‹ Les dieux en voyageChapitre 79 sur 162 · LEGROS · texte numérisé non relu

LEGROS

J'ai mes raisons.

TOUS (raillant)

Pure jalousie.

WHISTLER

Et moi, Whistler, le roi des aqua-fortistes !

FANTIN

Il n'y a plus de naïveté dans l'art. Là est le péril. Je n'aperçois que des factures d'atelier — des ruses marchandes, — des cordons bleus. Tout cela n'est pas la production qui sort du cerveau d'un véritable artiste — et celui-ci ne spécialise ni sa méthode ni ses aperçus. Il est une àme ; une vision — les autres sont un métier. L'art étant une chose ailée, comment lui donner une direction, but poursuivi par les récompenses officielles ? Quand on dit peintre, on a tout dit. Cela s'entend d'un métier, mais Daumier, par exemple, Gavarni, Rafîct — les a-t-on récompensés? C'est

absurde. Chez nous, on n'estime pas les hommes pour la carrière fournie, mais seulement pour un succès de Salon, qu'il soit de bon ou de mauvais aloi. Les spécialistes vont à leur tour battre en brèche les intelligences aux aperçus généraux. Avant peu, le génie aura contre lui le peintre de chats, le peintre de fleurs, le peintre de moules, le peintre de plages, etc., etc. (1).

RÉ G AME Y

Pas mal, pas mal. Un peu d'huile, messieurs, s'il vous plaît. Ce bouleau, à droite, fait joliment bien dans la masse

FAN TIN

Où ça ? — je ne le vois pas

ALPHONSE LEGROS

Peins-le tout de même — arbre de composition.

HÉGAM EY

Fera suite au figuier historique du concours. Arrange la nature, va, ne te gêne pas — tu paraîtrais un original en réalisant le vrai.

WHISTLER

Dis donc Legros — Legros !.... rends-moi un service, mon petit chéri...

ALPHONSE LEGROS (fichante)

A toi, mon cinabre et mon bleu de Puisse

WHISTLER Accroche-moi ce nuage qui lile

ALPHONSE LEGROS

Je le tiens par l'aile droite.

(r; Ayant formulé cette grande vérité, le peintre Fantin ne prévoyait pas que l'esprit mercantile porterait, peu d'années après, un coup funeste à l'essor de l'art pratiqué avec conscience, en y mêlant une spéculation effrénée. On ne peint plus avec l'ardeur du néophyte, avec le pur sentiment, du vrai, l'indépendance de l'observation, la variété du moyen qui double et agrandit les facultés — mais seulement pour trafiquer, poser, jouer la comédie des choses de l'esprit. Les maîtres modernes (sacriliés autrefois) donnent, depuis leur mort, un triste exemple aux générations qui suivent. L'agiotage dore et enguirlande leur squelette. C'est une fantasia d'intérêts que leur modestie n'avait pas prévue et dont leur malheureuse famille ne profite guère. Du reste, rien n'échappe au commerce actuel. Les maîtres sont passés à l'état de lingots que l'on suspend le long des murs. On ne dit plus que vaut cet art — mais bien que vaut ce cadre — que pèse cette signature.

WIIISTLER

Moi, par l'aile gauche — toute la lumière : nous avons L'oiseau complet.

RÉ GAME Y

Parfait ; prêtez-vous vos sensations comme l'école pompéienne.

FAN TIN

Tu ferais mieux de dire vos tire-lignes : le monde entrevu derrière des hachures — et la sculpture des Grecs qui nous domine toujours. Nous ne sortons pas de la Renaissance ; nous n'avons cessé de marcher dans les bottes italiennes. Il suffit qu'on puisse nous comparer à quelque Italien de chic pour faire notre fortune et chacun badigeonne sa nymphe ou sa petite déposition de croix. J'aime beaucoup Véronèse — mais c'est à travers Chardin. Que la nature est belle ! Les choses les plus simples, les plus banales en apparence, ont un caractère intéressant ; il faut les rendre. Trop d'artistes veulent orner le vrai — c'est le travestir. Je maintiens qu'on n'arrange rien, qu'on n'embellit rien — on ne fait qu'ôter à l'accent, mutiler l'impression. Trop de peintres veulent soumettre la forme à une ordonnance systématique, transposant jusqu'aux plus simples éléments de sa vie propre. Aussi, que résulte-t-il de ce travail de tête où l'œil n'a pas complètement agi? — mille contradictions, une foule d'incohérences ; tel détail est vrai, tel autre faux ; celui-ci marque, dans un ordre différent, une minute particulière, une sensation de la nature ; celui-là s'exprime au rebours — et pourtant, le. tout doit composer une harmonie. Si le côté naturel des choses échappe à notre observation — quel naufrage ! Notre peinture, c'est le désert — avec des apparences de jardin, des ombres de fruits. Tout cela, pure illusion. 0 vérité ! vérité ! Je ferai un tableau sur ce sujet. Du reste, Poussin a dit

ALPHONSE LEGROS

As-tu fini! tu m'empêcheras de travailler si tu parles des morts?

WI1ISTLER

Pour ma part, je suis tout à coup refroidi. Mon petit Fantin, passe- moi le noir d'ivoire. Mon soleil revient d'un voyage au pôle Nord. Apollon ne reparaît plus, décidément.

ALPHONSE LEGROS

11 fait le tour, par la grande allée, — trois ou quatre heures de marche.

Quand on est poète , on recherche lu solitude. Vous allez voir mon effet d'arbre au couteau. C'est Courbet qui va faire un nez , à la brasserie, en voyant ça ! Je parie qu'il se croira tout de suite un chef d'école, — l'école de la coutellerie.

WIIISTLER (rajustant son lorgnon)

Je croyais reconnaître Apollon Non, c'est un chêne. Pourvu qu'il ne

se perde pas notre cher ami C'est qu'il y a des loups du côté de l'étang.

Ottin faillit être dévoré, mes enfants.

ALPHONSE LEGROS

En hiver. Passez-moi le chrome.

WIIISTLER

Si tu crois qu'en été les loups vont à la campagne.

RÉ GAME V

Quel drôle de nom — Apollon... En voilà un qui est prédestiné ! S il a

seulement autant de talent que de cheveux (chantant)

L'or frémit dans sa chevelure.

WIIISTLER

Voyons, mon petit, nous n'y entendons rien, nous : après ça, il est trop fier pour jamais parler de lui. C'est égal : les feuilletons disent qu'il a du génie. Et nous aussi, nous en avons du génie, — pas vrai Fantin ?

RÉ G AME Y

Mort à Velasquez !

FANTIN

Voyons ton ébauche

RÉGAME Y

Tu me troubles Je peins l'eau, mère des rêves. A propos d'eau

mais vous n'avez pas lu Shakespeare vous autres ?

WHISTLER

Barbouilleur, ingriste, palette creuse — oses-tu "parler sur ce ton à un Anglais !

What's great, what's noble,

Let us do it in the high roman fashion

Voilà, mon cher.

RÉGAMEY

Très bien. J'allais raconter une histoire. L'autre soir, au calé chantant, j'ai rencontré Lucy. Tu sais, la poseuse qui tousse?....

ALPHONSE LEGR03

Elle a de jolis pieds.

WIIISTLER

Et le torse! et les bras ! elle posait à l'œil pour Sadoux. C'est mirobolant !

RÉGAMEY

Vous allez voir. Elle vint à moi du fond de la salle. Je la trouvai d'une pâleur effrayante. Le garçon lui apporta un grog. Pendant qu'elle allumait sa cigarette...

(Histoire lamentable.)

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