein ! Tu commences ton tour, mon vieux ; en route on entend plus d une histoire dont on fait son profit. Ça va mal pour les bons vivants, dit le journal... T'as pas lu un journal, toi, ignorant ? C'est comme qui dirait quelqu'un qui vous tape sur l'épaule pour vous conseiller : fais ça, t'auras ça — voilà la chose ! Ah! j'en ai lu de ces frotte-cul, le matin à la gargotte, quand j'habitais rue de Charonnc. Ils sont tous les mêmes. Quelle blague !... L'un veut les abonnés blancs, l'autre les abonnés rouges ; l'ouvrier lape, et la maison se démolit sur lui. Les autres... va-t-en sur les remparts — avec les violons, pour faire la noce. C'est égal, l'aristo n'est pas bon, tu m'entends, et la blouse froisse plus que de raison l'habit qui pend au dos du
pas grand'chose. Veux-tu une vérité ? — j'vas te la dire : d'où vient l'embêtement en tout des petits ? — des gros messieurs — des propre à rien, des faignants qu'ont le sac. Nom d'un pétard ! c'est eux qui foutent la vie couleur d'ordure pour nous, qui la détraquent, qui nous chassent de partout. C'est tout trop cher pour not' museau. Y faut lécher nuit et jour ces gueules de bondieusards pour bouloter une pauvre croûte. On voudrait nous voir à la lanterne, les pauvres ; heureusement, le riche s'en va, c'est connu, le pauvre reste. En attendant, quand les parvenus font leurs crânes, c'est l'ouvrier qui mâche la besogne de tout le monde. A bas les maîtres ! Le vrai maître, c'est celui qui n'a besoin de personne : deux bons bras gagnent leur pain — pas vrai, Tourangeau ? Et qu'est-ce qu'un roi, je te le demande ? un farceur qui rigole aux dépens de la nation. Il n'y a qu'à faire le beau, tiens, comme ça... Gobe la prune, mon bel agneau ! Père Bacchus, du vin.
PREMIER BUVEUR
Une bouteille.
DEUXIÈME BUVEUR
Deux bouteilles ! (n chante.)
Bon Français quand je vois mon verre Plein de ce vin couleur de feu, Je songe, en remerciant Dieu, Qu'ils n'en ont pas en Angleterre.
TROISIÈME BUVEUR
A la mer, les Anglais ! on leur z'en donnera du vin des bons zigs... En voilà-t-il pas des mannequins — imaginez-vous que ça a la faiblesse de se laisser gouverner par une femme!... Du vin ! (n chante.)
On entend un écho, trois échos Des plus beaux Bacchus n'est pas mort (ter) Car il vit encor.
Père Bacchus, dieu du jus divin.
BACCHUS
Que veux-tu, Dédale, mon garçon ? Ta chanson me réjouit, clampin de mon cœur.
TROISIÈME BUVEUR
Il faut trinquer ; votre visage, père Bacchus, console les vrais amis de la bouteille,
BACGHUS (il fredonne)
Quand je bois, c'est pour m'enivrer...
Prends ton verre ; moi, je garde la bouteille ; si je trinque, le tonneau y passe.
DEUXIÈME BUVEUR
Vous êtes un crâne, père. Je l'ai vu tenir tête à vingt cuirassiers. Cré nom ! les a-t-il roulés !
PREMIER BUVEUR
Je vous estime comme un dieu. Vous êtes un bon, c'est pas pour dire : sans la rigolade, sans le petit bleu, que devient le inonde ? — un couvent de capucins.
DEUXIÈME BUVEUR Ah ! mon gaillard, si jamais nom fut bien calé, c'est le lien. T'es pas un suceur de glace, toi. On t'a écrasé un fameux raisin sur le visage en venant au monde !
BACCIIUS
Je ne mens pas à mon enseigne. Apprends ma véritable histoire : j'ai le premier planté la vigne. Allons, verse.
DEUXIÈME BUVEUB
Et Noé ? — ton verre est plein...
BACCIIUS
lia enseigné à la mettre en bouteille.
TROISIÈME BUVEUR
C'est d'un renard, le vieux Noé. Honneur aux compagnons du devoir ! Le vin, voilà mon ami. J amais fait un fameux mastroquet pour la couleur du physique. Le jeune est de trop, mon vieux.
BACCIIUS
Quand on boit sec, a-t-on faim, imbécile ? Apportez du vin.
TOUS
Du vin !
PREMIER BUVEUR
Trinquons à la fraternité !
BACCHUS
A l'égalité 1
PREMIER RUVEUR
Dis donc, fraternel : celui qui voudra te faire capot aura des demisetiers à mettre en cave.
TROISIÈME BUVEUR
T'es pas un bon. On a le petit mot pour rire, à l'occasion. Tous égaux — vive la liberté !
BACCHUS
La liberté, mes enfants, vieux mot dont on ne connaît plus l'emploi. N'as-tu pas l'exercice de tes forces ? Que veux-tu de mieux ? Si tu agis pour vivre, soumets tes mouvements aux éternelles volontés supérieures, et si tu penses, garde un dédaigneux silence sur l'acte humain. Va, va, sa folie n'est digne que de pitié. Tu ne le changeras pas. Il aurait bien besoin de retourner sa veste du côté du pauvre monde pour être un peu juste. Sois tranquille : le travailleur prendra la corde ; le destin moderne l'y conduit tout doucement. Le monde, désormais ouvert, appartient aux mains laborieuses, aux solides, aux vaillants. Tous les privilèges agonisent. Dans bien des cas, pour prendre patience, dis-toi ceci : que tes chaînes imaginaires sont le meilleur équilibre pour tes grossiers penchants, (a pan) Attention... je ne suis plus cabaretier, je m'envole.
TROISIÈME BUVEUR
Allons ! tu parles pour épater le client. T'es monsieur l'orateur. Je ne respecte rien. Je me fiche des autres ; j'obéis pas, moi ! Les opinions sont libres.
BACCHUS
Mais le crédit est borné. Les opinions de gosier veulent caution. Holà, les autres ! reprenons haleine pour régler les comptes, (a part) Un dieu a toutes les peines du monde pour se déclarer l'hôte de l'homme, si grande est sa voracité.
TROISIÈME BUVEUR
Nous n'avons pas besoin de toi, propriétaire... chacun son écot. T'as bu, paie.
BACCHUS
J'accepte. Là est l'explication la plus sage des fraternités terrestres. Tous frères ! — après le règlement.
(On appelle Bacchus de la chambre voisine. Le dieu s'éloigne. A ce moment, devant les fenêtres de l'auberge, passe Jupiter. Peu après, un attelage de saltimbanques.)