‹ Les dieux en voyageChapitre 7 sur 162 · A LA GRILLE DU PARC DU CHATEAU · texte numérisé non relu

A LA GRILLE DU PARC DU CHATEAU

SCÈXE V

JUPITER

Descendons tous.

VICOMTE DE L'AIGLE

Sire, avant d'entrer, ne serait-il pas au moins convenable de préparer votre accueil ?

JUPITER

Les rois déshérités sont les hôtes de l'univers.

MO MUS

Ou les vagabonds, pour mieux dire. J'en ai vu un, besace au dos, tendre la main. Pour ce délit, on lui imposa une amende de trois li anes qu'il ne put acquitter — et six jours de prison qu'il fit bel ei bien, sans se plaindre, dans le goût du Richard III des chroniques. L'indifférence moderne a civilisé les sentiments. H était pauvre, le malheureux roi : touchant exemple dont personne ne lui sut gré. Ce fui même, croyez-moi, l'unique faiblesse dont ses' sujets devaient lui garder à jamais rancune. Si nous ne sommes plus souverains, restons encore maîtres par l'argent. Ceci est delà politique générale. 0 Jupiter! ton cortège donne une iriste idée de ta fortune. Le malheur a-t-il des courtisans, quand le fou en titre lui-même porte le deuil des royautés mendiantes...

JUPITER

Que pensez-vous de tout ceci, madame? Ah ! les peuples! les peuples!

JUNON

Faites à votre guise. Ce n'est pas le moment de me demander conseil.

MOMUS

Et puisque nous philosophions en nous laissant allée sur cette interminable route, puisque nous parlons de royautés, déplore avec moi, majesté déchue, l'impéritic de tes pareils. Les peuples n'ont-ils pas mille fois raison de se plaindre? Qui les protège ? Seraient-ce. par hasard, les

Harpagons du million ? Qui veut ordonner méthodiquement leurs ressources en employant à cet office le chaleureux dévouement d'un père? L'Etat se considère-t-il comme placé au sommet de la famille dans un pays de civilisation ? Regarde autour de toi, Jupiter, — promène en imagination ta vue sur cette France qui nous apparaît ainsi qu'un riche verger, placée aussi heureusement sous une latitude modérée, féconde entre toutes, laboratoire de l'Europe, oasis au milieu de l'univers, ardente au travail comme à l'étude, capable de nourrir seulement de ses fruits l'Europe entière — tu verras si les plaintes sont vaines. Regarde ces terres délaissées, tant d'arbres inutiles tout du long de ces chemins, de ces champs, de ces plaines incultes, de ces routes de fer qui prennent une partie du patrimoine général — qui n'ont pas un ombrage et par-dessus tout le précieux bouquet et le fruit de l'arbre nourricier, — tu te diras que la besogne humaine n'avance guère. Sème donc le fruit, laboureur gouvernemental ; répands-le dans ces immensités sans nuire au grain, à la prairie, à la foret — et tu conquiers un véritable grenier d'abondance, une prodigieuse nourriture après une moisson de fleurs qui ferait de la France l'Elysée des rêves. Le pauvre apporte son obole et reçoit, en échange, une merveilleuse nourriture. Mais l'homme maître — tyran aristocratique ou bourgeois — ne veut pas détruire la misère commune. C'est l'insecte répugnant conservé dans la chevelure sociale. On y tient comme au fétiche. Les peuples n'ont-ils pas raison de se plaindre? Rassasiés de croyances de toute sorte, victimes d'incessants abus, dépouillés, délaissés, Timon leur souffle aujourd'hui ses imprécations misanthropiques. Attila persiste toujours, même sous l'habit noir, avec la même soif de sang, d'argent, de désordre. L'égoïsme est partout où la main paternelle devrait diriger et semer.

Qu'importent les difficultés de la vie si quelques satisfaits la mènent

11 suffit de tirer à soi la couverture, comme dit l'expression populaire

(Passe un homme en blouse.)

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